Le chiffre tombe comme un couperet. Plus de 300 partis politiques, c’est plus de 300 idées politiques différentes, car un parti, c’est avant tout un arsenal idéologique qui se déploie, une forteresse de doctrines brandies comme des étendards. Or, on sait que leur existence ne tient qu’à quelques noms que l’on fait glisser vaille que vaille sur un parchemin, comme des cadavres que l’on traîne pour simuler la marche.
Nous ne sommes pas sérieux. Pis encore, nous sommes corrompus. Il faut être corrompu pour accepter l’inscription d’autant de partis. Tel un marché aux bestiaux où l’on vend des idées comme des bœufs maigres, un compatriote se pavane devant un bâtiment en arguant qu’il vient d’inscrire quatre partis dans l’unique objectif de les revendre aux candidats sans étiquette comme un brocanteur qui loue des masques à ceux qui n’ont pas de visage.
Nous sommes fous et criminels à la fois. Comment peut-on tomber aussi bas, dans l’abîme silencieux de toute idée de citoyenneté, comme une pierre qui s’enfonce dans une eau noire sans jamais toucher le fond ? Chaque jour, nous nous offrons en spectacle. Des spectacles affreux, pareils à des cirques sans chapiteau.
En Haiti, s’inscrire sur une liste électorale n’est pas un acte citoyen : c’est la négation même de l’esprit citoyen, comme si l’on prétendait bâtir une cathédrale en vendant les pierres les unes après les autres. Le sous-développement n’est pas une fatalité tombée du ciel c’est une pensée patiemment construite, maçonnée pierre après pierre dans les esprits, comme une prison dont les détenus ont eux-mêmes taillé les barreaux. Et nos compatriotes s’y donnent sans vergogne, avec la ferveur des bâtisseurs, consolidant chaque jour cette pensée en y ajoutant des actes concrets, ignobles, presque rituels dans leur répétition.
Que des coquilles vides
Se précipiter pour inscrire des dizaines de partis, c’est plus qu’un acte grotesque c’est une confession publique, criée sur les toits, que nous sommes non seulement sous-développés, mais que nous travaillons ardemment, méthodiquement, avec une sorte de génie inversé, à la mise en bière de ce pays. Comme des fossoyeurs qui creusent en chantant, nous enfonçons la lame toujours plus profondément dans le flanc de ce qui nous reste de nation.
Le même scénario : Michel Martelly est en train de refaire surface, semblable à une mauvaise herbe que l’on croit arrachée mais dont les racines profondes percent encore l’asphalte. Des centaines de partis et celui qui en achètera un se présentera et gagnera les élections. Car autant de partis est le signe tangible et cruel que les partis n’existent pas en tant que corps constitués : ce ne sont que des coques vides, des carcasses de bateaux qui n’ont jamais navigué, amarrées à un quai de fictions institutionnelles.
Bref, nous organisons notre propre risée à l’échelle internationale, comme un homme qui se présente à un grand bal en loques et prétend donner des leçons d’élégance. Tout ce qui est nombreux à des fins mercantiles relève en fait de la décrépitude d’une nation comme un corps rongé de l’intérieur dont la peau tient encore debout par habitude.
Dans les sociétés développées, il n’existe que deux partis, parfois trois. La France elle-même, avec ses dix partis aux élections, confirme et symbolise le désordre latin, ce bouillonnement chronique qui ressemble moins à de la démocratie qu’à un chaudron renversé.
Avec 398 partis, Haïti comme toujours tire de belles danses pieds nus sur du verre brisé : chaque Haïtien est devenu un parti politique à lui seul. Et fabriquer des bulletins, des documents officiels pour une telle somme de chimères, c’est se foutre du monde avec la solennité d’un enterrement de première classe.
La dévalorisation du mot parti en Haïti ne s’est pas faite en un jour. Elle est le fruit d’une longue et patiente vidange du sens, comme on vide une citerne jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la boue au fond. Le mot a été arraché à sa signification première - ce corps d’idées, cette colonne vertébrale idéologique qui porte un projet collectif - pour être réduit à une coquille marchande, une enseigne que l’on loue, que l’on revend, que l’on fabrique à la chaîne comme des contrefaçons.
L’acte de décès de la chose publique
Le vocable « parti » a ainsi atteint le sublime de l’immonde : ce paradoxe vertigineux où l’excès lui-même devient norme, où le ridicule s’est installé si confortablement dans nos institutions qu’on ne le reconnaît plus comme tel. Il ne désigne plus une vision du monde mais un vide habillé en costume, une absence qui se donne des allures de présence, un fantôme qui réclame une carte d’identité.
Dans ce contresens généralisé, nous avons tous par silence, par résignation ou par complicité signé l’acte de décès de la chose publique. Nous ne sommes pas seulement spectateurs de notre propre effondrement mais les architectes zélés, les maîtres d’œuvre inconscients, construisant chaque jour, avec nos actes ignobles et nos silences complices, le tombeau d’un pays qui méritait pourtant de vivre. Les vrais ennemis de ce pays, ce n’est pas ceux qui viennent de l’extérieur avec des armes et des drapeaux étrangers, mais c’est nous, nous qui œuvrons de l’intérieur, avec des stylos, des parchemins et des sourires, comme des termites qui dévorent silencieusement les poutres maîtresses de la maison pendant que les habitants dansent au salon. L’ennemi le plus redoutable n’est pas celui qui pointe le fusil mais celui qui tend la main pour recevoir le prix de sa propre servitude.
Et ceux qui piaffent d’impatience de nous voir à genoux, comme des chevaux de guerre qui sentent l’odeur du carnage avant même que la bataille commence, peuvent désormais s’y préparer tranquillement car nous leur offrons le spectacle sur un plateau d’argent. La République dominicaine, qui nous observe depuis l’autre côté de la frontière avec la patience froide d’un créancier qui sait que l’heure viendra, n’aura même pas besoin de forcer les portes : nous les aurons laissées grandes ouvertes, avec le paillasson sorti et les chandelles allumées.
Le résultat d’un peuple qui abdique sa dignité, compromis après compromis, est une nouvelle forme d’esclavage : non plus imposée par la force, mais acceptée à travers les règles, les dépendances économiques et l’abandon de ses frontières.
Car nous sommes sans mémoire et c’est là notre crime le plus grave encore que la corruption, plus dévastateur que l’incompétence. Un peuple sans mémoire est comme un navigateur qui a jeté sa boussole à la mer et s’étonne de tourner en rond et de répéter les mêmes naufrages. Il célèbre les mêmes bourreaux, reconstruit les mêmes prisons avec les mêmes pierres.
Nous avons oublié Saint-Domingue. Nous avons oublié 1804. Nous avons oublié que nous fûmes les premiers, les seuls, à avoir brisé les chaînes de l’intérieur et nous passons aujourd’hui notre temps à les reforger, anneau après anneau, avec nos propres mains.
Toussaint se retourne dans sa geôle du Fort de Joux. Dessalines crie dans le silence de nos places publiques vides d’âmes car, nous, leurs héritiers ingrats, nous signons des actes de partis comme d’autres signent des actes de capitulation. Avec le même stylo, la même encre, et la même indifférence souveraine pour ce que nous laissons derrière nous. Nous sommes sans mémoire et un peuple sans mémoire n’a pas d’avenir. Il n’a que des recommencements.
Maguet Delva
Paris, France
