Vers la réduction des portefeuilles ministériels: le PM Gary Conille s’apprête à faire « un pas en avant, deux pas en arrière »

Être motivé pour faire bouger les choses, c’est bien sûr indispensable, mais pas suffisant. L’une des caractéristiques d’un vrai leader, c’est de pouvoir fixer ses objectifs à travers une vision claire et bien définie pour mener une action sociale adaptée. D’où la nécessité de bien évaluer méticuleusement chaque décision qu’il aura à entreprendre, surtout s’il s’agit d’un haut dignitaire de l’État. Ce dernier n’a pas droit à l’erreur dans un contexte sociopolitique tendu.  Même étant animé des meilleures intentions du monde, ses actes peuvent paraitre bons, pourtant ne garantissent pas qu’ils soient positifs et éthiques. Dans ce cas précis, on pourrait attribuer cela à l’image de l’exercice « un pas en avant, deux pas en arrière ». Cette formule, écrite par Vladimir Lénine pour tirer un bilan complet du deuxième congrès de la social-démocratie russe en 1904, a été appréciée et réadaptée à travers le temps en maintes occasions, bref.

En effet, Haïti est en proie à des crises qui se multiplient et s’aggravent. La population vit les pires violations des droits de la personne ; les filles et les femmes sont les principales victimes de crimes indescriptibles. Violées et agressées sexuellement par des bandits, elles sont nombreuses à faire les frais de cette insécurité́. Les groupes armés, qui terrorisent les habitants, ont jusqu’ici le contrôle de 80 % de la capitale. D’après les chiffres les plus récents de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 310 000 personnes étaient déplacées à l'intérieur du pays. Cette situation chaotique, résultant de l’instabilité politique chronique, a obligé les Acteurs de la classe politique à trouver un consensus pour un dénouement heureux de la crise qui ronge le corps social haïtien. Ainsi, un Conseil Présidentiel de Transition a été créé à la suite de la démission du Premier ministre Ariel Henry. Récemment, ledit Conseil a nommé un nouveau Chef à la tête de la Primature, en l’occurrence Dr Gary Conille, pour mener cette transition au regard de l’accord du 3 avril 2024. Selon toute vraie semblance, le Premier ministre s’est déjà mis au travail se rendant compte qu’il y a du pain sur la planche et que le pays ne peut plus attendre. Dans cette perspective, la démarche pour la mise sur pied d’un gouvernement inclusif est lancée. Du train que ça va, il est bruit que le nouveau Chef de la Primature envisagerait de diminuer le nombre des ministères sous la base de rationaliser les dépenses publiques. Étrangement, le Ministère à la Condition féminine et des Droits des Femmes, créé́ en novembre 1994 en vue de garantir le droit de la femme et la cohésion sociale, aurait fait partie de ce projet controversé. En tout cas, plus de peur que de mal, le Cadre de carrière des Nations-Unis est revenu sur sa décision et c’est tant mieux pour le pays.

Toutes fois, il est sage de rappeler que les maintes tentatives visant à diminuer le nombre de ministères par le passé n’ont jamais été fructueux. Tout porte à croire que cette démarche s’inscrivait plutôt dans une perspective uniquement folklorique, polémique, voire populiste. Car, on sait très bien que c’est l’homme qui fait l’institution et non l’inverse. Autant que les institutions étatiques seraient dirigées par des personnes compétentes, autant qu’elles seraient beaucoup plus productives. Concernant le prétexte de la réduction des dépenses publiques, il faut dire qu’il est bon de faire une gestion stratégique des maigres ressources de l’État. Cependant, l’idée ce n’est pas de chercher vainement à préserver les miettes qui en restent du trésor public, mais plutôt à définir une politique fiscale consistant à stimuler l’activité économique afin d’augmenter les recettes de l’État à travers des services publics. C’est ainsi qu’on va pouvoir pallier également à des faibles disponibilités budgétaires.

Dans l’intérêt général, une des missions de l’État est d’assurer la régulation d’un environnement économique favorable à la création d’emplois de qualité. Il intervient notamment auprès des acteurs économiques pour les accorder des avantages incitatifs. En aucun cas, l’État ne peut pas s’ériger en un facilitateur de l’augmentation du taux de chômage. D’ailleurs, les emplois massifs riment au renforcement de la stabilité sociopolitique et favorisent la croissance économique. Donc, l’idée de réduire le nombre de ministères au sein de l’administration publique haïtienne est très limitée. Ce projet farfelu survient à l’encontre de la circonstance de l’heure où tous les indicateurs économiques sont au rouge et toutes les entreprises privées sont à genoux. L’État, en tant que garant de la stabilité de l’économie, doit être le dernier rempart en guise de pourvoyeur d’emplois. Il faut noter que chaque Ministre est assisté par un cabinet technique composé de plus de dix cadres professionnels. Qu’est-ce qui est prévu pour l’ensemble de ces techniciens qui, sans doute, ont une famille à entretenir ? Soyons réalistes.

En ce temps difficile, le Gouvernement Conille doit faire de l’emploi l’une de ses priorités. Le redressement et le renforcement des institutions constituent une stratégie efficace de création d’emplois. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, des pays comme la Jamaïque, ayant une superficie de 10,991 km2 pour une population de 2,734,092 d’habitants, est doté d’un gouvernement composé de plus d’une vingtaine postes ministériels ; le Cuba, affichant une superficie de 110,860 km2 pour 10,985,974 d’habitants, a plus de vingt-deux (22) postes ministériels et La République dominicaine, qui s’établit sur une superficie de 48,671 km2 pour une population de 11,434,000 habitants, possède un cabinet ministériel d’une vingtaine de postes. Et pourquoi pas 18 ministères pour Haïti, un chiffre représentant une quantité rationnelle pour un pays d’une superficie de 27,750 km2 et une population de plus de 11 millions d’habitants ? En réalité, le nombre de ministères ne pose pas vraiment de problème, il suffit d’avoir la personne qu’il faut à la place qu’il faut.  

La semaine dernière, j’ai entendu un Conseiller du Premier ministre Gary Conille dire à travers un média qu’un gouvernement réduit de onze ministères serait idéal pour le pays. Il avait fait référence à l’administration du visionnaire Dumarsais Estimé pour soutenir son raisonnement simpliste. Quel sophisme ! il est vrai que l’histoire est la mère de toute science, mais gare à vous de ne pas confondre le passé, qui est tout ce qui s’est produit avant le moment présent, et l’histoire, qui est une connaissance du passé de l'humanité sous son aspect général tel que vécu par les témoins d’autrefois et authentifié par les traces qui ont subsisté. Dans cet ordre d’idée, la référence du Conseiller a été prise hors contexte malheureusement. Car, sous la présidence d’Estimé, la population d’Haïti s’estimait à 3,097,222 habitants ; la capitale de Port-au-Principe comptait seulement 143,534 habitants (IHSI Recensement de la population et de l’habitat, 1950). À cette époque, à part que les services publics qui furent pratiquement concentrés dans la capitale, le taux d’analphabétisme avoisinait les 90%. Ce qui explique qu’il n’y avait pas eu une forte demande d’emploi. En outre, l’exode rural n’était plus au rendez-vous et l’urbanisation a été assez lente. Cette réalité sociale d’alors correspondait sensiblement à la taille de l’administration publique. Presque un siècle plus tard, tout a changé.

 Présentement, la population s’élève à plus de 11 905 897 d’habitants, la capitale de Port-au-Prince en particulier compte 3,060,000 habitants. Le taux d’analphabétisme avoisine les 61% selon la banque mondiale. Suivant ces données, il serait logique de garder tous les ministères déjà prévus par la loi avec un plan d’action bien élaboré.

Le Conseil Présidentiel de Transition et le prochain Gouvernement n’ont pour mission que de sortir le pays du chaos sociopolitique généralisé́ pour le conduire sur les chemins de la démocratie et de l’État de droit. En attendant le déploiement effectif de la force multinationale (MMSS) au côté de la Police nationale d’Haïti, cette nouvelle administration doit se mettre à la hauteur des défis cruciaux qui les attendent. Le temps n’est pas à l’improvisation. La résolution des problèmes de gouvernance est essentielle pour instaurer la confiance et générer des ressources nationales. Autrement, les mesures fantaisistes vont être valables qu’à très court terme, mais elles auront des répercussions néfastes à moyen et long terme. En conséquence, il est grandement conseillé aux membres du pouvoir exécutif de concentrer leurs efforts à faire « des pas en avant » de façon continue pour la stabilité et le retour à l’ordre constitutionnel.

Il se peut que je sois en train de prêcher dans le désert, à l’instar de Saint Jean Baptiste, mais l’histoire retiendra que moi, en tant qu’un proche de la grande famille du Dr Gary Conille et surtout un citoyen engagé, avais fait ce que de droit.

 

Lauture Jacques

Sociologue

lolo.jacques33@gmail.com

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