Éduquer à l'identité, à l'histoire et au civisme, c'est semer la conscience nécessaire à la construction d'un meilleur pays.
Le civisme est l’un des piliers fondamentaux d’une société stable et prospère. Il repose sur le respect des lois, des institutions, des biens publics, des symboles nationaux et des valeurs qui permettent aux citoyens de vivre ensemble dans la responsabilité et la solidarité. En Haïti, la crise du civisme ne peut cependant être analysée uniquement à travers les comportements individuels des citoyens. Elle est aussi le résultat de décennies de fragilisation des institutions, d’impunité et d’affaiblissement de l’autorité de l’État.
Aujourd’hui, le pays fait face à des défis majeurs qui touchent directement la vie quotidienne des citoyens. Le désordre dans la circulation, le non-respect des règles de sécurité routière, la dégradation des espaces publics et la mauvaise gestion des déchets illustrent une perte progressive du sens de la responsabilité collective. Mais derrière ces manifestations visibles se trouvent des problèmes plus profonds liés à la gouvernance, à la justice et à l’absence de confiance envers les institutions.
L’insécurité et l’effondrement des valeurs citoyennes
La montée des groupes armés constitue l’un des plus grands obstacles au développement du civisme en Haïti. Ces groupes, qui contrôlent aujourd’hui plusieurs zones du pays, ne sont pas apparus spontanément. Leur expansion est liée à des années de faiblesse institutionnelle, mais aussi aux accusations récurrentes selon lesquelles certains acteurs politiques et économiques auraient contribué à leur financement ou à leur armement afin de servir des intérêts particuliers.
Cette situation a profondément transformé le rapport des citoyens à l’État. Lorsque la violence devient un moyen d’obtenir du pouvoir ou de contrôler des territoires, les valeurs de respect de la loi, de dialogue et de participation démocratique s’effritent.
L’une des conséquences les plus tragiques de cette crise est l’aggravation du phénomène des enfants et des jeunes vivant dans les rues, un problème auquel Haïti est confronté depuis plusieurs décennies. Ces enfants, souvent privés de protection familiale, d’éducation et d’opportunités économiques, représentent malheureusement un vivier vulnérable pour les groupes armés. Les gangs trouvent dans cette jeunesse abandonnée une main-d’œuvre facile à recruter, à manipuler et à exposer à la violence.
La lutte contre la criminalité ne peut donc pas se limiter à une réponse sécuritaire. Elle doit également passer par une politique sociale ambitieuse : protection de l’enfance, accès à l’éducation, formation professionnelle, accompagnement des familles vulnérables et création d’opportunités pour la jeunesse.
L’impunité : un ennemi du civisme
Le civisme ne peut exister dans une société où les citoyens constatent que les règles ne s’appliquent pas de la même manière à tous. Pendant des décennies, l’impunité a contribué à affaiblir la confiance envers les institutions publiques. Lorsque des responsables accusés d’avoir détourné des ressources de l’État ou d’avoir participé à des actes répréhensibles ne rendent pas compte de leurs actions, un message dangereux est envoyé à la population : celui que le pouvoir protège certains individus au lieu de servir la justice.
Le système judiciaire haïtien est souvent critiqué pour son manque d’indépendance et pour les pressions politiques et économiques qui peuvent influencer son fonctionnement. Une justice perçue comme accessible uniquement aux plus puissants affaiblit le sentiment d’égalité devant la loi et décourage les citoyens honnêtes.
L’ancien président Jovenel Moïse avait lui-même dénoncé des problèmes de corruption dans le système judiciaire, affirmant avant son assassinat en 2021 avoir été contraint de nommer des magistrats qu’il considérait comme corrompus. Cette situation soulève une question fondamentale : comment construire une culture civique solide lorsque même les plus hautes institutions de l’État sont confrontées à des pratiques qui compromettent leur crédibilité ? Une société ne peut demander aux citoyens ordinaires d’être responsables, honnêtes et respectueux des lois si les exemples venant du sommet de l’État ne reflètent pas ces mêmes exigences.
L’école au cœur de la reconstruction civique
Face à cette crise, l’éducation demeure l’un des outils les plus puissants pour reconstruire la conscience nationale. Les écoles haïtiennes doivent jouer un rôle central dans la transmission de l’histoire, de l’identité nationale, de l’éthique, de la morale, du respect des symboles patriotiques et de la responsabilité citoyenne.
Former un citoyen ne consiste pas seulement à transmettre des connaissances académiques. Il s’agit aussi d’apprendre à respecter les autres, protéger les biens publics, comprendre ses droits et ses devoirs, participer à la vie collective et croire dans la possibilité d’un avenir meilleur.
Reconstruire Haïti par une nouvelle culture citoyenne
Le renforcement du civisme en Haïti exige une transformation profonde de la société. Cela implique de restaurer l’autorité de l’État, garantir une justice indépendante, lutter contre l’impunité, protéger les enfants vulnérables, offrir des perspectives à la jeunesse et encourager la participation citoyenne. Le civisme ne se limite pas aux comportements individuels dans les rues. Il commence par la responsabilité des dirigeants, la transparence des institutions et l’exemplarité de ceux qui exercent le pouvoir.
Une nation qui respecte son histoire, protège ses citoyens et valorise l’honnêteté publique peut reconstruire la confiance perdue. Haïti a besoin non seulement de reconstruire ses infrastructures, mais aussi de reconstruire sa conscience collective. Car le véritable développement d’un pays commence par la formation de citoyens capables de dire : l’État nous appartient, notre histoire nous rassemble et notre avenir dépend de notre engagement commun.
Bony Eugène Georges
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
