Il est des rencontres qui ne relèvent pas du simple hasard biographique, mais qui s’inscrivent dans une trajectoire intérieure, comme des repères silencieux sur le chemin de la pensée. Celle que j’ai faite avec Jean-Claude Fignolé appartient à cette catégorie rare. Au fil du temps, elle s’est transformée en une présence intellectuelle et humaine durable, dont l’influence a largement dépassé le cadre de nos échanges pour s’inscrire dans ma manière même de comprendre, d’interroger et d’aimer mon territoire.
Il fut mon premier guide dans les recherches que j’ai entreprises sur l’histoire de la commune de Pestel. Je garde encore le souvenir précis des corrections minutieuses qu’il apporta aux deux premiers chapitres de l’ouvrage que je préparais. Bien qu’il se déclarât athée, je fus surpris de le voir égrener son chapelet avant d’entamer la lecture de mon manuscrit. Ce geste, inattendu et silencieux, m’intrigua profondément.
Peut-être est-ce à cette part plus intime et plus secrète de sa personnalité que faisait allusion son ami de longue date, Eddy Cavé, dans un article publié dans Le Nouvelliste du 13 juillet 2017. Il y rapportait les confidences de Théo Achille, évoquant les interrogations suscitées par certains revirements spirituels de leur ami commun. Cette scène fit naître en moi l’écho d’une image ancienne : celle de Voltaire, qui, selon la tradition, aurait accepté qu’un prêtre lui effleure le front à l’heure ultime.
Jean-Claude Fignolé fut l’une des premières figures à m’encourager dans le travail de mémoire que je mène au service de la commune de Pestel. J’avais alors entrepris ces recherches en parallèle avec la rédaction du discours officiel prononcé lors de l’inauguration de la Place de la Résistance, érigée sous l’administration de Guy Philippe, le 15 novembre 2012.
Il m’invita à approfondir l’histoire de Pestel, afin d’en révéler la véritable densité historique et d’en éclairer les fondements symboliques. Il souhaitait que soit expliquée l’origine du nom « Résistance », attribué à cette place située non loin du quai. Il me recommanda, avec insistance, la lecture de Thomas Madiou ainsi que de Jérémie ou l’année terrible de 1883 de Gustave Vigoureux.
C’est dans cet esprit qu’il m’enseigna, aux côtés de Fernand Bernard, que le fort de Pestel avait été édifié par les troupes du président Louis Étienne Félicité Salomon, venues assiéger une ville alors insurgée contre son autorité. Il m’apprit également l’existence d’un fort homonyme à Miragoâne, construit dans un contexte similaire.
Cette rencontre fut pour moi une véritable initiation à l’histoire. Elle m’ouvrit surtout les yeux sur les anciennes rivalités des grandes familles notables de Pestel. Avant notre séparation, Jean-Claude me recommanda la lecture de son texte Pestel entre souvenirs et perspectives, publié dans Raj Magazine, qui approfondit encore ma compréhension de cette terre à laquelle nous étions profondément attachés.
Au-delà de l’écrivain, de l’intellectuel et de l’homme public, j’ai eu le privilège de connaître Jean-Claude Fignolé dans sa dimension la plus humaine. Les multiples collaborations que nous avons partagées m’ont révélé un homme à la fois exigeant et généreux, profondément enraciné dans son pays et animé par un constant désir de transmission.
À la demande de Patrick Orcel, il m’offrit l’opportunité de participer à la traduction en créole d’un manuel consacré aux bonnes pratiques de pêche, dont l’original était rédigé en français. Cette version créole, aujourd’hui conservée au siège de l’Association des Maires de la Grand’Anse (AMAGA), fut ensuite diffusée auprès des associations de pêcheurs de la région. Cette expérience demeure, pour moi, l’une des plus fécondes, tant elle m’a permis de contribuer, à ses côtés, au renforcement des capacités des communautés locales.
Une autre expérience marquante remonte au projet du Carnaval de la Mer, initié en janvier 2012 sous l’administration du maire Drouinel Alcégaire. Alors que j’en esquissais la conception, Jean-Claude Fignolé proposa une mise en scène d’une grande originalité, qu’il nomma lui-même « Mascarades marines ». Y prenaient vie le maître Agoué, la déesse Sirène, ainsi que diverses figures mythologiques du vodou haïtien liées à l’univers marin.
Cette création fut finalement présentée en mer par le groupe de danse dirigé par Erol Josué, alors directeur du Bureau national d’ethnologie, dans le cadre de la Fête de la Mer. Toutefois, sa réalisation n’eut lieu qu’en 2019, soit deux années après la disparition de Jean-Claude. Il est inutile de dire combien sa présence aurait donné à cet instant une dimension supplémentaire, tant il en fut l’âme inspiratrice.
Je conserve également le souvenir vivant de nos nombreuses conversations. Chacune d’elles était une porte ouverte sur un savoir plus vaste, une invitation à penser autrement. À son contact, je découvris un esprit d’une rare ampleur, animé d’une curiosité inlassable et d’une élégance intellectuelle remarquable.
Je connus un Jean-Claude Fignolé profondément romantique, habité par la beauté du monde, épris de la mer, de la nature et de son pays. Mais je découvris aussi un homme de conviction, engagé, attentif à sa communauté, convaincu que le développement durable devait être le socle de toute vision politique locale. Son altruisme, sa vaste érudition, son sens du partage et son engagement constant pour la Grand’Anse demeurent, à mes yeux, des vertus d’une rare noblesse.
Au fil des années, il m’a transmis bien plus qu’un savoir : une manière de regarder le monde, de lire le territoire, et d’envisager l’avenir avec lucidité et confiance. Il fut un mentor discret, un conseiller précieux, et surtout un homme qui croyait profondément en la jeunesse et en la force de la transmission.
J’ai voué à cet homme d’exception une admiration sincère, tant son talent s’alliait à une humilité remarquable. Son œuvre, son engagement et son amour indéfectible pour Haïti constituent un héritage précieux. En lui rendant cet hommage, j’exprime également ma reconnaissance pour tout ce qu’il m’a apporté, pour la confiance qu’il m’a accordée et pour la trace durable qu’il continue de laisser dans mon parcours intellectuel et humain.
James St Germain
