19 juin 1974 – 19 juin 2026. Cinquante-deux années d’existence. Cinquante-deux années de réflexion, de débats, de recherche et de formation intellectuelle, de mouvement et prise de position. Cependant, cette année-ci, la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) de l’Université d’État d’Haïti ne célèbre pas son anniversaire. Il n’y a ni cérémonie, ni rassemblement, ni discours de circonstance. À la place, le silence est caressant. Un silence lourd, imposé par la peur, entretenu par la violence et aggravé par l’effondrement progressif de l’espace universitaire à Port-au-Prince.
Malgré que j’aie connu Sciences Humaines trop tard. Malheureusement. Trop tard pour voir ses amphithéâtres débordant de vie plurielle. Trop tard pour assister aux joutes intellectuelles qui ont façonné des générations de penseurs, de sociologues, de communicateurs, de psychologues et de travailleurs sociaux. Aujourd’hui, alors que la faculté franchit le seuil de ses cinquante-deux ans, elle traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire.
Je ne vais plus au 52e anniversaire de la Fasch
Nos traditions s’envolent comme l’oiseau migrateur. J’ai mis les pieds à la FASCH en mars 2019, en pleine discussion avec les textes de mes devanciers théoriciens comme Louis Joseph Janvier, Jacques Stéphen Alexis, Demesvar Delorme, Jean Price-Mars, Joseph Anténor Firmin, etc. J’ai connu la valeur de leurs futiles erreurs, la culpabilité de leurs écrits et la couleur de leur fort courage.
Dans cette cour à la pudeur contradictoire et aux prunelles idéologiques occidentalo-centrées, j’accouple les tendons des marxistes, des stalinistes, des Gramscistes, des foucaldiens, des wéberistes, des bourdieuistes, des complotistes, des habermaciens, des ferryistes, etc. J’ai cherché en vain des firmistes, des delormistes, des price-marsistes, des janviéristes. Malheureusement. Mais de belles têtes à chaussettes duvalieristes, pas trop. Des décolonialistes, une poignée. Des fanonistes, une minuscule. Des Cheikh Anta Diopsistes, une virgule. Dans ce schéma à qualificatif prisé sur la voie complexe des idéologies, je suis tombé sur Kenny, je me suis relevé pour dire bonjour au monde, parmi des tendances conceptuelles libéralistes et occidentalo-européanisées ou franco-idéologisées. Je suis tombé sur des gros-mots-logues, des sadiens, des freudiens, de belles chevilles à têtes crépues, des connaisseurs qui oublient les leçons de Price-Mars ou de Firmin, celles et ceux cotisant l’art d’argumenter suivant les traces de la glottophobie de l’Occident, de grands lecteurs agités, de visages maquillés qui récitent les BABA de la colonialité sans relâche. Et puis je bêche la main à des enseignant.e.s, des professeur.e.s qui oublient d’ouvrir des livres comme Ti dife boule sou listwa d Ayiti ou caressant leurs sacs chenillés de textes pensés et écrits pour des sociétés de l’autre bout du monde par des descendants d’anciens colons; des étudiants ou étudiantes qui salissent leurs cahiers et ceux ou celles qui serrent leurs livres, ainsi que ceux ou celles qui les encherient. J’y ai trouvé ma peine, ma peur ou ma joie. J’ai trouvé des intellectuels qui y seraient vraiment, mais trop esclaves de l’universalité ou de l’Aufklärung et d’autres qui semble n’avoir jamais ouvert la grammaire de la post-modernité pour côtoyer l’Ubuntu.
La Faculté des Sciences Humaines a 52 ans aujourd'hui, mes ami.e.s. On ne le célèbre pas, pourtant. Sans locaux ni bureaux stables comme après le séisme de 2010. La violence armée a délocalisé les pratiques sociales. Les ambiguïtés administratives ne s’en plaignent pas. On est là comme si l’on étudiait pas. Des milliers d’étudiant.e.s dépassent leurs errances forcées. La faim grouille aux pas stressants de la fin de nos pas légers. L'on ne s'en manque pas, l’audace de survivance. Certains sont dans des camps, des centres d'accueil, d’autres dans les rues de Madan Kolo et puis d’autres deviennent chercheurs de phase dans les rues prostituées de Pétion-Ville, l’on se maintient. Mais je ne vais plus au 52e anniversaire de la Fasch.
Une faculté paralysée par l’insécurité
Depuis plusieurs années, l’insécurité gagne du terrain avec quiétude dans la capitale. Mais en 2025 et 2026, la situation a atteint un niveau sans précédent. La FASCH, autrefois lieu d’échanges comme outils de savoir et de liberté intellectuelle de toutes ardeurs ou odeurs, s’est retrouvée prisonnière d’un environnement où les armes dictent désormais le rythme de la vie quotidienne.
Le doyen Josué Vaval témoigne sans cesse que la faculté fonctionnait déjà au ralenti depuis le début de l’année 2025. Les activités académiques étaient constamment perturbées par la dégradation de la situation sécuritaire. Les cours ne pouvaient être dispensés normalement et les calendriers universitaires devenaient presque impossibles à respecter.
Professeur.e.s, étudiant.e.s et membres du personnel administratif étaient contraints de limiter leurs déplacements. Fréquenter l’espace universitaire représentait un risque réel. Chaque journée de présence devenait un acte de courage. Ainsi, peu à peu, la vie académique s’est essoufflée sous le poids de la violence armée.
Mars 2025 : le jour où l’université fut violée par des hommes et femmes sans merci
Puis vient le mois de mars 2025. Une date qui restera gravée dans la mémoire collective de la communauté universitaire. Des morsures. Des souvenirs violents. Des moments cruels, troublants. Des hommes et femmes lourdement armés ont envahi l’espace de la faculté. Ils n’y sont pas venus pour apprendre ni pour débattre mais sont venus pour détruire ce que l’on a construit depuis des années.
Les salles de cours, les bureaux administratifs et les espaces de travail sont pillés. Les équipements furent emportés ou vandalisés. Ce qui avait été construit au fil des décennies fut brutalement saccagé en quelques heures.
Aujourd’hui encore, le bâtiment demeure largement infréquentable. Les traces de cette agression sont visibles, non seulement sur les murs, mais aussi dans les esprits. L’université porte les sacrilèges d’une guerre amère qui n’a jamais été la sienne.
Le vice-doyen aux affaires académiques, Roosevelt Milliard, exprime ouvertement son indignation face à cette situation. Pour lui, il est profondément révoltant qu’une institution universitaire, symbole du savoir et du progrès, soit ainsi abandonnée à la merci de groupes armés. Son témoignage traduit l’amertume de toute une communauté qui voit son patrimoine intellectuel menacé sans qu’aucune solution durable ne se dessine à l’horizon.
De l’ailleurs, il s’ensuit qu’un autre effleurement s’abat sur la Faculté en termes de gestion administrative. S’adressant au professeur.e.s de la FASCH et à toute la Communauté fascheloise un bonjour engagé et « un grand merci à toutes celles et à tous ceux qui ont souhaité un joyeux (52e) anniversaire à la communauté fascheloise ».
« J'ai voulu le faire en mon nom personnel, mais j'ai hésité, face à l'effondrement institutionnel et au gaspillage des ressources mises à notre disposition, pendant que le service minimum n'est pas assuré», a-t-il affirmé.
Il semble pourtant se mettre à coté de toutes responsabilités pourtant. Car « je suis, certes, membre du Conseil de Coordination, mais je refuse d'assumer une quelconque responsabilité dans l'effondrement, dans la mesure où, la gestion collégiale qui impliquerait la responsabilité partagée n'est pas effective à la FASCH», a-t-il expliqué dans une note.
« J'ai pris des initiatives et fait des propositions qui sont restées lettre morte. La lettre du 11 mai 2026 dans laquelle j'ai appelé à la formation d'une structure de médiation et d'appui au Conseil en est une. Malgré tout, je continue à faire de mon mieux, dans les limites des actions qu'il m'est possible d'entreprendre. Je demande, en ce sens, la collaboration de tou.te.s les professeur.e.s, surtout dans la dispensation régulière des cours et la remise des notes à temps. J'exhorte les professeur.e.s à temps plein, le pilier de la FASCH, à assumer l'ensemble de leurs responsabilités définies dans la circulaire du 6 octobre 2021, du RUEH : " Statut, droits et devoirs des professeurs/res à temps plein "», a-t-il expliqué.
Alors qu’il soutient qu’à l'occasion du 52e anniversaire, je ne peux que souhaiter la renaissance de la FASCH. Tout en conseillant d’ inspirer le modèle de gestion pratiqué sous l'administration du professeur Ronald Jean-Jacques et en partie sous d'autres Conseils progressistes qui ont dirigé la FASCH pour remettre les pendules à l'heure.
Le responsable académique souhaite enfin « courage à celles et ceux qui croient encore que la FASCH peut emprunter la voie d'une gestion rationnelle, efficace, transparente et participative de ses ressources dans le strict respect du principe de légalité des actes administratifs».
Des étudiants dénoncent la passivité de l’État
Au sein de la communauté estudiantine, la colère est palpable. Plusieurs étudiant.e.s accusent l’État haïtien de passivité face à la détérioration continue de la situation. Ils estiment que les autorités ont laissé s’installer une crise qui compromet aujourd’hui leur droit fondamental à l’éducation.
Pour eux, la destruction de la FASCH dépasse la simple perte d’un bâtiment. C’est un symbole national qui s’effondre. Chaque cours annulé, chaque semestre perturbé et chaque promotion retardée représente une blessure supplémentaire infligée à la jeunesse haïtienne.
Ces étudiants rappellent que l’université publique est l’un des rares espaces capables de produire les cadres et les intellectuels dont le pays a besoin. En laissant les facultés sombrer dans l’insécurité, c’est l’avenir même d’Haïti qui se trouve fragilisé.
Une faculté relogée au Collège Canado
Face à l’impossibilité d’utiliser son espace traditionnel, la faculté a dû trouver des solutions de fortune. Le vice-doyen à la recherche, Paul Eddy Lacoste, explique que plusieurs cours sont désormais dispensés au Collège Canado, à Notre-Dame et enfin à Bojeux, principalement durant le début ou en fin de semaine.
D’autres enseignements se poursuivent en ligne ou à Bojeux afin d’assurer une certaine continuité académique. Cette formule permet de maintenir le lien entre l’institution et ses étudiants. Toutefois, elle demeure une réponse provisoire à une crise qui, elle, s’installe dans la durée.
Une administration sans véritable domicile
Au-delà de défis académiques, la FASCH affronte également une crise administrative majeure. Son administration fonctionne désormais dans une précarité permanente. Tantôt installée au local de Delmas 75, tantôt accueillie à Bourdon hébergée au Rectorat, elle se retrouve souvent sans espace stable pour mener ses activités.
Cette situation complique considérablement la gestion quotidienne de la faculté. Les dossiers circulent d’un lieu à l’autre. Les services administratifs fonctionnent dans des conditions exceptionnelles qui ralentissent le traitement des affaires courantes.
Depuis plus d’un an, le Rectorat de l’Université d’État d’Haïti multiplie les démarches afin de trouver une solution durable au problème de relogement. Des efforts sont entrepris pour offrir à la faculté un espace de fonctionnement normal. Cependant, malgré les initiatives engagées, les résultats tardent à se concrétiser, laissant la communauté universitaire dans une attente prolongée.
Une institution debout malgré tout
La FASCH fête aujourd’hui cinquante-deux années d’existence sans gâteau, sans fanfare et sans célébration. Pourtant, elle demeure vivante. Derrière les murs endommagés, derrière les salles désertées et les bureaux dispersés, subsiste une communauté déterminée à défendre le savoir.
L’histoire de la Faculté des Sciences Humaines est celle d’une résistance intellectuelle. Depuis 1974, elle a traversé les crises politiques, les catastrophes naturelles et les turbulences sociales. Aujourd’hui encore, elle refuse de disparaître.
Car une faculté n’est pas seulement bâtiment mais mémoire, pensée et espérance. Je prie pour que ce bastion de réflexion reste l’endroit où des étudiant.e.s apprennent, des professeurs enseignent et des chercheurs pensent véritablement le pays. Et que la FASCH continue d’exister dans les différentes institutions, même loin de son foyer historique.
En ce 19 juin 2026, son anniversaire n’est pas une fête. C’est un rappel. Le rappel qu’un État qui abandonne ses universités abandonne une partie de son avenir.
Elmano Endara JOSEPH
elmanoendaraj@gmail.com
