La commune de Kenscoff continue de subir les conséquences d’une crise sécuritaire qui dure depuis près de vingt mois. Entre traumatismes, déplacements forcés, effondrement de l’activité économique et perte progressive de son identité touristique, les habitants dénoncent l’inaction des autorités face à une situation qui ne cesse de se détériorer.
Autrefois réputée pour son climat frais, ses paysages verdoyants et son dynamisme agricole, la commune de Kenscoff offre aujourd’hui l’image d’une ville plongée dans l’incertitude. Les activités économiques sont fortement ralenties, tant au centre-ville que dans les principaux espaces écologiques et touristiques de la commune. Des sites emblématiques tels que Wynn Farm, Le Refuge, Le Montcel ou encore Rustik ne reçoivent pratiquement plus de visiteurs. À la place de l’animation habituelle, ce sont les détonations d’armes automatiques qui rythment désormais le quotidien des rares habitants restés sur place.
Dans la matinée du vendredi 7 août, Kenscoff présentait un visage particulièrement sombre. La circulation sur la route principale était inhabituellement faible. En l’espace d’une heure, il était possible de compter le nombre de véhicules privés et de transports publics empruntant cet axe. Les camions lourdement chargés de produits agricoles, en provenance de localités comme Viard, Godet, Belot, Obléon, Dourette ou Furcy, ont quasiment disparu. Les commerçants qui transportaient poireaux, laitues, choux, carottes et autres légumes ne fréquentent plus cette route, conséquence directe de la baisse de la production agricole enregistrée en moins de deux ans.
Au-delà des pertes économiques, la population vit un profond traumatisme. De nombreuses familles ont fui leurs localités, perdu des proches, leurs maisons, leurs terres et, surtout, la paix qui caractérisait autrefois cette commune paisible.
Vers 8 h du matin, ce vendredi, des échanges de tirs ont été signalés dans plusieurs secteurs de la commune. Selon les informations recueillies, un véhicule blindé de la Police nationale d’Haïti a été détruit par des hommes armés de la coalition « Viv Ansanm », tandis que plusieurs policiers ont été blessés dans la localité de Viard.
À la suite de ces affrontements, de nombreux habitants sont restés en état d’alerte, observant l’évolution de la situation depuis les abords des rues, prêts à fuir si les violences s’intensifiaient. Beaucoup estiment que les autorités ne démontrent pas une réelle volonté de résoudre cette crise sécuritaire, qui a déjà provoqué plus d’une centaine de morts, la destruction d’habitations paysannes, de bétail et de nombreuses exploitations agricoles dans plusieurs sections communales.
Une jeunesse frustrée face au silence des autorités
La colère est particulièrement perceptible chez les jeunes de la commune. L’écologiste Kerline Dorléan condamne le silence des plus hautes autorités de l’État.
«« Ce qui se passe est profondément révoltant. Mais, ce qui est encore plus choquant, c’est le silence et l’inaction des autorités, comme si rien ne s’était produit. Ce n’est pas acceptable. Des explications doivent être données. Il y a trop de questions sans réponses », déclare-t-elle.»
Pour sa part, Dieuvenson Lhérisse souligne que les attaques contre Kenscoff ne détruisent pas uniquement les plantations et la production agricole. Selon lui, la commune représente également un important centre de production, de commerce, de savoir, de culture et de cohésion sociale.
« Kenscoff attirait des visiteurs grâce à son climat, ses paysages, ses restaurants, ses petites structures hôtelières, ses fermes et ses produits agricoles. Avec l’insécurité, les visiteurs ont cessé de venir. Cela signifie moins de clients pour les restaurants, moins de réservations pour les hôtels, moins de revenus pour les artisans, les agriculteurs et les petits commerçants. Une économie locale qui vivait de cette fréquentation est aujourd’hui en net ralentissement. Plus grave encore, la commune perd progressivement une partie de son identité, de ses traditions et de son patrimoine culturel, pourtant essentiels à son développement à long terme », explique-t-il.
Le tourisme local, une victime oubliée
Pour plusieurs habitants, l’une des conséquences les moins évoquées de cette crise reste la disparition du tourisme local. Longtemps considérée comme une destination privilégiée pour les habitants de Port-au-Prince et d’autres régions du pays, Kenscoff accueillait chaque semaine des visiteurs venus profiter de son environnement naturel et de son offre touristique.
Aujourd’hui, cette activité est pratiquement à l’arrêt, privant la commune d’importantes retombées économiques et mettant en péril des centaines d’emplois directs et indirects.
Des interrogations toujours sans réponse
Au sein de la population, les interrogations demeurent nombreuses : pourquoi une telle destruction ? Quels objectifs poursuivent les groupes armés ? Quel intérêt y a-t-il à s’en prendre aux terres agricoles et aux biens des paysans ? Jusqu’à présent, ces questions restent sans réponse claire de la part des autorités.
Le maire intérimaire de Kenscoff, Massillon Jean, continue de plaider pour le retour de la paix dans la commune. Il réclame notamment une consolidation durable des positions reprises par la Police nationale afin d’empêcher le retour des groupes armés. Selon lui, ces derniers demeurent à seulement quelques kilomètres du centre-ville, maintenant un climat permanent de peur parmi les habitants qui n’ont pas quitté la commune.
Malgré cette situation préoccupante, une partie de la population refuse de perdre espoir. Les habitants réclament le rétablissement de la sécurité afin de reprendre leurs activités, redynamiser les marchés, relancer l’économie locale et permettre à la jeunesse de continuer à faire vivre la richesse culturelle et littéraire qui a longtemps fait la réputation de Kenscoff.
Pour beaucoup, Kenscoff mérite de vivre et aspire, plus que jamais, à retrouver la paix et le dynamisme qui ont longtemps fait sa renommée.
Oberde Charles
Credit Photo: Wynn Farm
