Depuis environ une quarantaine d’années, la situation de l’EDH ( Électricité d’Haïti) est au centre de l’actualité dans le pays marquée par des interruptions plus ou moins longues de la fourniture de courant électrique qui peuvent durer tantôt quelques heures, tantôt des jours consécutifs ou des semaines consécutives, voire des mois consécutifs pour des localités de l’intérieur. Tout ceci s’aggrave de jour en jour comme on l’a constaté à plusieurs reprises ces derniers mois de l’année 2023 et comme en témoignent les critiques acerbes de la population et de divers secteurs à l’encontre de cette entreprise, qui est l’un des symboles les plus évidents de la faillite de l’État haïtien. Selon les experts qui se sont penchés sur la situation de plus en plus dramatique de cette entreprise de l’État haïtien créée en 1971, le problème de la fourniture d’électricité ne serait que la partie visible de l’iceberg, l’EDH étant confrontée à un nombre inextricable de difficultés qui entravent son fonctionnement et menacent même son existence. C’est pourquoi il convient de poser la question de savoir si on peut encore la sauver.
1. Comment se présente l’EDH de nos jours ?
1.1 L’EDH sur le plan juridique
La loi qui avait créé l’EDH sous Jean-Claude Duvalier le 9 août 1971 l’avait définie comme un organisme d’État à caractère commercial et industriel pour produire, transporter, distribuer et commercialiser l’électricité à travers le pays.
L’EDH est généralement considérée, depuis le décret du 20 août 1989, comme possédant le monopole sur la production, la transmission, la distribution et la vente de l’électricité à l’échelle nationale.
Mais ce monopole a été entamé depuis les années 1990 quand la consommation de l’électricité a commencé à augmenter sérieusement dans les zones desservies par la seule centrale hydroélectrique du pays qui disposait en saison de pluies d’une capacité de 54 MW et en même temps que la demande se faisait de plus en plus pressante dans toutes les localités du pays.
Parallèlement à la centrale de Péligre, l’EDH produisait et distribuait dès les années 1970 le courant électrique dans plusieurs autres villes du pays, notamment au Cap-Haitien à travers un petit nombre de centrales thermiques peu puissantes.
D’où les premières décisions gouvernementales de casser le monopole de l’entreprise et de se tourner vers des fournisseurs d’énergie locaux, comme Epower, Haytrack et la Sogener - que l’on appelle communément producteurs indépendants - ainsi qu’Alstom Power Rental basé à Miami qui, au début des années 2000, volait parfois au secours de l’EDH pour lui fournir sur la base d’un contrat de 1,3 million de dollars américains par mois afin de fournir à l’EDH 50 mégawatts, avec à la clé 6 à 8 heures d'électricité pour la zone métropolitaine de Port-au-Prince.
Mais, par la suite, le service de l’EDH a été étendu dans d’autres localités grâce a des aides d’institutions internationales ou de pays amis d’Haïti comme le Venezuela au temps de Hugo Chavez. Mais, le fonctionnement des centrales des villes de province ne s’est pas révélé meilleur qu’à Port-au-Prince, les interruptions de service pouvant dépasser parfois une année pour plusieurs raisons.
Depuis 2016, un certain nombre de réformes ont été tentées avec l’aide des bailleurs dans l’espoir d’améliorer la situation de l’entreprise, surtout son cadre réglementaire juridique. Sous Michel Martelly, furent créés le ministère chargé de l’énergie qui a eu une existence éphémère et plus tard sous Jovenel Moise l’Autorité nationale de Régulation du Secteur de l’Énergie (l’ANARSE) dont le rôle est «d’assurer la promotion et le développement du secteur énergétique par la régulation des activités de production, d’exploitation, de transport, de distribution et de commercialisation de l’électricité sur toute l’étendue du territoire national, et à terme de « soutenir initialement la privatisation d’EDH et d’établir les bases pour la gestion des contrats, des baux, des concessions et des privatisations des différentes unités d’EDH ».
Mais, après cinq années de fonctionnement, on n’a pas l’impression que cette dernière institution dispose des moyens juridiques, financiers, humains pour bien remplir sa mission.
On a noté d’autres interventions visant à améliorer l’efficacité de l’EDH à travers des conseils et la promesse d’une assistance technique. Cependant, il est à déplorer que, jusque-là, les résultats ne sont pas au rendez-vous, y compris l’adoption de compteurs prépayés qui, pour la plupart du temps, ne peuvent rien compter, faute d’électricité. De même de nouveaux moyens de paiement des factures des clients.
1.2 Le réseau de l’EDH
1.2.1 Les caractéristiques techniques actuelles du réseau de l’EDH
Le service public de l’Électricité d’Haïti (EDH) fait fonctionner près d’une vingtaine de réseaux de distribution distincts et sans connexion entre elles, qui subissent des pertes de diverses natures évaluées autour de 70 % de la production dont les plus importantes sont les vols qui atteignaient plus de 50% de la production
La centrale la plus ancienne et qui est restée longtemps la plus importante est la centrale hydroélectrique de Péligre d’une capacité de 54 MW, mais qui est tributaire des caprices de l’hydraulicité interannuelle et surtout des problèmes de maintenance qui font qu’elle nécessite souvent des travaux d’une longue durée, financés par les bailleurs de fonds internationaux, comme on a vu trois fois depuis les années 2000.
Les trois centrales thermiques réputées les plus puissantes sont celles de Carrefour, mais on ne peut compter que sur celles de Carrefour 2 et de Carrefour 3 d’une capacité totale de 83 MW. Le reste est constitué de petites centrales fournissant au total 60 mégawatts. (Artibonite : 13,6, Cap-Haïtien : 13,6, Petit-Goâve : 10, Les Cayes : 10 ; Jérémie : 10, plus une dizaine d’autres petites unités.
Le réseau de l’EDH est particulièrement complexe dans la zone métropolitaine où la compagnie dispose de neuf sous-stations qui distribuent l'énergie électrique sur 32 circuits.
1.2.2 Un réseau vétuste
Le grand problème du réseau de l’EDH, c’est qu’il s’agit d’un réseau vétuste pour lequel la dernière rénovation au niveau du réseau métropolitain date du début des années 80. En plus, des centrales souvent mal entretenues sont fermées de temps en temps pour réparation et à la longue elles sont abandonnées parce qu’on ne peut pas trouver les pièces nécessaires pour leur donner une nouvelle vie.
« Et seulement 85% de ce réseau a pu bénéficier de ces réparations et les 15% non rénovés sont aujourd'hui pratiquement inexploitables », comme l’avait dit Erold Morose quand il fut directeur de la compagnie pour la première fois dans les années 2000. Il avait alors souligné « qu'il faudrait 175 mégawatts pour alimenter 24/24 la zone métropolitaine, le réseau ne peut pas transiter plus de 90 Mégawatts. Même si on disposait de la quantité d'énergie suffisante pour alimenter Port-au-Prince, on aurait tout de même un grave problème de réseau ».
Le ministre de tutelle de l’EDH, Rosemond Pradel, a d’ailleurs reconnu les problèmes de l’état du réseau de la compagnie qui, selon lui, demanderait des investissements de plus d’un milliard de dollars. Où les trouver ?
1.2.3 Les vols sur le réseau
Le taux de vol de courant est estimé à plus de 55% alors qu’il ne dépasse pas 5% dans les autres pays en proie à cette pratique. Ce réseau est affecté par des coupures de courant quotidiennes et même mensuelles qui ont contraint la plupart des entreprises et de nombreux ménages à installer des groupes électrogènes et depuis une dizaine d’années de systèmes d’alimentation solaire.
Ces coupures ont donc fait perdre définitivement à l’entreprise tous ceux qui seraient ses plus gros clients dont on sait que dans le monde entier ce sont eux qui apportent vraiment des montants intéressants aux fournisseurs d’électricité alors que les clients du résidentiel ne présentent pas d’intérêt véritable pour ces compagnies.
1.2.4 La desserte des clients par le réseau de l’EDH
Le réseau de l’Électricité d’Haïti ne desservait en 2014 que 30,2% de la population, soit 243 000 clients à titre légal répartis sur le territoire national. Ce qui fait d’Haïti le pays le plus en retard au monde en matière de desserte de sa population en électricité. Mais il n’est pas impossible que plus de 100 000 ménages se fournissent le courant électrique par le système parallèle des prises clandestines qui fonctionne souvent comme des sous-réseaux, l’initiateur étant quelqu’un qui, lui-même, vole le courant pour le vendre à un plus ou moins grand nombre de clients. Dans les quartiers où les agents de l’EDH ne peuvent pas pénétrer actuellement pour cause d’insécurité, les chefs des groupes armés perçoivent eux-mêmes les recettes qui devaient revenir à la compagnie, pour en reverser parfois une partie à l’EDFH.
De nombreux observateurs considèrent que le manque d’alimentation électrique est une des plus importantes contraintes à la croissance économique. Des efforts ont été faits par plusieurs donateurs pour améliorer le système d’alimentation électrique, mais ces tentatives ont été en grande partie vaines. L’absence de succès est le résultat d’un échec de la réforme ou des réformes de l’EDH.
Et au final, on est amené à se demander comment cette compagnie détentrice d’un monopole national va s’en sortir ?
2. Les graves problèmes qui affectent l’EDH
On a longtemps indiqué que l’EDH est une entreprise au bord de la faillite. En 2023, personne ne peut dire le contraire au vu des déclarations du ministre des Travaux publics ainsi que des mouvements de grève récents des employés de la compagnie.
2.1 Les grèves récentes au sein de l’EDH
Puisque la compagnie ne collecte pas suffisamment de fonds pour pouvoir payer ses employés on sait qu’en deux fois entre avril et juillet 2023, les agents de l’EDH ont bloqué la production et la distribution du courant dans le pays, suite au fait qu’ils n’étaient pas payés pendant cinq mois. Et c’est le Trésor public qui a dû intervenir à la rescousse pour faire cesser ces coupures qui avaient duré presque trois semaines, affectant durement l’économie dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. C’était le problème du déclenchement général dont le coup d’envoi était donné dans la centrale de Péligre.
La première grève avait démarré le 18 avril 2023 et avait duré jusqu’au 12 mai. L’État avait payé deux mois d’arriérés de salaire aux employés de l’EDH. Et les choses avaient repris le 30 juin jusqu’au 12 juillet perturbant de nouveau les activités des petites entreprises et des ménages dans la capitale. Mais, le risque est de voir le mouvement rebondir puisque toute la dette n’a pas été épongée et que l’on doit toujours cinq mois d’arriérés de salaire aux agents de l’EDH.
2.2 Les pertes financières de l’EDH et les subventions de l’État haïtien
Quand Gary Valdemar était directeur général de l’EDH, il avait déclaré en 2011 que le revenu de l’EDH avait atteint près de 6 millions de dollars américains par mois alors que les dépenses mensuelles gravitaient autour de 17 millions de dollars américains, ce qui représentait près de 11 millions de dollars de déficits mensuels pour l’entreprise ».
Une étude de l’Université de Boston avait montré en 2018 que les pertes financières liées à l'EDH se situaient à environ 200 millions de dollars, mais elles ont considérablement augmenté depuis, correspondant à 4% du budget national. Etzer Émile considère d’ailleurs que l’EDH est la principale source d’appauvrissement de l’État haïtien. Voir Le Nouvelliste du 3 août 2015
Les mauvais payeurs sont très nombreux allant des administrations publiques (15 milliards de dollars) aux municipalités (pour l'éclairage public) qui doivent plus de 30 millions de dollars à l’EDH en passant par les clients privés à l'EDH dont la dette était estimée à environ 70 millions de dollars en 2018.
Conclusion
Cette étude a pu montrer ou rappeler aux lecteurs la grave situation dans laquelle l’Électricité d’Haïti est plongée depuis plus de trente années et qui est devenue intenable. Elle est attaquée de tous les côtés. Des pertes techniques, des pertes commerciales, des pertes de collection et bien d’autres. On a essayé de nombreux remèdes qui ont été expérimentés ailleurs y compris en Afghanistan et en République dominicaine, par exemple l’idée de l’ANARSEE, mais qui ne marchent pas en Haïti. On a parlé de privatisation aussi. Mais quel investisseur privé va prendre le risque d’injecter ses fonds dans une entreprise qui cumule des pertes à tous les étages dans la situation sécuritaire actuelle en Haïti. Le gouvernement haïtien semble condamné pour continuer à subventionner indéfiniment l’EDH qui ne peut en aucune façon voir à court ou à moyen terme sa situation s’améliorer. Il n’y a que le Trésor public haïtien qui puisse continuer à voler au secours de l’EDH
Jean SAINT-VIL
jeanssaint_vil@yahoo.fr
