Le traumatisme est dévastateur. On le lit sur le visage blême des habitants, dans les articles alarmants de nos quotidiens et dans les préoccupations manifestées par les consultants en sécurité qui interviennent à la radio. Le massacre de Kenscoff est celui de trop. Combien de fois avons-nous joué, dans ce journal et dans notre pays, le rôle ingrat de lanceur d’alerte.
Rien n’a changé au fil des massacres. Le « vase » rempli du sang de nos compatriotes continue de déborder. Les groupes criminels recourent à l’infiltration, au renseignement et au survol par drones. Nos forces de sécurité, quoique engagées sur divers fronts, ne semblent pas disposer des renseignements nécessaires pour affronter un tel Léviathan armé. Et pourtant, il y a eu des alertes sur les réseaux sociaux et des appels téléphoniques de riverains ayant observé des mouvements de hordes sanguinaires. Rien n’y fit. Jusqu’à cette maudite nuit du 23 au 24 août 2026 où les feux de l’enfer n’ont épargné ni les communautés fragiles ni même les personnes qui dormaient dans une église.
Les forces criminelles qui s’attaquent à des cibles « molles » au sein de la population civile disposent d’un degré de sophistication sous-estimé — ou coupablement négligé — par l’État haïtien et la communauté internationale.
Des réunions se sont tenues au sommet de l’État. Une séance du Conseil de sécurité de l’ONU a également eu lieu au lendemain de ce que nous avons appelé notre « nuit des longs couteaux ». Mais tous ces conclaves ne pourront sécher nos larmes si des mesures ne sont pas prises pour mettre fin aux assassinats à ciel ouvert, devenus la norme dans nos communautés précarisées.
À force de nous habituer à compter les morts sans réagir et à seulement nous plaindre, nous finissons par aider les assassins à gagner. Il est temps de briser cette accoutumance au malheur : exigeons des autorités qu’elles protègent la population, poursuivent les coupables et répondent de leurs défaillances. Car le prochain massacre ne sera plus une fatalité imprévisible, mais le crime que notre inaction collective aura rendu possible. Réveillons-nous avant que le silence de nos cimetières ne devienne la seule voix du pays !
Roody Edmé
