On s’est toujours plaint du manque de travaux sociologiques sur le fait haïtien alors qu’il est quand même admis que nos déboires dans le domaine de la gouvernance ne sont certainement pas dus uniquement à la politique qui n’est en fin de compte que la résultante d’un ensemble de problèmes qu’il faudrait aborder à la frontière du culturel et du sociologique. Aussi avons-nous revisité l’intéressant l’ouvrage publié par Ely Thélot aux Éditions de l’Université d’État d’Haïti : « «L’hégémonie du provisoire en Haïti ».
Ely Thélot écrit avec raison : « Le provisoire se retrouve en situation d’hégémonie lorsqu’au sein d’une société il finit par exercer une domination absolue et sans limites sur l’ensemble des valeurs, des pratiques, des croyances et des institutions. Dans un tel cas de figure, il est important pour l’analyse de ne pas perdre de vue le fait d’un consensus établi au niveau de la communauté politique autour de la toute-puissance du provisoire. Certains peuvent adopter la posture de dénonciation. D’autres apprennent à s’y adapter. Plusieurs évitent de trop y réfléchir. Mais tous reconnaissent que la société est pieds et mains liés par le provisoire. Ce dernier s’impose en sculpteur des conditions matérielles d’existence sociale. Il s’improvise centrifugeur de la conscience collective. Il glisse à travers les méandres de l’altérité et accapare jusqu’aux interstices de l’idiosyncrasie nationale. Il s’affirme alors comme un fait social total et étend ses ramifications dans tous les domaines du vivre ensemble »
Les propos d’Ely Thélot sont inquiétants, mais ils reflètent bien une réalité que nous connaissons. Le syndrome du provisoire bloque la pensée, l’analyse dans le présent. En fait, il empêche même la pensée et l’analyse. Quelque part même, il fait l’humain courtiser l’animal. La gouvernance dans un tel esprit ne peut même pas être appréhendée. On voit comment dans d’autres communautés, même chez nos voisins dominicains comment on construit des infrastructures qui sont prévues pour servir des décennies et même plus. Chez nous, on est constamment dans le petit. Du provisoire nait le petit. Du provisoire, on est bloqué dans le minable. Du provisoire, ne peut exceller que la flibuste. Ne peut vivre que les flibustiers.
Ely Thélot termine son excellent essai par ces réflexions : «Le peuple haïtien habite la partance. Par reflexes marronnes, Dans ses manières d’aménager son territoire. En déclinant le foncier tel un hymne à l’absence… D’un point à un autre, on finit toujours par tomber sur le provisoire. Il se retrouve au cœur de tout, se même de tout. En Haïti, il n’est qu’une seule hégémonie qui s’est instaurée depuis 1497 de manière ininterrompue, celle du provisoire. Les faits historiques sont là pour le démontrer. La construction de l’identité haïtienne en est une révélation : un peuple qui déménage et habite l’inachèvement. La politique haïtienne en est une illustration : Plus d’une cinquantaine de présidents provisoires. L’aménagement de territoire en est tributaire : incohérences et inadaptation le caractérisent. »
Sortir du provisoire sous toutes les formes qu’il se manifeste, surtout du provisoire inscrit dans nos têtes, est l’un de nos défis majeurs.
Gary VICTOR
