Par Quetya Aubin et Max François Millien
Au cours des dernières décennies, les agriculteurs haïtiens sont confrontés à des phénomènes extrêmes comme les sécheresses et les inondations, peu de gens sont réellement informés à propos des "géants climatiques" qui orchestrent ces phénomènes, On ne s’interroge pas suffisamment sur l’importance des changements climatiques et les mesures à prendre pour atténuer leurs effets. Heureusement, en pleine saison cyclonique, certaines institutions et entités comme l’ERC2-UniQ/LMI-CARIBACT, HELVETAS, Infos Nation, Le National, Radio Nationale d’Haïti, Le Nouvelliste, Haïti Climat, et Haïti Sciences et Société (HaSci-So) ont choisi de commémorer en 2025, même si c’est autrement la Journée nationale haïtienne d’éducation aux Changements Climatiques. Le moment s’avère opportun de s'intéresser à l'un de ces géants : l'Oscillation Australe El Niño (ENSO). Cet article se propose de décrypter ses impacts sur l'environnement en général, et la société haïtienne en particulier
Qu'est-ce que l'ENSO ?
Imaginez une danse entre l'Océan Pacifique tropical et l'atmosphère. C'est cette interaction qui donne naissance à l'ENSO. L’Oscillation Australe El Niño (ENSO) est un phénomène climatique mondial qui affecte le climat à grande échelle, y compris en Haïti. C’est un cycle climatique qui se produit dans l’Océan Pacifique tropical, mais qui influence le climat partout dans le monde. Il résulte de l’interaction entre l’océan et l’atmosphère et se manifeste par des variations de la température de surface de l’océan (SST, Sea Surface Temperature) et des vents dans cette région. Ce phénomène comporte trois phases principales : El Niño, La Niña et une phase neutre.
- El Niño : Pendant cette phase, les eaux de surface du Pacifique tropical deviennent anormalement chaudes, particulièrement près des côtes de l’Amérique du Sud. Cela affaiblit les vents alizés (vents d’est) qui poussent normalement l’eau chaude vers l’ouest. Résultat : les pluies se déplacent vers le centre et l’est du Pacifique, causant des inondations au Pérou ou en Équateur, mais des sécheresses en Australie, en Indonésie ou dans certaines parties des Caraïbes, comme Haïti.
- La Niña : À l’opposé, La Niña est caractérisée par des eaux plus froides que la normale dans le Pacifique tropical. Les vents alizés deviennent plus forts, concentrant les eaux chaudes à l’ouest (vers l’Asie et l’Australie). Cela entraîne plus de pluies dans ces régions, mais peut accentuer les conditions sèches ou des tempêtes dans les Caraïbes.
- Phase neutre : C’est un état intermédiaire où les températures et les vents sont proches de la moyenne, sans perturbations majeures.
L’ENSO est liée à des changements dans la pression atmosphérique et les vents, souvent mesurés par l’indice SOI (Southern Oscillation Index). Cet indice compare la pression atmosphérique entre Tahiti (Pacifique central) et Darwin (Australie). Une pression basse à Tahiti et haute à Darwin signale El Niño, tandis que l’inverse indique La Niña. Ces variations dans l’océan Pacifique influencent la Zone de Convergence Intertropicale (ZCIT), une bande de nuages et de pluies qui se déplace nord-sud selon les saisons. Quand l’ENSO perturbe la ZCIT, cela peut modifier les régimes de précipitations dans des régions éloignées, comme les Caraïbes. Par exemple, pendant El Niño, la ZCIT peut s’éloigner d’Haïti, réduisant les pluies et augmentant le risque de sécheresse.
L’ENSO joue un rôle-clé dans les variations climatiques en Haïti sur le dernier millénaire. Pendant les périodes El Niño, les précipitations diminuent souvent, rendant le climat plus sec, ce qui peut affecter l’agriculture et les ressources en eau. À l’inverse, La Niña peut apporter des pluies plus abondantes, parfois accompagnées de tempêtes ou d’inondations. Grâce à des études comme celle du lac Azuei, on apprend comment ces cycles ont façonné le climat haïtien et comment ils pourraient affecter notre avenir.
L’Oscillation Australe El Niño (ENSO), avec ses phases El Niño et La Niña, a des impacts climatiques significatifs à l’échelle mondiale, mais ses effets locaux en Haïti, sont particulièrement importants en raison de la vulnérabilité du pays aux variations climatiques.
- Impact d’El Niño en Haïti
Pendant la phase El Niño, les eaux du Pacifique tropical deviennent plus chaudes, ce qui perturbe la circulation atmosphérique mondiale et déplace la Zone de Convergence Intertropicale (ZCIT), une bande de nuages et de pluies, plus au sud ou loin des Caraïbes. En Haïti, cela entraîne plusieurs conséquences locales :
- Réduction des précipitations : El Niño est souvent associé à des périodes de sécheresse. Moins de pluies tombent, surtout pendant la saison humide (mai à novembre), ce qui peut réduire les réserves d’eau dans les rivières, les lacs (comme le lac Azuei) et les nappes phréatiques.
- Impact sur l’agriculture : Avec moins de pluie, les cultures comme le maïs, le riz ou les haricots, qui dépendent de l’eau, souffrent. Les rendements diminuent, menaçant la sécurité alimentaire et augmentant les prix des produits agricoles, ce qui affecte particulièrement les communautés rurales.
- Stress hydrique : Les sécheresses liées à El Niño réduisent l’accès à l’eau potable, obligeant les populations à parcourir de longues distances pour s’approvisionner. Cela peut aussi aggraver les tensions autour des ressources en eau.
- Augmentation des températures : El Niño peut entraîner des températures plus élevées, accentuant l’évaporation des sols et des plans d’eau, ce qui aggrave encore les conditions sèches.
- Impact de La Niña en Haïti
À l’opposé, la phase La Niña est caractérisée par des eaux plus froides dans le Pacifique, ce qui renforce les vents alizés et ramène la ZCIT plus près des Caraïbes. En Haïti, cela se traduit par des impacts contrastés :
- Augmentation des précipitations : La Niña favorise des pluies plus abondantes, parfois excessives, pendant la saison humide. Cela peut entraîner des inondations, des glissements de terrain et des dégâts aux infrastructures, surtout dans les zones urbanisées comme Port-au-Prince ou les régions montagneuses déboisées.
- Risque accru de cyclones : La Niña est associée à une activité cyclonique plus intense dans l’Atlantique. Haïti, déjà exposé aux ouragans, peut subir des tempêtes plus fréquentes ou plus violentes, causant des destructions, des pertes humaines et des déplacements de populations.
- Bénéfices pour l’agriculture : Dans certaines régions, les pluies abondantes peuvent améliorer les récoltes et recharger les réserves d’eau, mais seulement si les précipitations ne sont pas trop destructrices.
- Problèmes sanitaires : Les inondations liées à La Niña peuvent favoriser la prolifération des moustiques et la propagation de maladies vectorielles, sans oublier les maladies hydriques – celles dues à l’eau de mauvaise qualité disponible pour la consommation humaine.
- Impact sur l’environnement local
L’ENSO influence également les écosystèmes haïtiens :
- Érosion des sols : Pendant La Niña, les fortes pluies augmentent l’érosion, surtout dans les zones déboisées. Cela transporte plus de sédiments dans les lacs et rivières, ce qui peut modifier leurs écosystèmes.
- Écosystèmes lacustres : Les variations de précipitations affectent le niveau d’eau et la chimie des lacs. Pendant El Niño, les lacs et étangs peuvent se réchauffer et perdre de l’eau, favorisant des conditions suboxiques (peu d’oxygène), tandis que La Niña apporte plus d’eau et de matière organique.
- Biodiversité : Les sécheresses d’El Niño stressent la faune et la flore, tandis que les inondations de La Niña peuvent détruire des habitats naturels.
- Impact socio-économique
Les effets de l’ENSO ne se limitent pas au climat et à l’environnement ; ils touchent profondément la société haïtienne :
- Insécurité alimentaire : Les sécheresses (El Niño) réduisent les récoltes, tandis que les inondations (La Niña) détruisent les cultures, menaçant la subsistance des agriculteurs.
- Coûts économiques : Les catastrophes liées à La Niña, comme les cyclones, coûtent cher en réparations et en aide humanitaire. Les sécheresses d’El Niño affectent aussi l’économie agricole, qui représente une part importante du PIB haïtien.
- Vulnérabilité accrue : Les communautés pauvres, qui dépendent directement des ressources naturelles, sont les plus touchées par ces variations climatiques. La déforestation et l’urbanisation anarchique, mentionnées dans la thèse, aggravent ces impacts.
Comprendre les impacts locaux de l’ENSO permet de mieux se préparer aux variations climatiques. Par exemple :
- Prévision et adaptation : En surveillant les indices ENSO, Haïti peut anticiper les sécheresses ou les cyclones et prendre des mesures comme stocker l’eau ou renforcer les infrastructures.
- Gestion des ressources : Protéger les bassins versants, reboiser et gérer durablement l’eau peuvent atténuer les impacts des sécheresses (El Niño) et des inondations (La Niña).
- Sensibilisation : Les différents articles publiés dans les quotidiens nationaux et émissions radiophoniques réalisées dans le cadre de l’édition 2025 de la Journée nationale haïtienne d’éducation aux Changements Climatiques montrent l’importance d’éduquer la population et les décideurs sur ces phénomènes.
En conclusion, l’ENSO a des impacts locaux profonds en Haïti, alternant sécheresses (El Niño) et fortes pluies ou cyclones (La Niña), avec des conséquences sur l’agriculture, l’élevage, l’eau, l’environnement et l’économie.
Comprendre l'ENSO devient crucial pour Haïti. En surveillant ce phénomène, nous pouvons mieux nous préparer aux sécheresses et aux cyclones. Des initiatives comme la protection des bassins versants et le reboisement sont essentielles pour atténuer les impacts. En éduquant la population et les décideurs, nous renforçons la résilience de la nation face aux défis du changement climatique.
Quetya Aubin
Université Quisqueya (VIRRI-UniQ)
Pôle Haïti-Antilles, Haïti Sciences et Société (HaSci-So)
Équipe des Partenaires Scientifiques pour la Communication de la Recherche (E-PSi-CoRe)
quetyaaubin25@gmail.com
Max François Millien
Laboratoire de Zoonose et Innocuité Alimentaire
Université Quisqueya
