Il y a des livres qu'on ouvre avec précaution, comme on pousserait une porte qu'on sait mener vers quelque chose de vrai. Darya & Dounya, second roman de Diaty Diallo à paraître aux Editions du Seuil cet été, est de ceux-là . On sent, dès les premières pages, qu'on ne va pas lire une histoire, on va en traverser une. Et cette traversée, pour peu qu'on soit femme, qu'on ait grandi entre deux mondes, qu’on n’ait jamais su tout à fait comment s'appeler, peut ressembler à quelque chose qu'on connaît de très près.Â
Dounya a trente et un ans. Elle vient de perdre son emploi, son compagnon, et quelque chose de plus difficile à nommer ; la certitude d'avoir une place dans sa propre vie. Pour avancer, elle convoque
Darya, son moi d'enfance, son alter ego, la petite fille qu'elle a été et qu'elle a, peu à peu, cessé de reconnaître. De cette confrontation avec elle-même naît un roman d'une densité rare, construit comme une fouille archéologique dans les strates d'une existence.
Une forme romanesque à la hauteur de son sujet
Ce qui frappe d'abord dans Darya & Dounya, c'est le refus de toute linéarité sage. Le roman avance par fragments : lettres de haine adressées aux hommes qui ont blessé Dounya, audios enregistrés dans la nuit, adresses tendres à Darya, narration omnisciente qui observe Dounya de l'extérieur avec une distance presque clinique : "Dounya, Dounya, Dounya, aïe aïe aïe" , avant de plonger à nouveau dans l'intime le plus brûlant.
Cette forme n'est pas un ornement. Elle est la vérité même du livre. Une femme morcelée par
l'histoire, par les violences accumulées, par la fatigue de marcher à contre-courant, ne peut pas se raconter en ligne droite. Elle se raconte en éclats, en boucles, en retours. Elle se raconte comme on cherche ses affaires dans une pièce obscure, à tâtons, avec des moments de lumière brusque.
Diaty Diallo va plus loin encore : dans les dialogues entre Dounya et Darya, les négations
disparaissent. "J'ai jamais cessé de penser à toi", la langue se délie, retrouve son oralité, son souffle naturel, comme si parler à l'enfant qu'on a été exigeait de laisser tomber les règles qu'on s'est
imposées pour exister dans le monde des adultes. C'est un choix d'une précision extraordinaire. La grammaire, elle aussi, porte une histoire.
Avons-nous, nous aussi, droit aux archives ?
Au détour d'une lettre, celle adressée à "Moineau", ce garçon de lycée privé aux cheveux d'oiseau dont Dounya a été amoureuse sans jamais le lui dire vraiment, surgit une phrase qui arrête net :
"J'ai grandi avec l'idée que ma vie ne valait pas la peine d'en garder la mémoire."
C'est peut-être la phrase la plus politique du roman. Dounya explique qu'elle a effacé ses
conversations, jeté ses cahiers d'écriture, détruit ses objets, non par nihilisme, mais parce que la société tout entière, par mille signes invisibles, lui a enseigné que son passage sur terre ne comptait pas. L'école, les médias, les regards, l'absence de visages qui lui ressemblaient dans les livres qu'on lui donnait à lire : autant de messages silencieux qui disent à certains enfants qu'ils n'ont pas d'histoire à laisser. Elle oppose à cela le soin obsessionnel avec lequel certaines familles, bourgeoises, blanches, ancrées, conservent leurs
archives, leurs lettres, leurs photographies, connaissent le prénom de leurs arrière-grands-parents. Ce n'est pas une parenthèse dans le récit. C'est son point névralgique.
Car Darya & Dounya est aussi un roman sur la mémoire comme acte de résistance. Dounya écrit ses lettres de haine non pour se venger, mais pour ne plus porter seule ce qui lui a été fait. Elle archive ses blessures pour pouvoir, peut-être, les déposer quelque part hors d'elle. L'écriture, ici, n'est pas
thérapeutique au sens convenu du terme, elle est plus rude, plus honnête que ça. C'est un dépôt légal de la douleur.
Portrait d'une femme universelle
Dounya est une figure précise, fille d'immigrés, salariée du secteur associatif, habitante de Seine-Saint-Denis, trentenaire sans épargne et avec des projets plein la tête. Et pourtant, quelque chose dans ce personnage déborde très largement de son portrait particulier. Elle est toutes les femmes qui ont appris à s'excuser d'exister, qui ont courbé l'échine devant des hommes moins compétents qu'elles, qui ont cherché leur image dans des films qui les avaient occultées.
La galerie des "lettres de haine" est à cet égard vertigineuse. Il y a Kévin de la récré, ce garçon de quatre ans qui a demandé à Dounya si elle ne pouvait pas "faire quelque chose" pour sa couleur de peau avant d'accepter d'être son amoureux, et qui lui a appris, pour la première fois, qu'elle était un problème à résoudre. Il y a le gynécologue qui ne l'a pas écoutée, qui a nié sa douleur, qui a découpé son hymen "en étoile" sans lui demander son avis. Il y a le patron associatif de gauche, raciste sans le savoir, ou en le sachant très bien. Il y a le "dévoreur", ce réalisateur engagé qui l'a vidée de sa substance intellectuelle pendant deux jours sans jamais vraiment lui accorder la moindre importance.
Ces hommes ne sont pas des monstres au sens du cinéma. Ils sont banals. C'est ce qui fait la force du livre : la violence ordinaire, celle qui ne laisse pas de traces visibles, celle qu'on met des années à nommer.
Darya, ou la question de l'identité
Je m'appelle Dounya, mon autre moi dont j'ai besoin à différents moments de ma vie s'appelle Darya.
Le personnage de Darya est le coup de génie du roman. Elle n'est pas une hallucination, pas un double fantomatique à la manière du gothique littéraire. Elle est simplement l'enfant que Dounya a été, et qu'elle a déformée, abîmée dans ses souvenirs, à force de la rejouer en boucle. "À force le reste s'atrophie", dit Dounya. Elle a tant repassé les mêmes images de son enfance qu'elle est devenue un personnage d'elle-même.
Ce que cherche Dounya, tout au long du roman, c'est à redevenir une seule et même personne. Non pas en effaçant la blessure - elle ne croit pas à ce mensonge-là - mais en réintégrant ce qu'elle a laissé derrière elle. La dernière image du livre, Dounya qui tend son téléphone à un inconnu pour qu'il les prenne en photo devant un tableau, elle et Janelle, est une image de réconciliation discrète. Une photo prise, gardée. Un souvenir qui n'est pas détruit.
I will find moi, dit-elle, en rayant le YOU inscrit sur une pierre d'un parc.
Ce que Diaty Diallo accomplit
Darya & Dounya est un roman courageux parce qu'il refuse les consolations faciles. Il n'y a pas de rédemption à l'américaine, pas de grande scène de libération cathartique. Il y a la vie, compliquée,
épuisante, drôle parfois, souvent injuste, et une femme qui apprend, lentement, à ne plus se réduire, se détruire pour survivre. Diaty Diallo a écrit quelque chose de rare : un livre sur l'intériorité d'une femme noire et populaire en France, qui ne cherche ni à être didactique, ni à être représentatif, ni à convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit. Il cherche juste à être vrai. Et cette vérité là, dans sa langue fragmentée, dans ses digressions et ses colères, dans ses moments d'humour inattendu, est une des choses les plus précieuses que la littérature puisse offrir. On referme ce livre avec la boule au ventre que provoque la vraie littérature, celle qui réveille quelque chose de profondément enfoui en soi, quelque chose qu'on n'avait jamais su nommer.
Noor Ziane
Africultures
