Du 21 mai au 7 juin 2026, la France met à l’honneur l’Amérique latine et les Caraïbes à travers la treizième édition des Semaines qui leur sont consacrées. Devenues, au fil des ans, un rendez-vous culturel, diplomatique et économique majeur, ces Semaines dessinent un pont entre deux rives que l’histoire, la géographie, les combats politiques et les échanges humains ont profondément liées.
Instituée en 2011 par le Sénat sous la forme d’une Journée, puis transformée en 2014 en Semaines confiées au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, cette initiative a progressivement quitté le seul cadre institutionnel pour s’inscrire dans l’espace public. Conférences, concerts, colloques, expositions, spectacles, rencontres économiques, activités culinaires et événements festifs composent désormais une programmation dense, ouverte à la diversité d’une région-monde.
Un rendez-vous culturel devenu enjeu stratégique
L’Amérique latine et les Caraïbes ne se résument pas à une géographie. Elles forment une mosaïque de mémoires, de langues, de peuples et de résistances, des pampas argentines aux mornes haïtiens, des Andes péruviennes aux forêts amazoniennes. Cette treizième édition en reflète la richesse : un colloque sur les économies illicites peut y côtoyer un récital de mezzo-soprano, tandis qu’un forum économique à l’OCDE dialogue avec une exposition d’artistes caribéens.
Dans un monde marqué par des recompositions rapides, la région s’impose aussi comme un espace stratégique pour la France et l’Europe. Transition écologique, compétitivité, sécurité économique, échanges culturels et coopération politique donnent à ces Semaines une portée qui dépasse largement la célébration symbolique. Elles traduisent une volonté de renforcer les liens avec un espace devenu essentiel aux équilibres du XXIe siècle.
La précédente édition avait réuni 476 événements dans 71 villes françaises et plusieurs pays latino-américains. La treizième s’inscrit dans cette dynamique, portée notamment par les travaux de l’Institut des Amériques, le dialogue économique au Forum de l’OCDE et l’engagement des acteurs publics et privés mobilisés autour du Conseil France–Amérique latine et Caraïbes.
Haïti, mémoire fondatrice et présence vivante
Dans cette histoire, Haïti occupe une place singulière. Pour beaucoup d’Haïtiens, la création de ce rendez-vous fut perçue comme une reconnaissance tardive, mais réelle, de la contribution historique de leur pays à l’émancipation du continent. Sans Saint-Domingue, sans Vertières, sans la révolution haïtienne de 1803 et 1804, l’histoire de l’Amérique latine libre ne se serait peut-être pas écrite de la même manière.
Simón Bolívar lui-même trouva refuge en Haïti lorsque sa cause semblait compromise. Alexandre Pétion lui fournit armes, munitions et soutien, avec une exigence politique majeure : l’abolition de l’esclavage dans les territoires libérés. Haïti n’achetait pas une alliance ; elle prolongeait sa révolution au-delà de ses frontières.
Dès les premières étapes de cette initiative au Sénat français, la diplomatie haïtienne à Paris fit entendre sa voix. Monsieur Gaspard, représentant d’Haïti, fut reçu à plusieurs reprises afin de rappeler la légitimité historique d’une nation qui, depuis 1804, porte dans les enceintes internationales la mémoire d’une liberté conquise. Lors de la première célébration, le docteur Daniel Talleyrand inaugura les festivités par une conférence fondatrice, confirmant la place d’Haïti dans cette aventure diplomatique et culturelle.
Pour cette treizième édition, l’Ambassade d’Haïti en France, sous la conduite de Son Excellence Monsieur Louino Volcy, a choisi de mettre en lumière une figure emblématique de la jeunesse haïtienne : Melchie Dumornay, dite « Corventina ». Pensionnaire de l’Olympique lyonnais et révélation du football féminin mondial, elle incarne une Haïti debout, talentueuse, capable de faire rayonner son nom malgré les blessures du pays. Sa présentation au Sénat français a donné à cette édition une forte portée symbolique : celle d’un pays honoré à travers l’une de ses filles.
Les Semaines ont également résonné sous les voûtes de l’UNESCO, où la Délégation permanente d’Haïti a présenté une collection d’œuvres d’art et de pièces artisanales mettant notamment en valeur les Vèvè. Ces motifs sacrés du vodou haïtien ne sont pas de simples ornements : ils constituent une écriture spirituelle, une cartographie de l’invisible, un langage rituel transmis de génération en génération.
En exposant ces créations au regard du monde, la diplomatie haïtienne a porté un plaidoyer culturel majeur. Haïti a officiellement soumis la candidature du tracé Vèvè à la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Une telle inscription consacrerait la valeur universelle d’un savoir-faire ancestral, profondément enraciné dans la mémoire et la pratique vivante du peuple haïtien.
La présence de la direction générale de l’Organisation devant cet espace haïtien a renforcé la portée de cette démarche. Elle a permis de rappeler que la culture haïtienne ne relève pas seulement du folklore ou de l’exotisme, mais d’une civilisation à part entière, porteuse de symboles, de rites, d’esthétiques et de pensées qui méritent reconnaissance et transmission.
Entre le Sénat et l’UNESCO, le rayonnement haïtien
À travers le Sénat, l’UNESCO, la figure de Corventina et la mise en valeur des Vèvè, Haïti s’est imposée comme l’un des points forts de cette treizième édition. Non comme un pays réduit à ses crises, mais comme une source de culture, de mémoire et de dignité. Dans le cadre des Semaines de l’Amérique latine et des Caraïbes, elle rappelle ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : un phare historique, une voix singulière et une puissance symbolique dont l’éclat dépasse largement les frontières de la Caraïbe.
Treize ans après leur transformation en Semaines, ces célébrations ont atteint une forme de maturité. Elles ne cherchent plus à prouver leur nécessité : elles rassemblent, elles éclairent, elles relient. Et cette année encore, Haïti y apporte une lumière particulière, celle d’un peuple qui a montré au monde que la liberté n’est jamais un hasard, mais une conquête.
Il y a dans cette démarche de la Délégation permanente d’Haïti à l’UNESCO une logique qui s’inscrit en parfaite continuité avec tout ce que la diplomatie haïtienne accomplit, édition après édition, dans le cadre des Semaines de l’Amérique latine et des Caraïbes : faire d’Haïti non pas un objet de pitié ou d’assistance, mais un sujet de culture, un foyer de civilisation, une source à laquelle le monde entier peut venir s’abreuver. Les Vèvè tracés sur le sol des cérémonies vodou rejoignent ainsi, dans leur aspiration à l’universel, les chefs‑d’œuvre de l’art baroque latino‑américain, les polyphonies andines et les contes créoles des Caraïbes : ils disent tous, chacun à leur manière, que ce continent et ces îles ont enfanté des beautés que nulle puissance au monde ne saurait confisquer.
Recevoir une distinction dans l’enceinte même du Sénat français, là où fut votée l’idée de ces Semaines, est un geste d’une portée rare. Comme si l’histoire bouclait une boucle : Haïti avait contribué à faire naître l’événement ; l’événement, à son tour, honore l’une de ses filles. L’ambassadeur Volcy, en orchestrant cette présentation, a rappelé ce que la diplomatie culturelle et sportive peut accomplir : faire aimer un pays à travers ceux qui le représentent dans leur gloire et leur simplicité.
Treize ans. Un âge que la superstition dit malchanceux, mais que l’histoire reconnaît comme celui de la maturité. Les Semaines de l’Amérique latine et des Caraïbes ont atteint cet âge. Elles ne cherchent plus à se justifier : elles existent, elles rayonnent, elles rassemblent. Et Haïti, fidèle à sa vocation de précurseur et de phare, y brille cette année d’un éclat particulier — celui d’une jeune femme debout sous la coupole du Sénat, portant sur ses épaules légères le poids glorieux d’un peuple qui, depuis plus de deux siècles, montre au monde que la liberté n’est jamais un hasard, mais une conquête.
Maguet Delva
