Mardi 28 avril, 7 heures du matin. J’ouvre les yeux sous le ciel bleu du Cap-Haitien. Voilà 7 ans que je connais Kévens Prévaris. 7 années que l’artiste me livre ses souvenirs chaque jour sous forme de coups de pinceau illustrant des moments marquants de sa vie sur sa terre natale. 7 ans aussi que mon esprit imagine le tableau de son « Ayiti chéri » : tableau coloré, vivant, humain, parfois triste, parfois bouleversant…
Aujourd’hui j’ai la chance de voir le tableau prendre vie. Derrière les noms évoqués les personnages s’animent.
Direction l’Université d’Etat d’Haiti.
Après deux heures de route chaotique, nous arrivons sur le campus Henry Christophe de Limonade, où règne une ambiance estudiantine paisible.
Jean Marc Voltaire, professeur et responsable du département des Arts Visuels , nous accueille dans son bureau et nous conduit à l’auditoire. Au programme, projection du film « Le voyage en vaut la peine ![1] » une production de Café philo Haïti, retraçant 30 ans du parcours artistique de cet artiste natif de Limbé, suivi d’un échange avec les étudiants de la section des beaux-arts de l’université.
Une discussion riche et fructueuse a lieu, portant notamment sur le syndrome de la toile blanche, sur l’art engagé, l’engagement de l’artiste et les exigences professionnelles. Kévens illustre de manière convaincante chaque réponse au moyen de ses œuvres.
L’artiste explique son parcours, partage ses expériences et met en garde les jeunes : « Vous n’êtes encore, pour l’instant que des étudiants, pas encore des artistes ! Il est indispensable de bien maîtriser les notions d’histoire des arts, de mener ses propres expériences plastiques, artistiques et surtout de développer sa singularité pour être légitime ».
Il précise également que l’engagement de l’artiste n’est pas nécessairement un engagement politique.
Le temps des questions se clôture, l’artiste a apporté des revues d’arts qu’il montre à l’auditoire. Il invite ensuite les étudiants à le rejoindre sur scène afin d’immortaliser ce moment par une photo de groupe. Très vite, l’admiration des étudiants se traduit par une demande massive de photos « à part », chacun voulant poser seul, par deux ou par trois à ses côtés.
Une rencontre avec le doyen de la Faculté des Arts et des Sciences, Monsieur Evenel Michel est également au programme et nous quittons l’auditoire afin de nous rendre dans son bureau. S’en suit un bel échange d’idées qui nous l’espérons débouchera sur des perspectives encore plus grandes de partage de savoir.
Un dernier moment est consacré à la signature des revues qui seront archivées par Monsieur Bendy Félix dans les rayons de la bibliothèque.
C’est plein d’optimisme et riche de ces belles rencontres que nous prenons finalement congé de tous et quittons le Campus Henry Christophe.
Vendredi 1er mai, un autre tableau prend vie sous mes yeux.
L’ingénieur Ronel Marcellus propose à son ami Kévens de participer à la première édition de la « Foire Ti maché nan vil Okap », organisée par Hubert Jean et madame Régis. L’artiste répond avec enthousiasme : c’est pour lui une occasion de revoir le Marché Cluny, construit en 1890 sous la présidence de Florvil Hyppolite, joyau architectural du 19ème siècle qui a pris feu en janvier dernier.
Nous voila donc en route pour les rues 8 et 9H.
Sur place, parmi les différents étals du marché animé par des meringues carnavalesques des années 1990 et 2000, un chevalet attire les regards. Le portrait de Kouzen Zaka - patron de l’agriculture, des récoltes et du travail - prend forme sous les coups de pinceau du jeune artiste Genenrich Pierre. Kévens et Wisa, autre jeune artiste peintre de la ville du Cap, y apportent leur touche personnelle.
L’ambiance est festive, les passants dansent au rythme des chansons diffusées, dégustent les plats locaux et admirent l’œuvre collective de ces 3 artistes. Le tableau est achevé sur place et nous quittons ensuite l’endroit, pour nous diriger vers d’autres animations du jour.
Ces deux initiatives témoignent de la richesse de la scène artistique haïtienne, à la croisée de la transmission académique et de l’expression populaire, elles soulignent aussi le rôle essentiel des artistes dans la valorisation du patrimoine culturel.
Maité Rapaille
