Lire La fin d’un monde de Pierre Haski, c’est poser un acte salutaire. C’est choisir la profondeur contre la surface, la nuance contre le fracas, la connaissance contre la posture.
Dans un paysage médiatique où certaines chaînes ont depuis longtemps sacrifié l’objectivité sur l’autel de l’idéologie, où des invités récurrents dissertent sur la géopolitique avec l’autorité de ceux qui n’y comprennent rien, où les conflits qui ensanglantent le monde sont réduits à de simples arguments de plateau, ouvrir ce livre relève presque de la résistance intellectuelle.
Si vous avez l’habitude d’écouter ces beaux messieurs qui occupent les studios de télévision et de radio avec l’assurance de ceux qui maîtrisent un sujet qu’ils n’effleurent qu’à peine, il est temps de changer de source. Leur parole ressemble à ces cartes postales vendues aux touristes : colorées, séduisantes, mais terriblement réductrices. Derrière les certitudes affichées comme des médailles, derrière les formules qui claquent et les analyses qui rassurent les convaincus, il n’y a souvent que du vide habillé en expertise.
Je vous invite à faire tout autre chose : plonger dans les eaux profondes, et parfois troubles, de la géopolitique du Proche et du Moyen-Orient, pour en remonter lesté d’un savoir solide, capable de forger enfin une opinion personnelle sur cette guerre localisée que l’on espère de tout cœur ne pas voir s’étendre comme une tache d’huile sur une mer déjà en feu.
Le livre qu’il vous faut lire, et lire d’urgence, c’est La fin d’un monde, de Pierre Haski. Pas un journaliste de passage, pas un commentateur réchauffé, mais un homme qui a posé ses semelles sur ces terres pendant des décennies, qui a respiré l’air de Jérusalem, de Beyrouth, de Téhéran. Là où d’autres regardent la région à travers la vitre d’un studio climatisé, Haski, lui, a ouvert la fenêtre et s’est laissé traverser par les vents de l’Histoire. Sous sa plume de géopolitologue aguerri, les analyses ne sont pas des feux de paille. Ce sont des édifices construits pierre par pierre, sur des fondations géographiques, historiques et politiques que peu de commentateurs en vogue prennent encore le temps de poser avant de parler. L’auteur nous prend par le bras avec la patience d’un guide qui connaît chaque détour du chemin et place entre nos mains des clés que nous n’aurions jamais trouvées seuls.
Un grand petit livre
Ne vous fiez pas à son format : c’est un petit livre en apparence, mais grand par la pensée, et presque gigantesque par les idées qu’il développe. Comme ces arbres aux racines invisibles qui s’enfoncent bien plus loin que ne le laisse deviner leur tronc, comme ces rivières de montagne qui paraissent étroites en surface mais charrient des forces considérables dans leurs profondeurs, ce livre fait partie de ces œuvres dont la densité ne se mesure pas au nombre de pages, mais à l’empreinte qu’elles laissent dans l’esprit du lecteur. On croit tenir un opuscule entre les mains ; on découvre, au fil des pages, une véritable clé de voûte.
Il mérite qu’on s’y attarde comme devant une grande fresque : il faut reculer, avancer, observer les détails, comprendre l’ensemble. Lisez-le stylo ou feutre en main, car vous aurez envie de souligner, d’entourer, d’annoter. Ce n’est pas une lecture passive : c’est un dialogue avec un esprit qui refuse de simplifier ce qui est complexe, et qui parvient pourtant à rendre le complexe lumineux. On y apprend sur l’Iran, cette puissance persane millénaire qui joue aux échecs pendant que ses voisins jouent aux dames ; sur l’Arabie saoudite, colosse pétrolier aux pieds d’argile qui se réinvente à grand bruit ; sur le Qatar, ce micro-État qui joue une partition diplomatique disproportionnée à sa taille ; sur les Émirats, laboratoire d’une modernité arabe aussi fascinante que paradoxale.
Les liaisons dangereuses
Et puis il y a ce que Haski avait vu venir, ce que d’autres refusaient de regarder en face : la relation dangereuse entre Donald Trump et Benjamin Netanyahu, deux hommes que tout rapproche dans l’excès et que rien ne retient dans la démesure. Deux pyromanes qui se congratulent pendant que la région brûle. Trump, avec sa politique de pression maximale sur l’Iran, des sanctions aux frappes, de l’ultimatum à la bombe, a transformé une tension chronique en guerre ouverte. Netanyahu, de son côté, a saisi cette alliance comme une licence illimitée, un chèque en blanc signé par Washington pour frapper sans compter et sans horizon diplomatique. Ensemble, ils ont allumé une mèche que le monde entier regardait se consumer, impuissant, en espérant qu’elle s’éteindrait d’elle-même.
Elle ne s’est pas éteinte. Le 28 février 2026, les bombes sont tombées sur Téhéran. L’Iran a riposté. Le Moyen-Orient, cette poudrière que Haski décrivait avec une précision d’horloger, a explosé. Ce qu’il analysait comme un risque d’embrasement régional est devenu une réalité que les télévisions du monde entier couvrent désormais en direct, dans la confusion et l’effroi, avec, souvent, ce même manque de profondeur que le livre dénonçait déjà.
On referme La fin d’un monde plus intelligent, plus humble, et peut-être plus inquiet aussi. Car lire Haski aujourd’hui, c’est constater qu’il avait tracé la carte d’un incendie que beaucoup refusaient de croire possible. Le feu est là. Et le livre, lui, demeure entre vos mains comme une lanterne dans la nuit du monde.
Maguet Delva
Paris, France
