« Jou bare yo, Jou bare yo
Wa ya, wa ya, wa ya
Jou bare yo, jou bare yo, la
Mapou voye di yo, li pral ba yo Rasin sou Chanmmas¹ »
Jou bare yo, Racine Mapou de Azor, 2002
Autres facteurs principaux ( suite)
III- Conservatisme, possible essoufflement du rythme
IV- Invasion de nouveaux rythmes, accélération de l'acculturation du peuple
V- Promotion marginale du rythme racine dans les médias traditionnels haïtiens
III- Conservatisme, possible essoufflement du rythme
L' approche comparatiste tenue par l'historien Pierre Buteau, dans « Culture et musique populaire dans ma Caraïbe² »,a permis d'identifier dans la musique populaire haïtienne : - la musique traditionnelle rurale ( musique folklorique ; danses traditionnelles, chansons sacrées, chansons profanes); - la musique urbaine traditionnelle ( meringue , contredanse), riche et très élaborée; et la musique des groupes racines d'aujourd'hui dont la production et la qualité paraît discutables. A côté du conservatisme creux, entretenu par certaines formations racines, il semble que celles-ci se sont laissées entraîner dans le populisme ambiant, empreint de facilité « ou plus exactement d'un certain folklorisme, [ ils] ont tendance à reproduire, sans pourtant les dépasser, les chants traditionnels, eux-mêmes, marqués par une forte dégradation² » (. Buteau, 2004). Ce facteur ici abordé ne constitue pas moins l'un des signes du déclin du rythme.
IV- Invasion de nouveaux rythmes, accélération de l'acculturation du peuple
L'envahissement progressif du paysage culturel haïtien constitue en outre, l'un des facteurs d'un constat réel du déclin de cette musique. Il ne faut point ignorer les effets de la globalisation sur les petites nations, notamment. En effet, les foyers de résistance culturelle, - en raison de l' inadéquation des moyens mis en œuvre et les politiques publiques dans les pays dits de très faibles revenus - n'ont pas réussi à tenir la barre. Les tentatives de résistance semblent-ils vouer à l'échec. Celles-ci e trouvent délibérément broyées par la machine ultralibérale.
Au début des années 1980, le Rap, le Hip-hop, le dance hall, plus tard l'Afrobeat, et plus récemment, le drill ont concurrencé non seulement les groupes racines, mais également les autres rythmes populaires nationaux tels, le Compas Direct, le Rap kreyòl. L'espace d'un cillement, la musique racine s'est alors trouvée éclipser momentanément par les rythmes locaux en vogue, notamment par le Rabòday, le Compas love, le Rap kreyòl et le Drill. Ainsi le rythme s'est éclipsé et a cédé le témoin à ces rythmes étrangers gagnant en popularité sur le sol national. Silence radio! Du côté des artistes ou sambas. Production musicale chétive, réduite à sa plus simple expression, finalement négligeable.
Si André Marcel d'Ans a qualifié le processus vécu par la culture et la musique haïtiennes comme un univers en voie « désindigénisation³». L'historien Pierre Buteau a souligné comme facteurs autres : « l'extrême déchéance du milieu rural ( qui ) nuit [...] au renouvellement des chants sacrés³» ; la concurrence du Compas, les mini-jazz évoluant généralement aux États-Unis ; l'américanisation des élites. Il ne constitue point une figure d'exagération affirmer que la musique racine, au niveau macro, la société haïtienne vit un « moment d'intenses interrogations », ou expérimente une fondamentale remise en question d'elle-même. Toute une situation de crise intense, mettant en péril sa survie.
V- Promotion marginale du rythme racine dans les médias traditionnels haïtiens
Dans un article publié dans le National, au titre « Médias en lignes et littérature en Haïti : rôle croissant et limites⁴ », on a campé les médias haïtiens dans leur rôle historique comme point de chute de la parole « politique ». Puisqu'ils ont joué un rôle non négligeable dans « la lutte [...] contre la dictature des Duvalier et leur rôle de gardien ou de guide de la longue transition démocratique en Haïti⁴ ». En effet, les médias ont permis une certaine libération de la parole jadis muselée, gardée sous une paix factice de cimetière.
Cette explosion de la parole autrefois contenue a été profitable à la langue créole, la musique racine, etc, trop longtemps méprisée. Les médias traditionnels publics et en partie privés d'alors ont accompagné l'affirmation et la percée de la tendance racine dans le milieu local. En témoigne le succès fulgurant de l'immortelle “ Kè m pa sote⁵” (1990)de Boukman Eksperyans, ou de “ Manman poul la⁶” de Samba Kessy, Koudjay ( 1991), etc.
Au cours de la dernière décennie du XX ème siècle haïtien, la musique racine a eu le vent en poupe. Mais l'éclaircie a été de courte durée. Puisque les formations musicales racines n'évoluaient que sur un rythme épisodique, annuel ( au cours de la période carnavalesque). Des supports du Ministère de la Culture et de la Communication (MCC) aux groupes paraissent inexistants. Pas de politiques publiques et d'aide à la musique haïtienne en général.
De plus, ils sont rares les médias locaux qui ont intégré une émission de musique racine dans leur programmation. Seules les Radio Ginen et Radio Kiskeya, à quelques exceptions près, ont attribués quelques heures -( 1 à 2 heures, par jour, et ceci du lundi au vendredi )- à la promotion de la tendance racine. La majorité des chants diffusés dans ces émissions appartient dans leur entièreté, au répertoire du vaudou haïtien.
La promotion marginale du rythme a, sans doute, nui à son essor, dans le milieu local, sans oublier les préjugés tenaces qui affirment -sans preuve- que cette musique demeure liée à la célébration du “ culte démoniaque ”. Cette doxa n'est que le parti-pris, le fruit d'un mépris certain de tout ce qui fait partie du terroir, «fait national» et bat en brèche tout ce qui colle à notre identité de notre identité de peuple, à nos racines intrinsèquement africaines.
Ces différents facteurs, dont l'ébauche n'est en rien exclusif, permettant de situer le débat autour de l'affaissement de la musique racine sur le plan national. La modeste radiographie ici opérée de la tendance appréhende le problème dans sa diversité. Le compagnonnage douteux entretenu entre les groupes ( plus particulièrement les Sambas) et les politiques; le soutien déclaré aux projets liberticides, antinationaux; la centralité de la vie du groupe sur la personnalité du chanteur-phare; le conservatisme au niveau rythmique et thématique a, sans doute, nui à l'évolution du rythme, au dialogue possible entre les différentes tendances musicales d'ici et de l'extérieur.
Par ailleurs, l'acculturation et l'invasion de nouveaux rythmes exotiques couplées à la promotion marginale de la musique populaire racine dans les médias locaux, à leur façon, ont également nourri le processus du déclin de ces formations. Le diagnostic,- livré ici sur le cycle de décadence d'un rythme autrefois aux feux éclatants - interroge sur les mécanismes de l'enclenchement de la chute, mais, dont la cendre encore fumante ne signe-t-elle pas moins une probable renaissance future?
James Stanley Jean-Simon
E-mail :jeansimonjames@gmail.com
James Stanley Jean-Simon, né à Petit-Goâve, est poète, nouvelliste, dramaturge, critique littéraire et professeur de littérature francophone , il a étudié Les Lettres Modernes, à l’Ecole Normale Supérieure. Il a déjà publié Nyaj dènye Sezon (Poésie), Bwadchèn (Lodyans) et Ti-Jean et le trésor... (un livre de contes). Ses poèmes, ses nouvelles et articles ont paru dans diverses journaux, revues, anthologies en Haïti et à l’étranger ( Le National, Le Nouvelliste, Rezonodwès, Legs et littérature, Do kre i s, etc ).
Notes:
1. Racine Mapou de Azor, Jou bare yo, 2002
https://www.youtube.com/watch?v=NkDw4tueMyE
2. Buteau, Pierre. Culture et musique populaire dans la Caraïbe, in Rencontre, Revue Haïtienne de Société et de Culture, no 19, Août 2004, Cresfed, Pétion-Ville, 2004.
3. D'Ans, André Marcel. Haïti Paysage et société, Karthala, 1987
4. Jean-Simon, James Stanley. Médias en lignes et littérature en Haïti : rôle croissant et limites, in Le National, 4 février 2022
https://www.lenational.org/post_article.php?soc=110
5. Boukman Eksperyans, Kè m pa sote, 1990
https://www.youtube.com/watch?v=FBN2z0mgALk
6. Koudjay, Samba Kessy, Manman poul la, 1991
https://www.youtube.com/watch?v=FBN2z0mgALk
