Écrire à la rédaction
Radio Pacific 101.5 fm
Tribune

Le développement et le sous-développement sont l'expression du social : l’État haïtien et le développement rural Partie II

Le développement et le sous-développement sont l'expression du social : l’État haïtien et le développement rural  Partie II

Écouter l'article

Le développement comme perspective du social

Parmi les concepts utilisés, le développement est reconnu comme un concept flou et imprécis. S'il en est ainsi pour le concept du développement, il n’en est pas aussi différent pour le concept du sous-développement. En conséquence, selon Azoulay (2002), le développement n'a jamais eu une définition généralement acceptée ou une signification précise. Il porte la valeur que chacun lui accorde. Chacun l'adaptant à sa guise, il est connoté, positivement ou négativement, selon la vision et les intérêts de celui qui l'emploie.

Ainsi, différents auteurs théorisent sur le concept du développement, et diverses définitions sont découlées des différentes familles des théories du développement à savoir la famille des théories du développement par le bas, la famille des théories du développement par l'ajustement du commerce, la famille des théories du développement durable, la famille des théories altermondialiste, la famille des théories du rattrapage, la famille des théories du développement humain et la famille des théories post-développement. Mais, en dépit du caractère politique du développement, presque toutes les définitions du concept développement rôdent autour de deux critères fondamentaux pour le définir : le social et l’économie. Certains accrochent avec le critère social et d'autres accrochent avec le critère économique (Azoulay, 2002). Les familles des théories du développement forment deux (2) groupes compacts, c'est presque la représentation de l'antinomique des pensées socialistes et celles des capitalistes, en terme de vision du monde. Néanmoins, parmi les vastes conceptions du développement issues des différentes familles des théories du développement, celles qui privilégient d'abord la croissance économique comme le point de départ et non pas le social dans le processus du processus de développement sont les plus influents.

Parmi un éventail de conceptions du développement, un faible échantillon de définitions et de pensées de développement est considéré dans l'analyse, à travers lesquels il est démontré que le développement ne vise réellement qu'à résoudre des problèmes sociaux et non pas des problèmes économiques. À ce point, le développement durable et le développement par l'ajustement du commerce, qui dès les années 80 devient incontournable dans les pays sous-développés, deviennent prioritaires dans l'analyse.

En ce qui a trait au développement, la définition la plus populaire est portée par les Nations Unies, c’est d'ailleurs le développement durable. Elles l'ont défini comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures aux leurs », Harlen (1987) à Brundtland, cité par Brochard (2011). Une définition qui a été proposée dans un contexte où l'environnement est en train de se dégrader alors que la poussée vers la croissance économique a été mise en cause. Dans ce contexte, la durabilité a été considérée comme un élément primordial dans le processus du développement, et depuis lors des définitions ne cessaient de proposer dans le milieu scientifique. C’était grâce à une « négociation internationale » se basant sur l'environnement et le développement, celle de Brundtland a été acceptée, bien que contestable.

Cette définition du développement est inscrite dans la pensée philosophique de Hans Jonas. Le philosophe allemand pense donc qu’il y a une approche morale au niveau de la définition du développement durable. Cette moralité est évoquée du fait des conséquences pressenties du point de vue social par la poussée vers le développement. Et donc, il y a une hésitation dans le développement, particulièrement en voulant éviter la destruction du « Gaïa », selon Bonner (2015). Car, les Nations Unies exhortent que le développement durable soit « économiquement viable », « écologiquement soutenable » et « socialement équitable ». Dans ce type de développement, un certain équilibre entre l’économie, le social et l’écologie est recherché. C’est cet équilibre même qui fait remarquer la réticence de la définition du développement durable. Dans la proposition, c'est comme si la croissance économique est déterminante, alors qu'en même temps elle ne l'est pas par rapport à ses coûts sociaux.

De toute façon, cette approche du développement permet de comprendre que les Nations Unies sont favorables à un départ à partir de la croissance pour résoudre les problèmes sociaux. Néanmoins, il est admis que l‘objectif final du développement c'est le changement social. C’est d'abord la croissance économique au service du social. Cependant, l’expérience a montré que la croissance économique ne résout pas l'inégalité sociale, la pauvreté et l'exclusion sociale, au contraire il les intensifie. Tellement vrai, les alertes qui se sont lancées afin de ne pas compromettre la génération future dans le processus du développement, c'est parce qu'on sait généralement que la croissance économique à ses coûts sociaux (environnement, société, etc.).

Quant au type de développement par l'ajustement du commerce, il est inspiré de la pensée monétariste de Friedman qui est fondé sur l'exportation et l'exclusion de l’État sur le marché, donc le mercantilisme. C’est ce qu'on appelle la liberté économique. Suivant la logique de la libéralisation du marché, l'ajustement des marchés permet la disponibilité et la circulation de la monnaie, et donc permet de la croissance économique. Ainsi, la Banque Mondiale croit que « le commerce extérieur est un moteur de la croissance : il crée des emplois de meilleure qualité, réduit la pauvreté et ouvre des perspectives économiques. Selon des études récentes, la libéralisation des échanges accroît la croissance économique de 1,0 à 1,5 point de pourcentage en moyenne, ce qui se traduit par une augmentation des revenus de 10 à 20 % après une décennie. ». Là encore, la volonté de développer se réside dans la lutte contre des problèmes sociaux et non pas des problèmes économiques.

Mais, en voulant lutter contre des problèmes sociaux avec le développement par l'ajustement du commerce, d'autres problèmes sociaux de mêmes natures que les précédents peuvent être engendrés. En effet, il est probable que le développement par le commerce favoriserait une invasion des marchés des pays incapables de produire à grande échelle par les géants agroalimentaires du monde, ce qui provoquerait l’appauvrissement des agriculteurs et tous les acteurs de la chaîne de production au niveau de l'agriculture. En même temps, il peut renforcer la dépendance des pays sous-développés des pays développés et compromettre la souveraineté alimentaire des nations, comme l'a si bien démontré la fédération des organisations paysannes, la Via Campesina.

Le cas de cet essayiste africain, Jean-Pierre (1975), il conçoit le développement comme « l’ensemble des opérations volontaristes de transformation d'un milieu social, entreprises par le biais d'institutions ou d'autres acteurs extérieurs à ce milieu, mais cherchant à modifier ce milieu, et reposant sur une tentative de greffe des ressources et/ou techniques, et/ou savoirs. » Cette définition semble être rapprochée de la théorie du développement par le bas puisque c'est le social qui est visé. Suivant la définition de Jean-Pierre, ce n’est pas la transformation matérielle qui est primée dans le processus du développement, mais plutôt c’est la transformation de l’être à travers les conditions d'existence sociale des individus. C’est d'abord la condition essentielle pour parvenir à la transformation matérielle de l'espace.

En ce qui a trait à la réflexion de Jean-Pierre, la notion de développement est associée à la théorie de l’évolution naturelle, mais elle est en fait assimilée au processus qui induit le changement dans l’évolution naturelle. Ainsi, Tremblay (1999) propulse « de l’évolution naturelle au changement social, le changement social et l’évolution deviennent le processus du développement ». Cependant, du fait que la définition de Jean-Pierre priorise les acteurs extérieurs au milieu souhaité développé, il semble que l'auteur s'accroche à une sorte de « développement communautaire », c'est-à-dire portée par les organismes non gouvernementaux de la communauté internationale. Or, ces formes de développement sont celles de l'occident, elles ne sont pas réelles, elles ne sont que des manœuvres du « capital », critiqué par Jn Anil Louis-Juste (2004).

Des problèmes sociaux, piliers du sous-développement

Le sous-développement, selon une analyse keynésienne, est perçu comme un déséquilibre entre la croissance trop faible des ressources et l’augmentation rapide de la population, donc la population se trouve dans l'incapacité de subvenir à ses besoins essentiels -nutrition, éducation, accès aux soins de santé, logement, etc.- ( Lacoste, 1968). Dans un certain sens, le sous-développement est évoqué comme un problème purement économique, puisque les problèmes évoqués peuvent être satisfaire que par des ressources financières. Mais, en réalité, à l'origine, ces problèmes ne sont pas relevés de l’économie. Car, suivant cette définition, le sous-développement est pris pour un phénomène naturel et un facteur limitant pour les individus dans certaines sphères socioéconomiques. Donc, indirectement l'auteur admet que le sous-développement est d'abord la conséquence du social, car si socialement la population a été évoluée elle parvient à établir l’équilibre entre le peuplement et la disponibilité des ressources. En ce sens, il ne faut pas prétendre résoudre un problème social en partant par l'économie.

Rostow croit, lui-même, que le sous-développement est une étape du développement. L’américain pense que toute société développée passe nécessairement par les cinq (5) étapes suivantes : « La société traditionnelle, les conditions préalables au décollage, le décollage, la maturité et la société de consommation de masse. » Le sous-développement, suivant la compréhension de Rostow, est un phénomène de retardement économique qui est normal et naturel. Par contre, le retardement économique est le résultat d’un retard socioculturel. Encore, ce phénomène malgré pris pour économique, mais il ne l'est pas, c’est plutôt un phénomène social. Car le développement d’une nation passe généralement par le développement de sa culture, c'est-à-dire le développement et la consolidation de sa pensée révolutionnée. Et, le développement de la pensée à son tour débouche sur les innovations techniques, scientifiques et économiques.

Contrairement aux autres approches faites du sous-développement, Rist (1996) perçoit le sous-développement comme étant un état naturel. Pour le penseur le sous-développement est d'abord la face contraire du développement, et les causes du sous-développement sont internes aux pays sous-développés. Et, ces causes sont d'ailleurs le manque de progrès techniques, scientifiques et économiques au niveau de ces pays. En clair, le sous-développement c'est d'abord l’absence des avancées ou de progrès techniques, scientifiques et économiques des groupes sociaux. Ces causes sont internes au pays comme l'indique l'auteur, parce que des choix de politiques publiques raisonnables n'ont pas été faits en vue de permettre l’épanouissement des individus dans la société, donc pour provoquer la transformation sociale.

Certes il est admis que le sous-développement est état naturel, mais là il y a une précaution à prendre en compte dans cette idée, c’est d'abord éviter de confondre les causes aux conséquences du sous-développement. L’absence ou le retardement de progrès techniques, scientifiques et économiques des pays peut-être la conséquence de l’hégémonie des puissances du monde sur les pays sous-développés ou de leurs passés coloniaux. En effet, soit qu'un rapport de dépendance est maintenu entre les anciennes colonies (pays sous-développés) et leurs anciens colons (pays développés), et donc les colons contrôlent encore indirectement leur appareil étatique, ou leurs passés coloniaux sont tellement lourds, ils ont du mal à se lever. Cependant, on est conscient qu'il y a d'anciennes colonies qui surmontent la pente du sous-développement, peut-être le contexte de la colonisation ou après colonisation les différencie.

Hormis de ces approches, il y a d'autres courants de pensée qui expliquent le sous-développement dans le monde, c'est le cas du courant de pensée des hétérodoxes inspirés du marxiste. L'un des penseurs de ce courant, Samir Amin, croit que le sous-développement des pays sous-développés est le résultat du développement des pays à économie de marché (PDEM). Donc pour l’Égyptien, la puissance des pays développés tient les pays sous-développés en état de consommation continu. Leur système de production est tellement puissant, l'ouverture des marchés des pays tiers a écrasé le système de production de ces pays, et les multinationales et les géants agroalimentaires produisent constamment pour les pays tiers. En conséquence, cela a engendré la pauvreté, la faim et la misère puisque le problème de la capabilité des individus devient automatique. C’est pourquoi Amartya Sen approche la question de la libéralité économique comme un système à sens unique. Il montre avec « le paradoxe du parétien libéral » qu'il est impossible de parvenir à des solutions de choix collectif sans minimiser « les conditions à l'universalité (tous les choix sont possibles), l'unanimité parétienne (on ne peut augmenter le bien-être d'une personne sans diminuer celui d'un autre) et en ajoutant la liberté minimale (chaque individu trouve au moins une préférence dans les préférences des autres) » (Dubois et Matthieu, 2009).

Après toutes les considérations faites des deux concepts (développement et sous-développement), pour évaluer la dynamique du développement et/ou du sous-développement du rural haïtien, l'analyse est faite autour de ces variables : l’inégalité sociale, la pauvreté, l'exclusion sociale, la croissance et transformation sociale puisque le développement est enfin retenu comme un état social. Ainsi, en dépit de la faiblesse du sens donné par Rist du sous-développement, il est le sens privilégié pour analyser le phénomène du sous-développement dans le rural haïtien. Car, s'il y a pauvreté, inégalité sociale, le problème de la croissance et si le rural subit de l'exclusion sociale, c’est parce qu’il a absence de progrès techniques, scientifiques et économiques au niveau global. En d'autres termes, le milieu social n'est pas transformé, donc il n'y a pas d’évolution sur le plan social.

Situer le rural haïtien par rapport aux variables du développement :

  1. Transformation sociale et inégalités sociales

Partant par la transformation sociale, elle est tout changement observé dans un temps et dans un espace donnés. Ce changement doit modifier la structure ou le fonctionnement de l'organisation sociale d'une collectivité ainsi que le cours de son histoire. En plus, le changement qui affecte le milieu ne doit pas être temporaire et partiel. Cette description du phénomène de la transformation sociale est tirée de la compréhension de la théorie des transformations sociales (Clough, 1952). Une théorie qui met en évidence une méthode permettant de comprendre des changements opérés dans une société. Selon cette théorie, le changement apparaît lorsqu’il y a détérioration des parties dans une société. Mais, il peut provenir de l’altération de n'importe quel aspect dans la société ou de la combinaison de plusieurs aspects. Ce schéma suit la doctrine selon laquelle les parties moins privilégiées d'une société sont les sources de transformation sociale. Néanmoins Clough (1952) poursuit ses réflexions pour expliquer la transformation sociale à travers l’évolution culturelle. Ainsi il déclare que : « aucun bien n'est considéré comme une ressource économique naturelle si l'homme ne le reconnait pour tel ou ne connait pas les techniques nécessaires à son exploitation. » Par conséquent si la culture, dans le sens de la connaissance, est un élément déterminant dans la détermination des ressources naturelles économiques,  la transformation sociale est le résultat de la transformation de l'homme. En conséquence l'État, comme étant celui qui a entre autres la fonction du développement, doit faciliter les hommes à développer la culture, parvenir à la transformation sociale pour réduire les inégalités sociales.

Or, les paysans haïtiens sont démobilisés sous le poids du modèle de développement apporté dans le rural, et la transformation sociale est définitivement bloquée. Car, il paraît impossible pour que le processus de transformation naturelle s'effectue par elle-même dans la paysannerie haïtienne puisque dans le rural haïtien, culturellement, l'État a préalablement obstrué l’évolution des paysans. Car, se référant aux écrits de Théodate (2001), les « Lakous » qui ont été des espaces de reproduction sociale ont été transformés en des exploitations agricoles sous le régime du plan néolibéral découlé de la famille des théories du développement par l'ajustement du commerce, alors qu'en réalité les exploitations agricoles sont des « Munifundia ». En ce sens, il est permis de parler d'une démarche épistémicide dans la paysannerie haïtienne, car les valeurs paysannes sont détruites et on tente de les remplacer par d'autres. Hormis de la destruction de la structure organisationnelle des paysans qui affecte le patrimoine culturel des paysans, l'infertilité des terres, l’émiettement des parcelles, l’absence d'infrastructures scolaires, sanitaires, routières, communicationnelles, énergétiques, le chômage, malgré que les paysans contribuent dans l'assiette fiscale du pays, font que les paysans fuient le rural vers les villes, les centres urbains ou vers l’étranger. En conséquence, la paysannerie haïtienne est touchée du phénomène de l’émigration. Un phénomène qui n'est pas seulement le résultat de l’anéantissement de l'agriculture, mais encore de l’inégalité sociale dans le rural haïtien.

Car, « une inégalité sociale est conçue comme une distribution inégale de ressources, produite par la société et faisant naître un système inégal » (Birh, 2008). Les inégalités sociales sont en quelque sorte des choses ressenties ou perçues. Dans la logique de Spinoza, c’est une « connaissance du premier degré », à la fois subjective et limitée. Elle ne peut prétendre ni à la généralité ni à la pertinence. En dépit de la faiblesse de la définition du sociologue français, elle renvoie à des termes essentiels : différence, injustice, égalité de chances, etc. Une telle définition proposée permet d’articuler trois aspects de l’inégalité sociale : sa mesure, sa cause et sa manifestation.

Dans le pays, « la plus grande inégalité reste géographique - entre les villes et la campagne. L'écart entre la population urbaine et rurale en Haïti est saisissant: près de 70% des ménages ruraux sont considérés chroniquement pauvres contre un peu plus de 20% dans les villes. Cela signifie qu'ils vivent en dessous du seuil de pauvreté d'Haïti avec moins de deux dollars par jour et n'ont pas accès aux biens et services de base.»

Entre les villes, surtout celles de la région métropolitaine de Port-au-Prince et les campagnes, en Haïti, il y a une différence de vie très remarquable. Les modes de vies paraient plus dégradées dans les milieux ruraux. Pour illustrer, seulement environ 10 % des gens des milieux ruraux ont accès à l’énergie électrique contre environ 63 % des gens qui vivent dans la ville. En plus, moins de 20% des gens de la campagne ont accès à un assainissement moyen contre près de 50% des gens dans les villes (banquemondiale.org). Quant à l'offre scolaire, elle est inadéquate à tous les niveaux d'enseignement en Haïti. Mais dans les milieux ruraux, la situation est beaucoup plus critique. Près d'une vingtaine section communale n'a aucune école et plus de cent sections communales n'ont pas d'écoles publiques (reliefweb.int).

 

Lopkendy JACOB

Lopkendyjacobrne@gmail.com

0 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.

À lire également

Toute la rubrique Tribune

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, sans inscription.

Rubriques à suivre