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La politique comme survie

La politique comme survie

Deux cent quatre-vingt-deux aujourd’hui, peut-être plus de trois cent vingt demain. Les partis politiques en Haïti se multiplient comme des reflets dans un miroir brisé. Le chiffre n’est plus une donnée administrative mais devient une énigme philosophique. Que signifie une démocratie où l’abondance d’acteurs dilue la présence réelle du peuple ? Le nombre, en soi, ne garantit rien. Il peut être signe de vitalité comme il peut être symptôme de désordre. Ici, dans ma chronique, il est moins d'une floraison que d'une prolifération.

 

Lorsque l’État aboie, la politique cesse d’être un projet pour devenir une ressource des souflantchous. Elle n’est plus un engagement au service du bien commun. Mais une stratégie individuelle face à la précarité. Dans ce contexte, le parti politique se transforme en instrument d’ascension personnelle. De koupe l kout met nan makout.

Il ne s’agit plus de transformer la société, mais d’y trouver une place. Pour nourrir les gwo fal des pechadò dans la débauche. La logique est simple : entrer dans le système pour en extraire quelque chose. Un poste. Un contrat. Une reconnaissance. La politique devient ainsi une économie parallèle. Les partis politiques, un espace où l’on négocie son existence.

Cette mutation est lourde de conséquences. Elle vide les institutions de leur substance morale. Elle installe une culture de l’impunité. Tout moun konn tout moun. Chat konnen, rat konnen barik mayi a rete la. Espace où l’intérêt particulier prévaut systématiquement sur l’intérêt général. Et surtout, elle banalise le renoncement. Renoncement à penser, à proposer, à construire.

Car derrière chaque parti politique inscrit se pose une question lamentable. Alors qui parle, et au nom de qui ? Si la représentation devient une fiction, alors en l’élection elle-même peut-être une guérison. Nous sommes confrontés à une inflammation, un gonflement du politique qui ne produit ni sens ni direction pour la vie miyò. Comme si, en multipliant les voix, on finissait par abolir la parole.

Fabrique du vide

Créer un parti politique, autrefois acte grave, est devenu un geste banal. Une poignée d’individus, un symbole improvisé, un chef autoproclamé, et voilà un parti né, sans racine ni horizon. Ce phénomène n’est pas simplement institutionnel, il est une ontologique de magouyè. Il dit quelque chose du rapport entre l’individu et la collectivité.

La politique, dans son essence, suppose une médiation entre le particulier et le commun. Or, chez moi, cette médiation s’effondre. Le parti politique ne relie plus. Il isole. Il n’organise plus. Il fragmente. Ce qui se présente comme pluralisme idéologique n’est en réalité qu’une juxtaposition d’ambitions solitaires.

Avant 2014, il fallait prouver une certaine consistance, une implantation réelle. Aujourd’hui, l’exigence a disparu, emportant avec elle la notion même de responsabilité. La corruption s’est institutionnalisée. L’impunité aussi. Et dans cette vessie de honte, tout devient possible — sauf l’essentiel.

L’opposition sans idée

Dans cette brouillade mouvante, les positions ne sont jamais fixes. On soutient le pouvoir tant qu’il nourrit. On s’y oppose dès qu’il exclut. L’opposition n’est plus un lieu de résistance ou de proposition. Elle devient une posture temporaire. Mais une antichambre du pouvoir.

Ainsi se dessine une politique sans convictions. Les alliances se font. Elles se défont au gré d’opportunités. Les coalitions ne sont pas des convergences idéologiques. Antouka, Ce sont des arrangements circonstanciels. Ce qui unit n’est pas une vision, mais un calcul.

Ce phénomène traduit une crise profonde de la pensée politique. Car sans idées, la politique devient pure gestion des rapports de force. Elle perd sa dimension normative, sa capacité à orienter l’avenir. Elle se réduit à un jeu de positions, où l’essentiel est d’être quelque part — peu importe où, peu importe pourquoi.

Le coût de l’incertitude

À cette confusion s’ajoute une autre question, tout aussi redoutable : celle du coût. Entre 230 et 250 millions de dollars seraient envisagés pour organiser les prochaines élections. Une somme considérable pour un pays marqué par l’absence de scrutin depuis près d’une décennie.

Mais au-delà de ce chiffre, c’est l’incertitude qui domine. Combien de candidats ? Combien de postes ? Quelle configuration institutionnelle, alors même que la Constitution est en cours de révision ? L’élection, ce moment de clarté, se prépare dans le flou.

Et ce flou a un prix. Non seulement financier, mais aussi symbolique. Car une élection coûteuse sans garantie de légitimité risque d’aggraver la défiance. Elle peut apparaître comme une dépense sans retour, une mise en scène sans conséquence réelle sur la vie collective.

La question devient alors presque vivotante. Mais derrière l’ironie se cache une inquiétude sérieuse. Alors peut-on investir autant dans un processus dont l’issue reste incertaine ?

L’exigence de sincérité

Face à ce tableau vague, une idée s’impose avec force : celle de la sincérité. Lesly François Manigat appelle à « sincériser » la politique haïtienne. Le mot mérite d’être médité. Il ne s’agit pas seulement de moraliser, mais de restaurer une cohérence entre les discours et les pratiques, entre les ambitions affichées et les réalités vécues.

Sincériser, c’est réintroduire de l’exigence là où règne la facilité. C’est demander aux partis politiques de démontrer leur ancrage, leur capacité d’organisation, leur vision du pays. C’est former des cadres, structurer des programmes, assumer des responsabilités.

Mais c’est aussi, et peut-être surtout, redonner du sens à l’engagement politique. Faire en sorte que la politique redevienne un lieu de pensée, de débat, de projection collective. Un espace où l’on ne cherche pas seulement à exister, mais à construire.

Cette exigence n’est pas abstraite. Elle est profondément concrète. Elle conditionne la possibilité même d’une démocratie vivante. Car sans sincérité, les institutions ne sont que des façades. Et les élections, des rituels vides. Ou des magi-gridis sans issues possibles.

En cela, les élections à venir ne posent pas seulement des questions techniques ou logistiques. Elles interrogent la nature même du politique en Haïti. Elles révèlent une tension entre quantité et qualité, entre apparence et substance, entre opportunisme et responsabilité.

Le défi n’est pas simplement d’organiser un scrutin. Il est de reconstruire un sens de sécurité. Car une démocratie ne se mesure pas au nombre de partis, mais à la profondeur de ses convictions. Et sans cette profondeur, le vote lui-même risque de devenir un geste sans portée — une réponse à une question qui n’a pas été posée. Mais va-t-on véritablement voter les mêmes caméléons qui ont mis le pays dans ce sale état ?

Elmano Endara JOSEPH

elmano.endara_joseph@student.ueh.edu.ht

+509 3232-8383

Masterant en Fondements philosophiques et sociolinguistiques de l’Éducation/Cesun Universidad, California, Mexico, Juriste et Communicateur social

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