Écrire à la rédaction
Radio Pacific 101.5 fm
Tribune

Une patrie éclatée, écartelée, sans boussole !

Une patrie éclatée, écartelée, sans boussole !

Écouter l'article

La division est le problème numéro un de notre malheureux pays, la tragédie la plus ancienne, la plus têtue, la plus enracinée dans nos chairs. Une division si profonde qu’elle semble avoir été gravée dans notre ADN collectif, comme une cicatrice héréditaire qui ne cesse de se rouvrir au moindre souffle de vent.

Depuis l’aube de notre histoire, nous portons cette faille en nous, tel un séisme intérieur qui ne cesse de vibrer. Nos luttes intestines politiques, sociales, régionales, économiques, idéologiques se déploient comme des serpents entrelacés, s’empoisonnant mutuellement, rongeant les fondations de notre maison commune. Ces querelles, ces rancœurs accumulées, ces frustrations jamais digérées s’entassent comme des sédiments de nuit et de douleur. Elles forment un bourbier épais, un marécage où notre avenir s’enlise. Tout cela a pour résultat un pays exsangue, vidé de son sang, vidé de sa force, vidé de sa souveraineté. Un pays qui respire avec peine, comme un vieil homme au bord de l’asphyxie, chaque crise lui arrachant un souffle de plus.

Et notre dernier épisode gouvernemental n’est qu’un exemple de plus, un théâtre où les mêmes démons reviennent jouer leur pièce sans jamais changer de costume. Au-delà des arrogances, des egos hypertrophiés, des rivalités nourries d’ambitions creuses, ressort toujours la même image : nous ne savons pas être un peuple uni. À la moindre tension, nos vieilles fractures ressurgissent, nos divisions historiques remontent comme des bulles d’un fond stagnant. Ce ne sont pas seulement des désaccords politiques, ce sont des déchirures intimes, viscérales, anciennes.

L’étranger entre, s’impose et nous humilie

Et comme toujours comme un refrain amer de notre parcours l’étranger observe. L’étranger, depuis longtemps habitué à notre cacophonie, guette nos discordes comme un prédateur aux aguets, tapis dans l’ombre de nos désaccords. Il attend les moments où nous nous déchirons, où nous crions, où nous nous méprisons les uns les autres pour mieux s’engouffrer dans nos failles béantes. C’est sa science et sa force : il n’a pas besoin de nous affronter frontalement. Il lui suffit d’attendre que nous tombions seuls.

Alors, il entre. Il s’impose. Il nous humilie. Il administre, pèse, dicte, conseille en se frottant les mains. Et nous l’accusons, oui mais lui n’a fait qu’utiliser le terrain que nous lui avons offert : un terrain fracturé, instable, sans garde-fou. Car là où les frères refusent de s’unir, l’étranger n’a qu’à pousser une seule porte pour accéder au cœur de la maison.

Notre malheur, au fond, ne vient pas de la puissance de ceux qui nous observent. Il vient de la fragilité de nos liens, de cette incapacité presque chronique à bâtir un consensus, à porter ensemble le poids de notre destin. Chaque génération répète la même danse, la même scène, la même erreur : croire qu’on peut construire seul ce qui doit être bâti ensemble. Et tant que la nation demeurera un archipel de clans, de colères et de méfiances, les autres continueront à marcher sur nous avec la précision cruelle de ceux qui savent qu’ils n’auront jamais d’opposition unie face à eux.

Les gangs, ces ombres armées que certains manipulent comme de vulgaires matamores politiques, sont devenus, au fil du temps, les pions les plus précieux entre les mains de l’international. Ils ne sont plus de simples malfrats : ce sont des leviers, des outils, des armes psychologiques, des instruments de chantage géopolitique. Et lorsque, dans l’Artibonite, ces groupes criminels ravagent délibérément les plantations de riz des paysans cœur nourricier, matrice vitale, grenier sacré de la nation ils ne se contentent pas de détruire une récolte : ils écrivent un message en lettres de feu. Un message politique, clair comme un avertissement gravé sur la peau du pays. Ce qu’ils disent, en brûlant nos terres, c’est ceci : tant que nous ne serons pas unis, la terre elle-même se retournera contre nous.

Quand l’étranger arme nos jeunes

Chaque champ détruit est un télégramme de terreur. Chaque paysan dépossédé représente un chapitre supplémentaire dans le roman noir de notre décomposition collective. Chaque fusil braqué sur une récolte est un doigt pointé vers notre incapacité à nous tenir ensemble. Car le rire sec des armes, dans nos plaines, vient rappeler une vérité brutale : seule une union ferme, inflexible, totale, pourrait contrer ce chaos organisé.

En glissant méthodiquement un ennemi armé au cœur même de la société haïtienne, l’international cette figure multiple, mouvante, parfois masquée, parfois hypocritement bienveillante s’attaque cette fois au dernier pilier de la nation : la cohésion sociale. Ce n’est plus seulement la politique, l’économie ou la gouvernance qu’on démolit : c’est le tissu social, la confiance, le vivre-ensemble, l’idée même de communauté. L’international ne bombarde pas nos villes ; il fait mieux — ou pire : il laisse tomber des armes dans les mains de jeunes désespérés, et leur dit silencieusement : « Allez, faites le travail à ma place ! »

Aujourd’hui, il est clair plus clair que l’eau des rivières qui jadis irriguaient nos plaines que nous sommes devenus incapables d’accomplir quoi que ce soit de décisif pour notre pays. Tout projet, toute réforme, tout rêve se trouve systématiquement piétiné par l’insécurité. Nos routes sont des pièges, nos écoles des cibles, nos rues des zones de guerre improvisées. Et l’insécurité elle-même n’est pas un accident, ni une simple dérive : elle est alimentée, entretenue, approvisionnée en armes par ceux qui souhaitent la voir prospérer.

Des cargaisons entières d’armes et de munitions arrivent comme par magie, comme si un vent sombre soufflait depuis l’extérieur pour nourrir la bête.

Rien absolument rien ne pourra se faire dans ce pays tant que la source de ce poison ne sera pas tarie.

On peut changer de gouvernement cent fois, signer mille accords, dresser mille plans : rien n’y fera. Tant que les armes circuleront comme des rivières noires, tant que les gangs seront utilisés comme des mercenaires officieux de forces extérieures, tant que nos divisions serviront de carburant à ceux qui souhaitent nous maintenir dans l’hébétude, aucune reconstruction ne sera possible. Car comment bâtir une maison sur un sol miné? Comment rêver d’avenir lorsqu’on marche chaque jour dans l’ombre d’un fusil?

Comment prétendre poser les bases d’un pays lorsque l’ennemi n’est plus à nos frontières, mais dans nos quartiers, nourri par des mains étrangères et protégé par nos propres désunions? Nous sommes un peuple qui cherche à respirer dans une chambre envahie par la fumée.

Mais ce souffle qui refuse de mourir

Et tant que nous ne refermerons pas les portes par lesquelles s’engouffrent les marchands de mort, tant que nous ne refermerons pas les fissures par lesquelles s’infiltrent nos ennemis, la maison Haïti continuera de se lézarder sous nos yeux.

Et pourtant, au fond du gouffre où nous pataugeons, quelque chose continue de palpiter. Un souffle, un tressaillement, un reste d’imaginaire collectif qui refuse de mourir. Peut-être que notre salut ne viendra ni des chancelleries étrangères ni des pactes improvisés au détour d’un bureau climatisé. Peut-être qu’il faudra, enfin, regarder l’autre non comme un rival mais comme un fragment de soi. Admettre que notre histoire ne survivra pas si nous continuons à la découper en lambeaux.

Le destin nous a placé devant un miroir cruel : soit nous nous rassemblons, soit nous disparaissons. Plus de faux-semblants. Plus de détours. Plus d’échappatoires. L’heure n’est plus aux discours creux, ni aux alliances de façade, ni aux indignations stériles. Il nous faut, pour la première fois depuis longtemps, choisir la vie — la nôtre, celle de nos enfants, celle de notre terre et accepter que personne ne viendra nous sauver de nous-mêmes. Les armes de nos ennemis ne nous détruisent que parce que nos mains refusent encore de se rejoindre. Si Haïti doit renaître, ce ne sera ni par miracle ni par décret : ce sera par un sursaut, un élan souverain, un refus collectif de s’abandonner aux ténèbres. Ce sera le jour où nous comprendrons que la nation n’est forte que lorsque ses citoyens cessent d’être des îlots et deviennent un archipel uni. Alors peut-être que la lumière refera surface. Et cette fois, elle ne viendra pas d’ailleurs : elle viendra de nous.

 

Maguet Delva

0 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.

À lire également

Toute la rubrique Tribune

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, sans inscription.

Rubriques à suivre