L’engouement pour Muscadin :
Le courage peut-il remplacer l’aptitude à devenir président de la République ?
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Le peuple haïtien entretient une culture du président-sauveur, fondée sur l’espoir d’un “messie” capable de soulager la misère chronique dont il souffre. Le système du lakou, fondé sur une proximité familiale et communautaire, a façonné une culture politique où le peuple tend à choisir des dirigeants qui lui ressemblent ou avec qui il se sent proche, plutôt que des personnes véritablement compétentes ou porteuses de programmes solides. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre, à juste titre, l’engouement autour de Muscadin ou l’hypothèse d’une éventuelle candidature de ce dernier.
Le prétendu régime démocratique établi en 1987 n’a jamais réussi à lever les obstacles qui maintiennent la majorité de la population en arrière-plan. À deux reprises déjà, de manière largement émotionnelle, le peuple a choisi en effet des candidats qui lui ressemblent ou qu’il juge proches de lui. Après tant d’échecs nationaux, il est légitime qu’il continue à concurrencer les élites dominantes dans leur propre jeu clientéliste. Le fameux « pays en dehors » théoriquement représenté par les collectivités territoriales continue à être exclu au profit d’une politique traditionnellement accaparée par une clientèle privilégiée.
Absence de civisme
Chaque élection en Haïti apporte son propre phénomène, suscitant de nombreux remous. Les opinions se multiplient et divisent la société, tant la politique y est délétère, comme si celle-ci était un simple jeu d’enfant quand elle n’est pas un tremplin à l’enrichissement.
Dans cette situation complexe, le pays s’engage sur une mauvaise voie, enfermé dans une logique socio-économique où l’on fait de la politique à n’importe quel prix : il faut en faire, car si nous ne la faisons pas, les adversaires la feront contre nous. Dès lors, les qualifications, les compétences et les expériences ne sont plus des critères pour devenir homme politique ou politicien en Haïti — et cela depuis le départ des Duvalier. C’est la conséquence directe d’un système éducatif désuet, incivique et incapable d’apporter les réponses nécessaires à l’amélioration ou au changement de la société. La démission des parents est aussi un phénomène palpable, découlant aussi bien de l’affaiblissement de l’État et de la paupérisation progressive qui pousse les citoyens au sauve-qui-peut général.
Ce phénomène de dégradation des valeurs s’observe aussi dans le comportement trivial d’une frange de la jeunesse de Pétion-Ville, illustré par de nombreux élèves qui, lors d’une manifestation, ont ridiculisé l’assassinat du fondateur de la nation en lui reprochant « d’être mort pour un drapeau ». Voilà l’une des causes de cette dérive d’incivisme à laquelle nous devions nous attendre, car elle s’inscrit dans la profondeur de l’abîme des malédictions sociales. En effet, il est évident que les barricades, les manifestations violentes, les gangs, les crimes quotidiens et l’incertitude généralisée remplacent désormais l’avenir sacré de la jeunesse. Pour y remédier, il faut interroger le système éducatif, le système judiciaire ainsi que la démission des élites politiques et intellectuelles.
Quand on n’entend plus de discours patriotiques pour nourrir le sentiment d’appartenance de la jeunesse, comme cela se faisait dans le passé jusqu’à la fin du pouvoir des Forces armées, il faut s’interroger sur la valeur du jeu et sur l’intérêt de la chandelle. Car, sans effort pour lui donner un prix, il ne restera que la liquidation, vu la qualité actuelle. « Tant vaut l’école, tant vaut la nation » : cette dernière doit entretenir un rapport équilibré avec l’éducation, sans déséquilibre, afin de favoriser le développement du pays. Partis politiques, société civile et élites socio-économiques ont chacun un véritable rôle à jouer.
La présidence, ce poste tant convoité !
La présidence ne peut pas être la seule institution dont tout le monde rêve, même les plus incapables, les plus inqualifiables ou les plus incompétents. Chacun doit savoir dans quel domaine il peut contribuer à la refondation de l’État et à la reconstruction du pays, à travers l’ensemble des institutions, de l’ASEC jusqu’à la présidence. Autrement dit, l’administration publique offre plus d’une trentaine de fonctions distinctes, sans compter les ministères, pourtant nombre de citoyens continuent de ne considérer que la présidence comme voie d’accès au pouvoir.
En effet, un poste administratif requiert davantage de qualifications et d’expertise qu’un poste politique. Pour ce dernier, il suffit que les compétences du titulaire soient complétées par celles des conseillers qui l’entourent. Cependant, comme il ne s’agit cependant pas de n’importe quelle fonction, la présidence exige quand même des prérequis, même s’ils ne sont pas énoncés de façon péremptoire dans la Constitution ou la loi électorale. Partout, dans les pays dont les régimes — quels qu’ils soient — contribuent réellement au développement, la qualification et la compétence constituent la règle fondamentale pour accéder à la candidature.
La conscience citoyenne et le respect du pays devraient empêcher que l’on tourne en dérision le processus électoral sous prétexte qu’aucune loi n’interdit de se porter candidat malgré l’absence de qualifications intellectuelles. Certes, de rares exceptions existent parmi les 198 pays officiellement reconnus, mais elles ne relèvent pas d’un fonctionnement politique normal : elles traduisent plutôt la frustration d’un peuple envers des élites qui ont failli à leur rôle d’éclaireurs sociaux, économiques et politiques.
Les responsables de la plus haute fonction de l’État peuvent être qualifiés, détenir de nombreux diplômes de grandes universités, posséder diverses connaissances théoriques, et pourtant ne pas être compétents pour exercer une fonction politique. Il faut que celles et ceux qui aspirent à diriger soient des personnes qui détiennent le savoir, mais qui ont surtout fait une véritable carrière administrative ou politique en gravissant les échelons nécessaires. Ce sont eux qui méritent d’être candidats à la présidence. Le fait de posséder une expérience militaire, d’être issu d’une famille ayant occupé de hautes fonctions, de maîtriser l’art oratoire, de jouir d’une popularité artistique, d’avoir réussi dans le domaine entrepreneurial ou de s’être illustré par des actes de courage face à la criminalité ne constitue pas, en soi, un critère suffisant pour accéder à la première magistrature de l’État. L’accession à cette fonction n’obéit à aucun automatisme et devrait reposer sur des compétences réelles, une vision structurée et une capacité avérée à gouverner.
Cela ne signifie pas que tous les intellectuels doivent nécessairement être candidats afin de participer au développement du pays. Pourtant, cette dernière reste, hélas, celle vers laquelle convergent disproportionnellement les ambitions de nombreux citoyens.
Certains, par complexe de supériorité, pensent ne pouvoir aider que s’ils devenaient présidents — l’unique fonction qui, selon eux, les honore aux yeux de la nation. Certains préfèrent mourir avec leurs savoir-faire, leurs connaissances, leurs secrets de compétences locales. C’est bien malheureux, d’autant plus qu’aucun verset biblique ne parle d’élections présidentielles après la mort !
Je suis opposé à l’attitude de certains intellectuels, élites, qualifiés ou compétents qui, après avoir occupé un poste de haut niveau, refusent de mettre leurs connaissances au service du pays à un niveau jugé moins prestigieux. Ils donnent l’impression que c’est la fonction qui confère de la valeur à leur personne, alors que ce devrait être leurs compétences qui en rehaussent la qualité.
Il est temps que les projecteurs cessent d’éblouir la présidence, que beaucoup ne convoitent que pour embellir leur carte de visite. L’expérience au pouvoir présidentiel ne remplacera jamais les qualités et compétences académiques si l’on ne les possédait pas déjà pour diriger et répondre aux desiderata du peuple, qui refuse de continuer à vivre des moments infernaux d’insécurité où l’État apparaît impuissant. Dans le cas contraire, les rumeurs continueront de porter sur des figures comme Muscadin et d’autres idoles, à tort ou à raison.
Dr. Emmanuel Charles
Avocat et spécialiste des élections
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