L’Etat : agent du sous-développement haïtien !
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Par Huguette Grenz et Sergo Alexis
Les gangs occupent tellement l’esprit et l’espace public que nous en venons à oublier d’autres problèmes tout aussi cruciaux qui minent le pays. L’un des plus importants réside dans les déficiences structurelles de l’État haïtien, présentes depuis sa création, et qui ont conduit à la situation d’instabilité économique et sécuritaire actuelle. On évoque souvent son incapacité à rétablir l’ordre, mais on passe sous silence d’autres faiblesses graves, notamment son incapacité chronique à exécuter correctement son budget, ainsi qu’à mettre en œuvre des programmes d’investissement ambitieux capables de soutenir le développement national.
Depuis le paiement des premières échéances de la fameuse « dette de l’Indépendance » sous Jean-Pierre Boyer, les grands chantiers agricoles ont progressivement décliné, laissant place à de petites exploitations familiales. Aujourd’hui, ces dernières peinent même à distribuer leurs produits à cause de la violence des gangs. La production de riz de l’Artibonite, autrefois florissante, s’est effondrée depuis le dumping du riz américain en Haïti sous l’administration de Bill Clinton. Quant aux infrastructures routières et énergétiques, elles sont pratiquement inexistantes.
Chaque année, un budget national est présenté avec des objectifs ambitieux. Pourtant, une fois voté, l’État a du mal à utiliser efficacement les fonds alloués. Par exemple, plus de 35 milliards de gourdes sont destinés au secteur de la sécurité, mais une partie importante de ces sommes reste inutilisée, alors même que le pays traverse une urgence sécuritaire majeure. Le même constat s’applique aux infrastructures, à la gestion des déchets ou encore aux services sociaux de base.
Paradoxalement, lorsqu’il s’agit des avantages liés aux plus hauts responsables de l’État, l’administration ne manque jamais d’efficacité. Le renouvellement du parc automobile des membres du Conseil présidentiel de transition (CPT) et du gouvernement a été réalisé avec une rapidité étonnante dès leur prise du pouvoir, officiellement parce que « les véhicules hérités de l’administration d’Ariel Henry étaient trop détériorés ». Cette célérité a alimenté les soupçons de corruption au sein d’une opinion publique déjà habituée aux scandales de ce type. Certains médias en ligne ont évoqué la possibilité de dessous-de-table lors de l’acquisition des nouveaux véhicules.
Nous évoluons ainsi dans un paradoxe troublant : l’absence de véritable reddition de comptes, combinée à une administration lente, opaque et fragmentée, incapable de délivrer à temps les autorisations les plus élémentaires.
Voilà un cas bien concret
Le 4 novembre dernier, il a fallu l’intervention de David Ware dans l’émission Panel Magik sur Magik9 pour que la question soit largement relayée. Il y dénonçait l’inaction de l’État haïtien dans un dossier stratégique. Le « Blanc » dénonce, et soudain tout le monde écoute. Beaucoup pensent qu’après ce coup de gueule, les autorités se décideront enfin à assumer leurs responsabilités.
De quoi s’agit-il ? Depuis près de dix ans, des investisseurs locaux et internationaux ont mobilisé 60 millions de dollars pour construire un port régional pouvant servir de hub maritime pour plusieurs pays des Caraïbes ne disposant pas d’infrastructures portuaires de cette capacité. Selon David Ware, les installations sont prêtes depuis plus de cinq ans et l’État a bien délivré les autorisations nécessaires. Toutefois, AGL attend toujours l’affectation des agents douaniers indispensables pour que le port puisse fonctionner. C’est comme si l’État disait à la compagnie d’AGL : « vous avez le droit d’opérer, débrouillez-vous de trouver des agents douaniers privés, et versez-nous ce que vous pouvez ! »
Une telle situation est, intenable : l’entreprise doit rembourser ses emprunts, ce qui revient, selon Ware, à « jeter de l’argent dans un trou noir ». Il demande au gouvernement de débloquer le dossier afin que « le pays puisse tirer profit de cette infrastructure essentielle au redressement économique. ». Le peuple haïtien attend désormais des explications claires et des mesures concrètes pour mettre fin à ce « sabotage » silencieux du développement national. Il n’existe plus de « Monsieur 30% » dans ce pays, sinon AGL aurait déjà débloqué la situation ?
Un problème structurel
Même les organismes internationaux, pourtant habitués aux lourdeurs administratives, font régulièrement référence à la « capacité d’absorption limitée » de l’État haïtien. Pendant longtemps, on a voulu croire que le problème venait surtout de la complexité de leurs procédures - ce qui est en partie vrai - mais il faut aussi reconnaître notre propre responsabilité : la désorganisation interne, le manque de coordination entre ministères, l’absence de planification rigoureuse, et surtout une culture administrative qui a fini par normaliser l’inefficacité. Bref, l’incompétence domine, même s’il faut reconnaître qu’il existe, dans l’administration publique, des fonctionnaires hautement qualifiés, mais ils sont trop peu nombreux pour changer la donne. Et que font-ils ? Ils profitent du système de corruption et du laisser-faire, et se taisent de peur de perdre leur emploi s’ils dénonçaient ces pratiques.
Ce problème est structurel, profond et ancien. Et c’est justement pour cela qu’il doit être placé au centre des débats nationaux, notamment à l’approche d’éventuelles élections. La sécurité ne se résume pas au combat contre les gangs ; elle dépend aussi d’un État capable de gérer, d’investir, de construire, de rendre des comptes et de se projeter dans le long terme. Si nous voulons un pays stable et vivable, nous devons reconstruire l’État de fond en comble.
Cela exige des dirigeants compétents, des institutions responsables et des citoyens exigeants. La réforme de l’administration publique, la transparence budgétaire et la capacité à exécuter des projets concrets doivent devenir des priorités nationales. Il ne s’agit pas seulement de changer des personnes, mais de changer des pratiques, des mentalités et une culture politique entière. Bref, changer de paradigme. Sans cela, même le meilleur budget restera toujours une promesse sur papier - et Haïti continuera à tourner en rond ou plus concrètement à avancer à reculons !
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