Élections
Le phénomène Muscadin !
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(1e partie)
Il ne faudrait pas s’étonner d’une éventuelle candidature de Jean-Ernest Muscadin, l’adversaire déclaré aux gangs. S’en dire surpris relèverait même d’une certaine hypocrisie. Pour l’instant, il ne s’agit que d’une rumeur amplifiée par les réseaux sociaux. Mais si jamais celle-ci venait à se confirmer, elle dépasserait largement ce que j’ai déjà décrit comme le « virus présidentiel », cette obsession qui habite tant de nos compatriotes et que j’ai analysée dans mes précédents articles et ouvrages.
Quoi qu’il en soit, si cette rumeur s’avérait fondée, elle apparaîtrait comme une réponse à l’impuissance des autorités face aux violences meurtrières et aux tracasseries inimaginables que subissent les populations, en particulier dans le Grand Sud, livré à l’enfer imposé par les gangs. La nature, dit-on, a horreur du vide.
Ces derniers pillent, brutalisent et dépouillent le peuple. Et jusqu’ici, une seule résistance ferme s’est dressée contre leurs actes barbares : celle du commissaire Muscadin dans le Grand Sud. L’Histoire nous rappelle des épisodes similaires, comme dans la région d’Antoine Simon (Tonton Nord) et des frères Ardouin, où l’indifférence du pouvoir a fini par susciter la révolte d’hommes inconnus, devenus célèbres par leurs actions. Méprisés par les dirigeants oppresseurs, ils se sont pourtant gravés en lettres d’or dans le cœur des opprimés.
Certes, les sacrifices de Muscadin aux côtés de la population du Sud ont eu une portée symbolique qui a touché tous les laissés-pour-compte de cette région, délaissée comme la plupart de nos contrées rurales.
Dans cette misère atroce vécue par un peuple entassé dans une prison à ciel ouvert, il n’est pas étonnant qu’il espère qu’un président — perçu comme une sorte de Messie — vienne changer sa situation d’un coup de baguette magique.
Besoin d’ordre
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’appel du peuple en faveur de la candidature du Commissaire Muscadin, considéré comme celui qui pourrait mettre fin au phénomène des gangs, dont “Viv ansanm”, qualifié de terroriste par les États-Unis, ainsi qu’à la complicité, directe ou indirecte de certains responsables de l’État et du secteur privé dans ce système criminel. N’est-ce pas paradoxal que la dictature renversée au nom de la démocratie ait laissé place à une transition dont les conséquences se révèlent aujourd’hui plus graves encore, avec l’essor d’un phénomène de gangs qui se retournent contre le peuple ?
À mon humble avis, l’homme n’avait pas, au départ, l’intention de briguer la présidence. Toutefois, la population du Grand Sud ne partage pas cette lecture. Elle pense, bulletin de vote en main, qu’à l’instar de l’époque du père Jean-Bertrand Aristide, docteur en psychologie et en théologie, le problème peut être résolu, ou du moins largement apaisé.
Car, si comparaison n’est pas toujours raison, en politique elle sert souvent de repère : on jauge la taille des événements et la dimension des hommes pour tenter de répondre à l’impossible.
Dans la situation actuelle, cependant, les maux sont multiples et dépassent une simple analyse conjoncturelle. Le peuple croit ainsi pouvoir reprendre le pouvoir en choisissant le commissaire qui lutte contre l’insécurité dans le Grand Sud, ce qui correspond précisément à son exigence principale et ce, d’autant plus qu’il a produit des résultats visibles.
Cela nous amène à établir un parallèle avec l’élection de Michel Martelly en 2011. À l’époque, malgré son image provocatrice, Martelly avait été porté au pouvoir non seulement en raison de sa notoriété musicale, mais surtout grâce à une mobilisation populaire, dans un contexte post-séisme marqué par la détresse sociale et l’absence de réformes profondes, même si on ne peut passer sous silence le soutien de la communauté internationale.
Aujourd’hui, un phénomène similaire émerge avec la figure du commissaire Jean-Ernst Muscadin, qui s’est imposé dans un climat d’insécurité généralisée. Toutefois, la comparaison entre Muscadin et des leaders précédents, comme Jean-Bertrand Aristide, reste limitée : Aristide proposait un projet de transformation globale, tandis que Muscadin concentre son action sur la lutte locale contre l’insécurité. Le principal point commun est leur capacité à incarner une volonté d’agir face à une situation de crise, même si leurs objectifs et méthodes diffèrent.
Une opinion publique critique
Au cœur de ces événements chaotiques, qui défient les diplômés des grandes universités et mettent en doute certaines compétences importées de l’étranger, ce “candidat du peuple” est accusé de ne maîtriser aucune langue. Pourtant, je l’ai entendu parler créole — la langue de résistance du peuple qu’il défend. Deux phrases ont retenu mon attention. « Tout kote ou wè gang, pran yo. Se Leta ki vle. » et « Si m ta prezidan, m ap fè tout sa pèp la di m fè." (« Partout où vous voyez des bandits, mettez-la main sur eux ! L'État le veut ainsi. Et si je devenais président de la République, je ferais tout ce que le peuple me dirait de faire ! »
La force ne réside pas dans la langue utilisée, mais dans le sens et la portée du message. Or, ce qui apparaît clairement, c’est que le pays paie aujourd’hui le prix de l’échec des élites intellectuelles. Leurs connaissances, savoir-faire et expériences, souvent déconnectés des réalités haïtiennes, sont mal adaptés aux problèmes à résoudre. Elles appliquent souvent des méthodes étrangères sans tenir compte du terrain.
Résultat : l’État haïtien perd sur le plan humain, en accumulant des savoirs qui ne sont pas mis en application, et sur le plan financier, puisque les investissements consentis dans les formations se transforment en pertes. Les diplômes deviennent alors des instruments d’orgueil, utilisés moins pour servir la nation que pour humilier celles et ceux qui n’ont pas bénéficié des mêmes opportunités. Pourtant, aucun pays ne peut se développer sans ses élites intellectuelles. Il est donc à espérer que leurs échecs pousseront les élites en responsabilité à revoir leurs stratégies.
C’est pourquoi il convient de ne pas négliger le phénomène Muscadin. En attendant qu’il présente son projet et son programme pour Haïti, le débat qui oppose soi-disant intellectuels et soi-disant illettrés est un faux débat. Car, qu’un candidat soit diplômé ou non, qualifié ou non, ce sont les mêmes électeurs, instruits ou pas, qui le portent au pouvoir. L’histoire récente nous a montré la collaboration de nombreux intellectuels avec des candidats dont les qualifications présidentielles étaient discutables.
Toutes les lois électorales, les règlements et les décrets en matière d’élections s’inspirent de la Constitution pour accepter ou rejeter les candidatures. Certains analystes commencent à affirmer que Muscadin, bien que très populaire, ne pourrait pas devenir président d’Haïti, car il serait accusé d’homicide, pour avoir abattu des bandits.
On lui reproche d’avoir pratiqué, dans l’exercice de ses fonctions, une justice expéditive contre les gangs. À force de lutter contre l’insécurité et ses complices, le commissaire a pu donner l’impression, à tort ou à raison, d’avoir agi de manière arbitraire. Il aurait, par moments, privilégié l’usage des armes au respect strict de la loi. Pierre Espérance, défenseur des droits humains, aurait même déposé plainte contre lui. Personne n’a le droit de tuer, selon lui, quelles que soient les raisons invoquées.
Je dois reconnaître qu’à force de vouloir être juste, on peut devenir excessif. Le 12 août 2025, Muscadin a procédé à l’arrestation d’un ougan, sous prétexte que celui-ci aurait tué vingt et une personnes par des pratiques de sorcellerie.
Dr. Emmanuel Charles
Avocat et spécialiste des questions électorales
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