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Haïti : les urnes impossibles

Haïti : les urnes impossibles

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Malheureusement, il n’est pas besoin d’être un grand expert de la vie politique haïtienne pour comprendre que, même si des élections générales venaient à être organisées demain, elles ne sauraient être acceptées par tous. Car en Haïti, le problème n’a jamais résidé uniquement dans l’organisation du scrutin, mais dans sa légitimation.

Il ne suffit pas de dresser des urnes, d’imprimer des bulletins et d’ouvrir des bureaux de vote : encore faut-il que la nation entière reconnaisse le verdict du peuple. Or, ici, c’est là que tout se brise.

L’histoire récente d’Haïti ressemble à une horloge politique déréglée : à chaque tentative d’élection, les aiguilles du temps national s’entrechoquent, s’arrêtent, puis repartent dans le désordre. Nous organisons des scrutins comme on plante des arbres sur une terre aride, sans racines profondes, sans institutions solides pour les faire grandir. Et, comme toujours, les fruits tombent avant d’avoir mûri.

Car au fond, la crise haïtienne est devenue un cycle, un ouragan qui revient chaque saison avec le même fracas. Le pays vit dans une sorte de temps suspendu, une attente sans fin où tout semble recommencer sans jamais vraiment changer. Les acteurs politiques se succèdent, les promesses se répètent, mais le scénario demeure identique : contestation, suspicion, fragmentation. Et pour cause : nous vivons dans un pays où plus d’une centaine de partis politiques cohabitent ou plutôt s’affrontent sans idéologie commune, sans structure durable. Autour d’eux gravitent autant d’organisations dites civiles mais profondément partisanes, qui s’adonnent à une campagne permanente, parfois violente, souvent vide de sens, toujours destructrice.

À cela s’ajoute un phénomène encore plus inquiétant : les gangs armés, occupant de fait plusieurs départements du pays, se sont imposés comme les véritables seigneurs des territoires perdus de la République. Ils contrôlent des zones, des routes, des ports, parfois même des quartiers entiers de la capitale. Ils dictent leurs lois, imposent des silences, taxent, négocient, tuent et survivent dans un désordre organisé que l’État ne parvient plus à contenir.

Un pays sans boussole

Dès lors, une série de questions fondamentales se posent, froides comme un verdict : Le Conseil électoral provisoire, affaibli, sans moyens et sans sécurité, est-il réellement en mesure d’aller partout dans le pays pour organiser ce scrutin tant attendu ? Les zones occupées par les gangs, où l’autorité de l’État n’existe plus, participeront-elles aux élections ? Et si oui, comment ? Sous quelle garantie, sous quel drapeau, sous quelle protection ? Autant de questions sans réponse, qui planent au-dessus du pays comme des nuages sombres avant l’orage.

Elles nous laissent songeurs, presque résignés, face au destin incertain des élections en Haïti. Le drame, c’est que le facteur interne de la crise est déjà inscrit dans le décor. Haïti est comme un navire dont chaque marin veut tenir la barre, sans boussole commune, tandis que la tempête se déchaîne autour. Les institutions sont fatiguées, les repères moraux érodés, et la confiance du peuple s’effrite comme une digue sous la pluie.

Organiser des élections, dans ces conditions, reviendrait à bâtir une maison sur un champ de sables mouvants. On pourrait, certes, en poser les fondations, dresser les murs, inviter les observateurs étrangers à admirer l’ouvrage.

Mais dès le lendemain, le sol bougerait, et tout s’enfoncerait à nouveau. Ainsi, tant que la réconciliation nationale ne précédera pas la compétition politique, tant que la sécurité ne précédera pas la souveraineté du vote, tant que la soif de pouvoir primera sur le sens du devoir, les crises haïtiennes continueront de se reproduire. Elles changeront de visage, de slogans, de prétextes, mais non de nature. Ce sera toujours la même pièce jouée par d’autres acteurs, devant un peuple fatigué, lucide et impuissant. Au terme de cette réflexion, une vérité amère s’impose : la sortie de crise politique en Haïti paraît presque inexistante.

Nous sommes aujourd’hui dans un paradoxe cruel — trop pauvres pour organiser des élections, et pourtant trop divisés pour vivre sans elles. Trop dépendants pour décider seuls, trop méfiants pour accepter la décision des autres. La démocratie, ailleurs perçue comme un droit, devient chez nous un luxe qu’on ne peut plus se permettre.

Une démocratie à genoux

Organiser un scrutin national exige des ressources que nous n’avons plus : sécurité, institutions, confiance, sérénité publique. Chaque bureau de vote devient un mirage, chaque bulletin une promesse suspendue. Nous vivons dans un pays où l’État n’a plus les moyens d’exercer sa souveraineté, où la misère économique se mêle à la misère politique pour former une prison invisible, faite d’attentes et de désillusions. Comment prétendre bâtir un processus démocratique là où les écoles ferment, les routes sont coupées, les villes occupées ?

Comment demander à un peuple qui lutte pour survivre de croire encore en des urnes qu’il n’a jamais vues protéger sa voix ? La République elle-même semble s’être retirée du paysage, laissant derrière elle une société livrée à ses fractures, à ses clans et à ses cicatrices.

Et pourtant, malgré tout, Haïti continue d’espérer, comme un arbre tordu par la tempête mais qui refuse de tomber. Mais pour espérer, il faut d’abord regarder la réalité en face : notre démocratie est à genoux, non pas faute de volonté, mais faute de souffle, faute de racines, faute de moyens.

Tant que nous resterons un peuple sans base économique solide, sans institutions dignes de confiance, sans unité morale autour d’un projet commun, toute élection sera condamnée à l’illégitimité.

Nous sommes, pour le dire crûment, trop pauvres pour acheter la paix politique, et trop blessés pour la fabriquer nous-mêmes. Ainsi, la crise haïtienne persiste non parce qu’elle nous échappe, mais parce qu’elle habite désormais nos structures, nos habitudes et nos esprits. Et c’est peut-être là le plus grand défi de notre temps : réapprendre à rêver d’une démocratie possible, même au milieu des ruines.

 

Maguet Delva

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