Sans l’État, en attendant l’État : Notre passeport de sortie de crise
Écouter l'article
La crise haïtienne, profonde et multiforme, paraît souvent insoluble. Les structures de l’État sont affaiblies, fragmentées, incapables de remplir leurs fonctions. La situation prend des allures de spectre lugubre : une léthargie funeste où une population dépassée cherche à se barricader, ou à fuir coûte que coûte. « Nombreux sont ceux qui préfèrent changer de pays plutôt que de changer le pays : un peuple qui n’est plus vraiment un peuple… ou qui n’est pas encore, pour reprendre l’expression du pasteur Jean Pierre Rive».
Mais au milieu de ce chaos, des pistes émergent. En dehors des schémas politiques traditionnels, la société civile pourrait ouvrir la voie à une véritable renaissance nationale. Trois piliers se dessinent : l’implication de l’Église, l’économie orange à travers le sport et la musique, et une réforme éducative inclusive. Tout cela guidé par une prise de conscience collective, sans attendre – mais en espérant – l’action future de l’État.
L’Église : dernier pilier moral encore debout
Notre pays traverse une situation calamiteuse où toutes les bases semblent sapées par un système éclaté. L’Église, dernier rempart, s’accroche souvent à sa liturgie, oubliant son pèlerinage terrestre. Mais en ce moment de troubles et de défis insurmontables, il est temps qu’elle se réveille.
Dans un thème de jeunesse d’une église de Port-au-Prince, on pouvait lire ces mots : « Présent dans les villes ». Une génération de puissance est donc appelée à témoigner, non plus seulement par les paroles, mais par des actes.
Avec plus de 52 % des Haïtiens se réclamant du christianisme, l’Église demeure l’une des institutions les plus solides et enracinées. Selon le Bureau de recherche en développement (2022), près de 60 % de la population estime qu’elle devrait jouer un rôle plus central dans la réconciliation sociale.
Je propose une Église active, vivifiante, non partisane. Une Église qui organise non seulement des jours de prière, mais aussi des campagnes de restitution de biens volés, de dons et d’actions concrètes dans les quartiers les plus touchés par la violence. Nietzsche rappelait : « Si le mal prédomine depuis longtemps, il existe encore des endroits où l’issue de la lutte est indécise. » C’est à l’Église de devenir ce bouclier humain et spirituel.
L’économie orange : miser sur le sport et la musique
Beaucoup dénoncent une économie moribonde, accaparée par une oligarchie qui contrôle même les espaces douaniers. La classe moyenne, fragilisée, se retrouve sans stratégie. Pourtant, Haïti est un pays jeune : plus de 50 % des habitants ont moins de 25 ans. Plutôt que de voir cette énergie sombrer dans le désœuvrement, faisons-en un moteur créatif.
Le sport : Parangon contre l’insécurité
Le sport : discipline, cohésion et ouverture. Dans les quartiers populaires comme dans les campagnes, le sport peut être une école de vie, un outil d’inclusion et une alternative à la violence. Développer des infrastructures sportives de proximité, organiser des compétitions locales et régionales, permettrait de canaliser les énergies des jeunes et d’ouvrir des opportunités économiques (tournois, formations, métiers liés au sport). Trois grandes théories criminologiques éclairent ce rôle :
- La désorganisation sociale (Shaw & McKay, 1942) : pauvreté et absence de structures solides favorisent l’essor des gangs. Selon Coralie, le sport, au-delà de sa fonction ludique, sert à canaliser la violence des jeunes des quartiers. Il devient un véritable outil de lutte contre le désœuvrement et une préparation à la vie en société, en offrant une alternative au basculement vers la délinquance.
- La subculture délinquante (Cohen, 1955) : les jeunes marginalisés trouvent dans les gangs une reconnaissance et un statut – ce que le sport pourrait leur offrir autrement.
- Le choix rationnel (Cornish & Clarke, 1986) : Cette approche suggère que les individus rejoignent les gangs après une analyse couts-bénéfices. Si le sport propose de réelles opportunités sociales et économiques, il peut détourner les jeunes du crime organisé.
La CNDDR, dans sa Stratégie nationale DDR-RVC, appelle à dépasser l’approche purement sécuritaire pour combattre durablement la violence. Elle souligne que la police, à elle seule, ne peut enrayer l’insécurité sans une synergie d’actions socioéconomiques coordonnées. Le document invite aussi à remettre en question les schèmes de pensée et certitudes figées qui limitent notre capacité à envisager des solutions nouvelles et inclusives.
Le rapport de l’Observatoire National du Sport Haïtien (ONASH) est éloquent : depuis l’arrêt du championnat national, le nombre de foyers de gangs est passé de 100 à 200 en trois ans (2020-2023), principalement dans l’Ouest et l’Artibonite – les départements qui comptaient le plus de clubs de première division soit 11/18.Sans omettre l’aspect économique souligné soit 350 millions de gourdes pour la saison 2020.
Je propose que riverains, entreprises locales, écoles, églises et associations s’unissent pour reconstruire les infrastructures sportives et organiser des activités inclusives, non compétitives, mais fédératrices. Le sport rapporte des milliards ailleurs : pourquoi pas chez nous ?
La musique : un trésor à structurer
Le konpa, le rara et d’autres genres haïtiens résonnent déjà dans le monde entier. La Banque mondiale évaluait à 15 millions de dollars les exportations musicales haïtiennes en 2019. Mais le secteur reste informel et fragile.
En créant des écoles de musique, en soutenant les festivals et en développant de véritables circuits d’exportation, Haïti pourrait transformer sa richesse culturelle en une industrie créative et rentable, créatrice d’emplois et de fierté nationale.
Éducation et conscience collective
L’éducation reste un chantier central, que je développerai dans un prochain article. Mais l’essentiel est déjà clair : Haïti ne peut plus attendre que l’État, paralysé, trouve seul la solution. La sortie de crise dépend d’une mobilisation citoyenne à travers les paroisses, les associations, les clubs sportifs et les écoles de quartier. La reconstruction nationale passera d’abord par une prise de conscience collective, avant toute réforme institutionnelle ou aide extérieure.
Mathieu Roosevelt
Mastérant à Grenoble Alpes et licencié à Sorbonne en FLES
Mathieuroosevelt09 @gmail.com
Tél : 34 49 19 06
7 commentaires
Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.
Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.
Se connecter Créer un compte
Georgeline Saint Juste
Félicitations DG pour ce texte,il est non seulement bien rédigé mais aussi très inspirant... Il est clair,motivant et porteur de vision.Bravo!!!
Georgeline Saint Juste
Félicitations
Georgeline Saint Juste
Feli
Junior Pierre
Bon travail DG!
Makenson JOSEPH
C’est bien Me 👍🏿
Murat celcis
Bonne couture à entreprendre
Mathieu Natalie St-Jude
Bon travail