Pour redonner aux médias un rôle dans la moralisation de l'activité politique
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La cité ne peut être vertueux si les gouvernants ne sont pas vertueux, et ceux-ci ne le seront jamais si chacun des citoyens ne reçoit pas une éducation à la vertu. Voici une proposition cadrée à la vision platonicienne qui pourrait bien expliquer ce que Haïti devrait connaitre comme métamorphose sur le plan social et politique.
L'histoire politique de la société haïtienne est marquée par une grande carence de vertu morale, depuis les antagonismes entre les élites des anciens libres et celles des nouveaux libres jusqu'aux conflits entre les fractions politiques de la période contemporaine. En effet, avec la mort de Jean Jacques Dessalines assassiné par les généraux signataires de l'acte de l'indépendance et de l'acte de la nomination du gouverneur à vie du nouveau État, la chute du régime népotiste et clientéliste de Jean Pierre Boyer ouvrant la voie aux présidences de doublure, les dix années du règne de l'empire régressiste de Faustin Soulouque, la politique des bâillonnettes qui eut son paroxysme avec les salomonistes, les compromis des présidents collaborateurs de l'occupation militaire de 1915, les 29 années de la dictature, et les décennies d'une tentative de démocratisation des pratiques politiques ponctuées de corruption dans l'administration publique et de crimes politiques, les vertus n'ont pas été un vecteur des rapports entre les gouvernants et les gouvernés en Haïti. Et les buts suprêmes de l'activité politique, c'est-à-dire concorde interne et bien-être pour tous, ne furent jamais atteints par aucun de ces pouvoirs politiques qui ont été tous accusés d'avoir été des gouvernements corrompus, criminels, et souvent illégitimement en contradiction avec les principes fondamentaux des constitutions haïtiennes, lorsque celles-ci n'avaient pas été intentionnellement conçues pour favoriser l'autoritarisme et la cruauté des chefs d'État haïtien.
La crise actuelle caractérisée par l'affaiblissement de l'autorité des pouvoirs régaliens de l'État d'Haïti, l'incrédibilité des leaders politiques ayant perdu toute la confiance de la population haïtienne, la corruption dans la bureaucratie publique créant la fuite des finances publiques vers les pays de paradis fiscaux et alimentant des richesses individuelles injustifiables par la transparence de la comptabilité publique, la croissance des groupes armés illégaux et contestataires des autorités en exercice du pouvoir de facto, et l'indifférence de la majorité d'un peuple inculte politiquement et peu soucieux des vertus sociales et politiques, est enracinée dans cette histoire de la mauvaise gouvernance haïtienne. Plus que toute autre cause, cela s'expliquerait par une incapacité de la société à moraliser l'activité de la politique à travers ses institutions médiatrices des modes de communication et d'échange entre les divers groupes sociaux formant l'ensemble des gouvernants et des gouvernés d'une société en déliquescence.
Par ailleurs a ce constat de l'impuissance institutionnelle de la société à s'éduquer dans les vertus qui sont au fondement des pratiques saines de l'activité politique, il se trouve que les média seraient une alternative pour freiner cette dérive morale et pour redonner à cette activité essentielle au vivre ensemble des communautés politiques ses aspects moraux impératifs pour l'image et la grandeur des leaders et responsables politiques, et surtout pour l'ensemble de la nation haïtienne qui est à la fois vue par les sociétés amies d'Haïti comme un peuple victime et coupable de son sort. Est ce qu'une telle supposition peut être justifiée par une analyse des rôles que les média ont joués dans la radicalisation de cette crise morale de la politique haïtienne et des nouveaux rôle qu'ils puissent jouer pour moraliser la politique en Haïti à l'avenir?
Depuis l'avènement des nouvelles technologies de la communication et de l'information, l'activité politique est plus que médiatisée qu'elle ne l'a été dans les périodes où ces technologies n'existaient. Mais, leur usage autant que leurs effets sur les consciences ont fait aux acteurs politique une exigence de transparence et de moralité. Aussi, ils se sont trouvé dans l'impératif de rendre des compte aux sujets et sources de leur légitimité et souveraineté sur leurs actes et décisions qui susciteraient des incertitudes et des soupçons d'immoralité. Aussi, la vertu politique se trouve associée à tout engagement politique des hommes et des femmes qui auraient des ambitions pour gouverner leur cité.
Haïti n'a pas échappé à cette conséquence des innovations technologiques dans les pratiques de l'activité politique. Les média ont contribué à donner des gain de popularité à des leaders politiques haïtiens et donc favoriser leurs victoires électorales. Mais, ils ont été aussi un grand vecteur dans la chute des régimes contestés par le peuple et/ou des groupes sociaux plus ou moins représentatifs de la société civile. Ce qui pourrait donner envie à un observateur de penser que les médias haïtiens ont toujours joué un rôle dans la moralisation de l'activité politique, et donc dans la démocratisation de la société haïtienne. Mais, ce serait se laisser aveugler par les effets spectacles et les faits de sensationnalisme dont les média haïtiens sont absolument responsables. Contrairement au rôle d'initier les débats critiques et démocratiques, basés sur le pluralisme idéologique et la participation des compétences formelles et informelles des acteurs des groupes représentatifs de la société civile, mais aussi de la société globale haïtienne. Contrairement aussi à leur rôle d'exiger des leaders et responsables politiques de rendre des comptes sur les décisions et actes suspicieux qu'ils posent au nom de la souveraineté populaire. C'est plutôt la pratique du clientélisme politique que l'on a pu observer dans les média depuis les dernières décennies, et qui les a plutôt décrédibilisés aux yeux des citoyens compétents qui puissent en faire réellement une analyse cadrée aux normes conventionnelles et scientifiques des pratiques médiatiques en faveur de la démocratisation des rapports entre les pouvoirs politiques et économiques et l'ensemble des groupes composites de la société haïtienne.
Leurs effets n'ont été donc que plus aliénants pour la conscience collective qui n'est pas façonnée dans et par une culture de scolarisation massive et démocratique. Aussi, par leurs pratiques et effets, les média haïtiens n'ont contribué qu'à renforcer un type de contrôle social faisant de la majorité du peuple de citoyens haïtiens des consommateurs automates du discours politiques parfois contradictoires aux actes et décisions de leurs auteurs, et de l'information social et politique de manière générale. Un contrôle social qui tend a se pérenniser pour le bénéfice des pratiques politiques malsaines et immorales pour le compte de l'enrichissement des acteurs politiques et économiques qui n'ont pas le souci du bien être collectif. Des pratiques politiques qui sont donc génératrices de tous les goulots d'étranglement qui condamnent les citoyens à rester des victimes de toutes les formes de l'insécurité et à un marasme socio-économique. Face au constat de l'influence néfaste des médias haïtiens qui devront se professionnaliser et s'engager radicalement dans la démocratisation de la société haïtienne et la moralisation des pratiques politiques, il faudrait définir de nouveaux rôles à ces institutions médiatiques qui doivent garantir la permanence d'une communication essentielle entre gouvernants et gouvernés selon Émile Durkheim pour la démocratie sociale et politique.
D'abord, il faut que les media à travers leur politique de recrutement des membres de leur personnel impose un niveau de formation scientifique aux candidats des postes d'emploi en offre sur le marché correspondant à la vente des services de l'information, de formation, et du divertissement des institutions de radio et de télédiffusion. C'est-à-dire, une formation initiale en communication journalistique est obligatoire et devrait être complétée par une étude universitaire pour les émissions qui traitent des sujets techniques et scientifiques concernant la société. Ce critère de la compétence des journalistes devra permettre aux directions des programmations de créer des émissions qui contribuent à faire jouer aux média leurs véritables fonctions d'informer, de former, et de divertir, sans risquer de violer le droit des auditeurs citoyens à une information saine et équilibrée, au renforcement de leur éducation scolaire, universaire, sociale, morale, économique, écologique, et politique. Cela devra favoriser aussi une évaluation des discours politiques sur le plan des compétences scientifiques et morales des leaders de parti politique et des responsables du pouvoir d'État. En effet, l'exigence de la professionnalisation du personnel médiatique par des formations académiques jouera un rôle de vecteur d'organisation et de médiation (de et dans) les discussions entre les organisations socioprofessionnelle de la société civile et les sphères de la responsabilité des trois pouvoirs de l'état. Une discussion qui doit être permanente et qui permet aux gouvernants et aux gouvernés de se poser les mêmes questions d'intérêt général et de confronter leurs réponses, avant la prise des décisions au niveau du Parlement, de l'exécutif, et du judiciaire. Ce qui constituera un critère de la preuve d'une compétence et d'une responsabilité égales et partagées entre les gouvernants et les gouvernés. Et donc, une garantie pour le critère des deux éthiques de conviction et de la responsabilité indispensable pour la moralisation des pratiques de l'activité politique en Haïti. Mais surtout un critère de la preuve d'une démocratie réelle en Haïti.
Mais, il faudrait aussi que le management des institutions médiatiques détermine une grille des salaires pour une motivation professionnelle et éthique des journalistes qui ne doivent pas être vulnérables devant les offres et faits de corruption. En effet, les pouvoirs politiques et économiques connaissent la faiblesse des travailleurs médiatiques et sont prêts à leur offrir les avantages pécuniaires compensatoires aux salaires indignes offerts par les directions des média. C'est pourquoi, une révision des salaires à la hausse pour la motivation des journalistes doit devenir une priorité des responsables de management médiatique. Et pour pouvoir s'y mettre, les associations média peuvent entreprendre un plaidoyer pour une législation et une obligation de subvention étatique directe et indirecte de la presse de l'information, qui est un critère essentiel de la démocratisation de la société par la libération de cette presse des influences des pouvoirs de la publicité et des relations clientélistes entre les patrons des média et les pouvoirs politiques et économiques.
En somme, l'exigence des compétences académiques et la révision à la hausse des salaires des journalistes constituent deux facteurs d'une véritable professionnalisation et de l'indépendance des média. Aussi, ces institutions pourront avoir plus de capacité technique et plus de liberté politique, sociale, et morale réelle pour exercer leur rôle de pouvoir d'influence dans la société, et sur simultanément l'opinion publique avisée par une culture de scolarisation incluant une éducation aux média et les décideurs politiques et économiques . Et c'est à la suite de la réunion de ces critères que les média haïtiens pourront un jour moraliser les pratiques de l'activité politique (et économique), et donc freiner cette dérive morale de toutes les institutions de l'état qui est le résultat des élections des leaders politiques incompétents et immoraux à la tête des trois pouvoirs de l'état en Haïti. Mais, est-ce que les propriétaires des média en Haïti sont prêts moralement à se lancer dans une telle aventure historique du changement de nos valeurs et de nos pratiques? On aimerait bien leur poser cette question à l'heure des urgences qui nous interpelle tous à parler société et réforme.
Cheriscler Evens
Professeur et journaliste
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