Le loup-garou existe ; je l’ai rencontré !
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L’arrestation d’un houngan à l’Asile, le 12 août, illustre les tensions persistantes entre vaudouisants et catholiques. Sociologue et ethnologue, je raconte ici mon face-à-face, enfant, avec le mystérieux « loup-garou », une expérience marquante.
Pour certains, le loup-garou n’existe pas. Pour d’autres, c’est le doute. Et enfin, pour une certaine catégorie de personnes, il existe bel et bien. Je ne vais pas épiloguer sur son existence ou non, mais plutôt sur mon expérience.
Je me rappelle une soirée qui m’a profondément marqué. J’étais chez mes parents, au Bel-Air, où j’ai vu le jour et où j’ai passé toute mon adolescence, ma jeunesse, ainsi qu’une grande partie de mes années universitaires et professionnelles.
Nous habitions à l’angle des rues Saint-Martin et Docteur Aubry. On est en 1966. Devant se rendre à une fête, ma mère me laisse à la maison avec mes deux frères et ma sœur. À l’époque, les voisins constituaient une véritable famille, et la confiance régnait, naturelle, comme l’eau qui coule.
Avant de sortir, elle s’était assurée que la grande porte d’entrée, ainsi que la fenêtre, étaient bien fermées, car nous n’avions qu’une seule grande chambre pour toute la famille. Tout était en sécurité ; malgré la dictature, ce genre de problème n’existait pas. Ma mère est donc partie sans inquiétude.
Mes frères et ma sœur étaient couchés sur un grand lit. Au cours de la nuit, je me suis réveillé pour répondre à un besoin physiologique. Et là… je me suis retrouvé face à un « loup-garou » : une dame était assise à côté de nous, sur le lit. Elle portait deux ailes sur ses épaules et tenait une bouteille de rhum à la main.
Je n’ai pas eu le temps de crier au secours ; je me suis rendormi profondément.
Le lendemain matin, un samedi, ma mère nous réveille, étonnée et bouleversée, car la porte était grande ouverte. Il devait être aux environs de cinq heures du matin. Elle m’a demandé si j’étais sorti. Je lui ai répondu que non.
— « Comment se fait-il que la porte soit ouverte ? », interroge-t-elle.
C’est alors que j’ai commencé à lui raconter ce qui s’était passé : la présence de cette dame dans notre lit, mon endormissement soudain et le fait que je n’avais pas remarqué son départ.
La réaction de ma courageuse mère
Ma mère me dit d’une voix ferme, presque solennelle : « Nou pa bezwen pè ! Mwen pa pòte rad pou bèl twal. Epi se Léogane mwen sòti. Anyen paka rive pitit mwen. Anyen. Lougawou pa gen ase fòs pou’l manje pitit mwen. Antouka, mwen wè kiyès ki fè radiyès sa a. Mwen pral mennen nou bali la kay li pou l fè sa l ki nesesè ak nou » (« Ne vous inquiétez pas ! L’habit ne fait pas le moine. Et puis, je suis de Léogâne. Rien de mal ne peut vous arriver. Le loup-garou n’a pas assez de pouvoir pour vous tuer. En tout cas, je connais la personne qui a osé faire preuve d’une telle audace. Je vais vous emmener chez elle, et elle fera ce qu’elle jugera nécessaire avec vous. »)
À ces mots, un frisson m’a traversé le corps. Mes frères et sœurs, terrorisés, ont éclaté en sanglots.
Ma mère, impassible, nous ordonna d’enfiler nos vêtements sans perdre une seconde. Sa voix, tranchante, ne laissait aucune place à la désobéissance.
Nous n’avions pas le choix. Nous savions que nous marchions vers l’inconnu, vers ce danger dont nous étions incapables de mesurer la portée. Mais nous avons obéi, tremblants, le cœur battant à tout rompre.
Le loup-garou en question n’était autre qu’une voisine, vivant juste derrière notre maison. Son entrée donnait en face de la boutique de la famille Carré — une famille respectée, dont l’un des fils est aujourd’hui un prêtre très connu au Bel-Air.
Le chemin menant chez elle nous semblait interminable. Dans la nuit encore sombre, chaque pas résonnait comme un écho de peur. Ma mère marchait devant, droite, inflexible, comme si rien ne pouvait l’arrêter. Nous, derrière, la suivions en silence, le souffle court, comme si la moindre parole pouvait réveiller quelque chose de terrible.
Arrivée devant la grande barrière de la maison, ma mère frappa. Pas un coup hésitant : un coup sec, autoritaire, qui claqua dans le silence du matin comme un défi.
Pour moi, ce fut un moment suspendu, un instant où le temps semblait s’arrêter.
La porte s’ouvrit enfin.
Le « loup-garou » apparut. C’était une femme d’un certain âge, le visage creusé par les années. Elle boitait légèrement. Tout le quartier savait qu’elle vendait de la viande au marché de la Croix-des-Bossales.
Son premier geste fut de porter son index à ses lèvres, un signe pressant, presque implorant, pour dire à ma mère de ne pas la scandaliser, de ne pas l’humilier devant les voisins.
Ma mère, impassible, comprit aussitôt le message. Ses yeux brillaient d’une lueur froide lorsqu’elle prononça, d’une voix ferme, ces mots qui résonnent encore dans ma mémoire :
« Mwen pote ti moun yo baw, e mwen kite yo baw. Wa fè sa w vle. » (« Je vous amène les enfants, et je vous les laisse. Faites-en ce que vous voulez. »)
Ma mère nous a effectivement laissés. Elle est partie !
Un bain mystique
Le loup-garou a refermé la barrière et nous a invités à entrer chez elle. Là, elle a saisi une bouteille de rhum remplie d’un liquide étrange, puis nous a baignés de la tête aux pieds. Je ressentais une peur indescriptible. Je tremblais, surtout à cause de l’absence de ma mère. Ma sœur et mes petits frères pleuraient si fort que la dame a tenté, en vain, de les calmer.
Ce fut une éternité d’attente, interminable, avant le retour de ma mère. Plus d’une heure qui m’a paru durer toute une nuit.
Pendant ce temps, la dame récitait des paroles que je n’arrivais pas à comprendre. La seule chose que j’ai pu saisir, c’est qu’elle répétait sans cesse : « Je crois en Dieu Tout-Puissant… Je crois en Dieu Tout-Puissant… »
Quand ma mère est revenue nous chercher, la dame lui a dit : « Mwen pap janm fè sa ankò. »
(« Je ne le ferai plus jamais. »)
Et ma mère, d’un ton froid mais victorieux, lui a répondu : « Chat konnen, rat konnen, barik mayi a rete vid. » (« Le chat le sait, le rat le sait : la barrique de maïs restera intacte. »)
Ma mère nous a alors pris par la main pour nous ramener à la maison, avec une sérénité mêlée d’une affection extraordinaire.
De retour chez nous, ce fut comme une délivrance… comme si nous sortions tout droit des enfers. L’épreuve avait été si intense, si oppressante, que même l’air de la maison nous semblait plus léger.
Une erreur enfantine fatale
J’étais un peu turbulent. Le lendemain, je n’ai pas pu résister à l’envie de raconter mon histoire à mes camarades de classe. Je les ai convaincus de m’accompagner le vendredi suivant, après le renvoi, pour leur montrer le loup-garou que je connaissais.
Le jour J est arrivé. J’étais en primaire, à l’école nationale Smith Duplessy. Moniteur de la classe, je réussis à entraîner plus de trente camarades, tous acquis à ma cause. Aux environs de midi, midi et demi, nous nous sommes approchés, à quelques mètres de la maison du loup-garou, en criant à tue-tête : « Loup-garou ! Loup-garou ! Loup-garou ! »
À un certain moment, j’ai été complètement dépassé par les événements. Je n’arrivais plus à calmer mes camarades. Malheureusement pour moi, la dame rentrait du marché. Elle m’a tout de suite identifié comme le meneur de cette « meute » d’enfants surexcités.
Sa réaction a été immédiate : elle est allée se plaindre auprès de ma mère, dénonçant mon comportement jugé inacceptable et répréhensible.
En guise de réponse, ma mère lui a simplement dit de me fouetter comme elle le souhaitait. La dame a d’abord refusé catégoriquement, malgré les supplications de ma mère qui, avec une tendresse inhabituelle, insistait. Finalement, elle a accepté… et elle m’a frappé avec méthode, presque avec « art ».
Ce jour-là, j’ai reçu plus de cinquante coups de fouet du loup-garou. Et quand j’ai cru que c’était fini, ma mère a déclaré que c’était maintenant son tour.
Ah ! Je peux vous dire que j’ai payé cher mon impertinence. J’étais dans de beaux draps.
Pourtant, malgré ma faute, je n’ai jamais compris pourquoi ma mère avait supplié le loup-garou de me frapper avec une telle brutalité. Pendant toute ma jeunesse, je lui posais des questions à ce sujet, mais elle n’a jamais voulu me répondre.
Ma mère voulait me protéger
Ce n’est que quelques années avant sa mort, en 2017, qu’elle m’a enfin donné la raison. Elle m’a confié :« Se te pou m te pwoteje w plis, paske m te vin gen tò, m te vin frajil. Sa vle di, kèlkeswa sa loup-garou a te fè, ou t ap viktim. » (« C’était pour mieux te protéger, parce que j’étais devenu vulnérable. Cela voulait dire que, quoi qu’elle fasse, tu aurais été sa victime. »)
Je lui avais répondu : « Men manman, ou te ka bat mwen sèlman, poukisa ou te fè l bat mwen konsa ? » (« Mais maman, tu aurais pu me punir toi-même, pourquoi l’avoir laissée me battre ainsi ? »)
Et ma mère de me dire que c’était pour lui laisser une sorte de satisfaction, le moyen pour que le loup-garou me pardonne. Lors de ses funérailles, je lui ai rendu hommage pour cet acte de bravoure, même si je lui en avais voulu longtemps pour cela.
Je pense que ce phénomène est peut-être en voie de disparition, avec l’évolution du temps et l’émergence d’autres formes de violence qui, d’une certaine manière, l’ont remplacé. Mais moi, je l’ai vécu… sous différentes formes… dans ma région du Bel-Air, ma terre natale que je n’oublierai jamais.
Emmanuel Charles
1 commentaire
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Joel Ducasse
Je m'y crois pas une seconde, surtout qu'à la fin, l'histoire est contée par un certain Emmanuel Charles qui apparait brusquement.