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La fabrication des bidonvilles dans les pays du Sud : De la ville planifiée à la ville "inversée"

La fabrication des bidonvilles dans les pays du Sud : De la ville planifiée à la ville "inversée"

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Par Evens EMMANUEL, inspiré par la thèse de doctorat de Neptune PRINCE

 

Dans le monde entier, et plus particulièrement dans les pays du Sud, les villes sont confrontées à un phénomène majeur : la croissance fulgurante des bidonvilles. Ces "territoires spontanés" accueillent aujourd'hui près de la moitié de la population urbaine mondiale. Alors que l'urbanisme classique envisage la ville comme un projet planifié de A à Z (contrôle foncier, infrastructures, constructions, puis installation des habitants), la thèse de doctorat de Neptune Prince propose un nouveau modèle de fabrique urbaine allant de l’occupation foncière à la régularisation de facto ou de droit de ces territoires comme nouvelle perspective de l’urbanisme dit inversé.

 

Introduction : Les bidonvilles, un défi urbain mondial

Dans le monde, plus de 4 milliards de personnes vivent en ville, et ce chiffre ne cesse de croître. En 2018, environ 42 % de la population urbaine mondiale résidait dans des bidonvilles, dont 80 % dans les pays du Sud, comme Haïti, le Brésil ou le Pérou. En Haïti, ce phénomène est particulièrement marqué : de 17 bidonvilles en 1950, le pays en comptait environ 400 en 2020, concentrés principalement dans la région métropolitaine de Port-au-Prince (RMPP). Ces espaces, souvent perçus comme des zones de précarité, posent des questions cruciales sur la manière dont les villes se construisent et sur le rôle des habitants dans ce processus.

Dans sa thèse de doctorat intitulée Fabrication des bidonvilles dans les pays du Sud : jeux d’acteurs et modalités d’habiter. Le cas du quartier de Canaan (Port-au-Prince-Haïti), réalisée dans le cadre d’une cotutelle, sous la codirection de Madame Chantal Berdier - Maître de conférences HDR, INSA de Lyon – et du professeur Laënnec Hurbon - Professeur, Université Quisqueya -, Neptune Prince explore ce phénomène à travers l’exemple du quartier de Canaan, près de Port-au-Prince. Soutenue en 2021 à l'INSA de Lyon et à l'Université Quisqueya, cette recherche pionnière invite à reconsidérer la manière dont les villes se construisent. Cet article propose un résumé accessible de son travail, destiné au grand public, en mettant en lumière la problématique, les objectifs, la méthodologie, les résultats, ainsi que les conclusions et perspectives de cette recherche.

Problématique : Comment les bidonvilles deviennent-ils des villes ?

Les bidonvilles, souvent associés à la pauvreté, au désordre urbanistique et à la précarité, ne sont pas de simples zones marginales. En Haïti, ils abritent 60 % de la population urbaine, un chiffre qui reflète un défi majeur pour l’aménagement des villes. Le Dr Prince pose une question centrale : comment les habitants des bidonvilles, par leurs actions et stratégies, transforment-ils ces espaces informels en véritables quartiers ou villes ? Contrairement aux villes planifiées, construites selon des schémas officiels avec un contrôle de l’État, les bidonvilles émergent de manière spontanée, souvent sur des terrains délaissés, à travers des initiatives individuelles et collectives.

La thèse s’intéresse à ce qu’elle appelle l’urbanisme inversé, un concept où la ville se construit « à l’envers » : les habitants s’installent d’abord, construisent leurs logements, organisent l’espace, développent des commerces, puis, après des décennies, les autorités publiques interviennent pour reconnaître et formaliser ces espaces. Ce phénomène, observé à Canaan, mais aussi dans des favelas brésiliennes ou des bidonvilles péruviens, remet en question les approches classiques de l’urbanisme.

Objectif : Comprendre la fabrication des bidonvilles par les habitants

L’objectif principal de la recherche est d’analyser comment les bidonvilles se forment et évoluent, en mettant l’accent sur les acteurs (habitants, associations, ONG, autorités) et les modalités d’habiter (façons dont les habitants occupent et transforment l’espace). À travers l’étude du quartier de Canaan, créé après le séisme de 2010, le Dr Prince cherche à comprendre :

  1. Comment les habitants s’approprient-ils le foncier et construisent-ils leurs logements sans intervention initiale de l’État ?
  2. Quels sont les rôles des différents acteurs (habitants, ONG, autorités locales) dans ce processus ?
  3. Comment ces espaces informels évoluent-ils pour devenir des quartiers ou des « villes a posteriori », intégrés à la politique urbaine ?

En explorant ces questions, la thèse propose une nouvelle lecture des bidonvilles, non pas comme des espaces de désordre, mais comme des territoires dynamiques où les habitants jouent un rôle central dans la création de la ville.

Méthodologie : Une approche ancrée sur le terrain

Pour répondre à ces questions, le Dr Prince a adopté une méthodologie rigoureuse, combinant des observations de terrain, des entretiens et l’analyse de documents. L’étude s’est concentrée sur Canaan, un quartier né après le séisme de 2010, lorsque des milliers de sinistrés se sont installés sur un terrain public initialement destiné à un camp temporaire.

Les principaux outils méthodologiques utilisés

  1. Observations directes : Le chercheur a effectué des « balades » dans Canaan pour observer la transformation spatiale, des habitats provisoires (tentes) aux constructions en dur, ainsi que le développement des routes et des commerces.
  2. Entretiens : Des discussions ont été menées avec divers acteurs, notamment des habitants, des leaders communautaires, des représentants d’ONG, et des autorités locales comme la mairie de Croix-des-Bouquets. Ces entretiens ont permis de comprendre les tactiques des habitants pour s’approprier le foncier et organiser l’espace.
  3. Groupes focaux (« combites urbaines ») : Inspirés des traditions haïtiennes de travail collectif, ces groupes ont réuni habitants, chercheurs et professionnels pour discuter des dynamiques socio-économiques et des conflits à Canaan.
  4. Analyse documentaire : Dr. Prince a examiné des rapports officiels, des articles de presse (2010-2020) et des décrets, comme celui de 2012 abrogeant le zonage de Canaan, pour retracer l’évolution institutionnelle du quartier.
  5. Comparaison internationale : La recherche intègre des analyses des favelas de São Paulo (Brésil) et des bidonvilles de Lima (Pérou) pour identifier des tendances similaires dans d’autres pays du Sud.

Cette approche multi-méthodes a permis de recueillir des données riches et de croiser les perspectives pour comprendre la complexité du phénomène.

Résultats et discussion : L’urbanisme inversé en action

Les résultats de la thèse révèlent que la fabrication des bidonvilles suit un processus distinct des villes planifiées. À Canaan, les habitants, majoritairement des sinistrés du séisme de 2010, se sont installés sur un terrain public sans plan préalable. Ils ont divisé l’espace en parcelles, construit des logements temporaires, puis des maisons en dur au fil des années, grâce à leurs propres ressources et à des aides ponctuelles d’ONG. Ce processus, que Prince nomme urbanisme inversé, se caractérise par plusieurs étapes :

  1. Occupation spontanée : Les habitants s’installent sur des terrains délaissés, souvent sans titre légal, et divisent l’espace selon des pratiques communautaires.
  2. Auto-construction : Les logements évoluent progressivement, passant de tentes à des constructions solides, financées par les revenus des habitants ou des transferts d’argent.
  3. Organisation communautaire : Des associations comme l’OVISEC (Organisation des Victimes du Séisme à Canaan) émergent pour gérer les parcelles, résoudre les conflits et négocier avec les autorités.
  4. Formalisation a posteriori : Après plusieurs années, les pouvoirs publics interviennent pour régulariser les terrains, construire des infrastructures (routes, écoles) et intégrer ces espaces dans la ville. Par exemple, le quartier Saint-Martin, créé en 1925, est devenu la commune de Delmas en 1982.

À Canaan, ce processus est marqué par des tensions. Les habitants doivent faire face à des « racketteurs » autoproclamés, parfois liés à la mairie, qui exigent des taxes illégales pour autoriser les constructions. Malgré ces défis, les habitants ont développé des tactiques habitantes, comme des systèmes de passation de parcelles basés sur la confiance et des mécanismes de résolution de conflits via des brigades de vigilance.

La comparaison avec le Brésil et le Pérou montre des dynamiques similaires. À São Paulo, les favelas comme Paraisópolis ont été régularisées après des décennies, intégrant 150 000 habitants dans des zones dotées d’infrastructures. À Lima, le quartier de Villa el Salvador est passé de bidonville à ville fonctionnelle en 30 ans, grâce à des programmes de régularisation foncière. Ces exemples confirment que l’urbanisme inversé est une réalité dans plusieurs pays du Sud.

Conclusion : Une nouvelle vision des bidonvilles

La thèse du Dr Prince propose une vision novatrice des bidonvilles, non pas comme des espaces à éradiquer, mais comme des territoires dynamiques où les habitants sont des fabricants de villes. En Haïti, le quartier de Canaan illustre comment des populations vulnérables, confrontées à l’absence de l’État, s’organisent pour créer des espaces habitables. Ce processus d’urbanisme inversé montre que les bidonvilles peuvent devenir des quartiers ou des villes à part entière, intégrés à la politique urbaine après des décennies.

Cependant, cette transformation n’est pas sans obstacles. Les conflits fonciers, l’insécurité et l’absence initiale de services publics (eau, électricité) compliquent la vie des habitants. Pourtant, leur résilience et leur capacité à s’organiser, souvent avec l’appui d’ONG, permettent de poser les bases d’une ville viable.

Perspectives : Repenser l’urbanisme pour inclure les bidonvilles

Cette recherche ouvre des pistes pour repenser l’urbanisme dans les pays du Sud. Plutôt que de chercher à éliminer les bidonvilles, les autorités pourraient accompagner leur transformation en reconnaissant, dès le départ,  les initiatives des habitants. Cela impliquerait :

  1. Une régularisation foncière précoce : Fournir des titres de propriété pour sécuriser les habitants et réduire les conflits.
  2. Des investissements dans les infrastructures : Développer des routes, des écoles et des réseaux d’eau et d’électricité dès les premières phases d’occupation.
  3. La participation communautaire : Intégrer les habitants et leurs associations dans la planification urbaine pour valoriser leur savoir-faire.
  4. La Coopération internationale : S’inspirer des expériences réussies, comme celles de São Paulo ou de Lima, pour adapter les politiques publiques.

En Haïti, où la croissance des bidonvilles est alimentée par des crises économiques, sociales et environnementales, ces recommandations pourraient transformer des espaces comme Canaan en véritables villes durables. La thèse du Dr Prince invite ainsi à un changement de regard : les bidonvilles ne sont pas une fatalité, mais une opportunité de construire des villes inclusives, à condition de reconnaître le rôle central des habitants.

Cette thèse ouvre la voie à une nouvelle approche de la politique urbaine. Plutôt que de nier l'existence des bidonvilles, les pouvoirs publics pourraient s'appuyer sur la logique de l'urbanisme inversé pour concevoir des politiques plus adaptées et plus inclusives. Cela pourrait se traduire par des programmes de régularisation foncière, par le soutien aux initiatives d'auto-construction et par l'intégration progressive des quartiers informels aux réseaux techniques et sociaux de la ville.

La recherche du Dr Prince est une invitation à un dialogue renouvelé entre l'urbanisme formel et l'urbanisme du quotidien. Elle est un plaidoyer pour une approche de la ville plus humaine, qui prend en compte les "modalités d'habiter" et la capacité des populations à façonner leur propre environnement. En somme, c'est une thèse qui nous dit que pour comprendre la ville, il faut d'abord écouter et observer ceux qui la fabriquent, jour après jour.

 

Evens Emmanuel, PhD HDR

ERC2-UniQ / LMI-CARIBACT

Pôle Haïti-Caraïbe Haïti Sciences et Société (HaSci-So)

Équipe des Partenaires Scientifiques pour la Communication de la Recherche (E-PSi-CoRe)

E-mail : evens.emmanuel@uniq.edu

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