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Quand la rue n’est pas le salon du peuple 

Quand la rue n’est pas le salon du peuple 

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J’ai la chance de me retrouver dans un grand pays d’Amérique du Nord, à m’extasier devant les premiers mots et les pas de course hésitants de mon petit-fils. Une autre fois, je vous conterai ce qu’il a fallu de temps et de tracasseries pour arriver de mon bout d’île jusqu’en ce pays-continent. Je crois que Jacques Cartier lui-même n’a pas musé en chemin autant que moi.

La petite ville de banlieue où je séjourne chez mes enfants, tout comme celles où vivent parents et amis que j’ai eu la joie de visiter, me frappe par son aspect ville morte. Imitant ce grand écrivain de chez nous récemment disparu, j’ai envie de m’écrier : « M anvi tande bri ». Entendons-nous, ce ne sont pas les crépitements d’armes automatiques de nuit comme de jour qui me manquent. Ni les moteurs de motocyclettes pétaradant toute la sainte journée. Ces mauvais sons auxquels mes oreilles de Port-au-Princienne se sont accoutumées ces dernières années, je suis heureuse d’en être momentanément sevrée.

Mes oreilles (et mon cœur) réclament ces bruits familiers qui disent la vie et donnent le pouls du quartier et de la ville. La voix de mon voisin criant le nom de Claudette ; les folles parties de foot ou de basket dans la rue ; la marchande ambulante qui vante sa marchandise en chantonnant ; les chiens faméliques qui aboient tout le monde au passage ; des écoliers qui étudient par cœur  leurs leçons ; des paroissiens qui prient ; « ma ville qui respire et qui transpire ».

Là où je me trouve ces jours-ci, c’est très beau, très propre. Tout est ordonné. Le sifflement du train, le salut de la tête que me fait une femme croisée dans la rue sont aussi réglés que les parterres gazonnés et les allées fleuries qui se succèdent à perte de vue. Je suis émerveillée devant ces leçons d’urbanisme. L’alignement des maisons aux modèles et aux coloris quasi-identiques, les larges trottoirs – inoccupés –, l’absence de bruit, les belles haies de conifères, tout cela commande le respect, force l’admiration. Même les chiens au pelage luisant que l’on promène, tenus en laisse, n’aboient pas les inconnus.

En longeant ces jardinets bien sages et ces galeries pimpantes où trônent des dodines vides, je pars vers la galerie de Da, immortalisée par Dany Laferrière dans L’odeur du café. Il y a des galeries désertes, rangées en permanence comme des images de catalogue. Il en est d’autres où le passant, ses peines et ses joies sont accueillis avec une tasse de café fumant. Là-bas chez moi, galeries et rues sont vivantes, bruyantes, colorées. Nous offrons au regard moins de fleurs et de verdure, plus de déchets, peu de symétrie dans le tracé des rues, davantage de poussière, beaucoup moins d’asphalte sur la chaussée.  

Je ne suis pas en train de faire l’éloge de l’insalubrité, de la cacophonie, du sous-développement. J’appelle de tous mes vœux un environnement sain et serein dans la capitale immonde et violente où je vis. Mais je peine à comprendre qu’un vendredi soir, dans une rue si tranquille, trottoirs et galeries soient vides. Ce soir-là il y avait une magnifique pleine lune. L’amie chez qui j’étais et moi sommes restées longtemps assises dans sa galerie à contempler, deviser, comparer. Alentour, pas âme qui vive. Pas un poète fébrile la tête dans les nuages. Pourtant, un journal avait parlé de cette « pleine lune de l’esturgeon », élaborant sur sa beauté majestueuse. À ce carrefour où je me tenais, le spectacle féérique n’attirait pas les citadins douillettement installés dans leur intérieur. Dans ces quartiers qui demeurent froids l’été, des voix se répondant, des rires d’enfants, de la convivialité entre voisins briseraient l’impression de confinement.

Je laisse les sociologues, ethnologues, historiens, géographes et autres économistes analyser les  modèles de développement et d’urbanisation en lien avec le climat et avec la culture, l’âme des peuples. Et puis, mon statut de vacancière de passage  me prive sûrement d’une compréhension plus nuancée et plus juste de la réalité. Mais il me semble que si on accompagnait les vives couleurs des fleurs et le pépiement des oiseaux d’un peu plus de chaleur humaine, cela ferait des quartiers, des villes qui sourient.

 

 Nathalie LEMAINE

12 août 2025

2 commentaires

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Feda Jacquet

Après la lecture de ce beau texte, je me demande si j'arriverais à m'adapter à cette vie si différente de la mienne, en Haïti à Beaumont la ville natale de mon mari où le chant du coq remplace l'horloge..... Merci chère amie pour ce voyage, cette découverte.

Occident

Vraiment vrai! Oui, un peu plus de chaleur humaine... pour donner plus de vie et de joie à cette belle beauté si bien ordonnée...

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