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Chronique électorale

Le virus présidentiel, un mal qui répand la terreur

Le virus présidentiel, un mal qui répand la terreur

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La candidature à la présidence en Haïti peut naître de diverses motivations : l’intuition, le désir de parachever une trajectoire personnelle (la "carte de visite"), la vengeance, la volonté de représenter quelqu’un d’autre (une "doublure"), la protection des intérêts d’une classe sociale, des références familiales, des croyances spirituelles ou encore une prétendue révélation divine.

Parmi les plus de cent postulants à la présidence lors des élections du 29 novembre 1987, la chercheuse Catherine Roupert rapporte, non sans ironie, dans son ouvrage Histoire d’Haïti : La première République noire du Nouveau Monde, le cas singulier de Constantin Pognon. Elle révèle que « Dieu a promis à Constantin Pognon, le jour de sa communion, qu’il serait président ».

Cette mystérieuse révélation aurait guidé toute sa vie, jusqu’au jour J de sa campagne électorale. Fort de cette promesse sacrée — voire bénie —, il ne jugeait pas nécessaire de s’inquiéter du CEP, l’organisme en charge des élections, ni de son président, Maître Jean Gilbert, ni même des forces armées, pourtant tout-puissantes à l’époque. Pour lui, son destin était scellé : Dieu lui-même l’avait choisi pour exercer le pouvoir.

Et après tout, ce n’est pas sans raison, pensait-il, que Dieu sélectionne, parmi des millions d’hommes et de femmes, seulement quelques élus pour diriger. En ce qui le concernait, il était convaincu d’être de ceux-là.

« Dieu » choisit Manigat à la place de Pognon

Mais Constantin Pognon ne fut ni retenu ni élu. Il ne devint jamais président. À qui la faute ? Certains, sur le ton de la plaisanterie, ont avancé que si Dieu avait réellement parlé mais il pensait sans doute à Leslie Manigat. Et que ce dernier lui aurait répondu que le Rassemblement des Démocrates Nationaux Progressistes (RNDNP), son parti, ne reconnaissait que deux « dieux » sur terre : le général Henri Namphy et Maître Jean Gilbert, les véritables décideurs lors des élections du 17 janvier 1988.

D’ailleurs, on ne saura jamais dans quelle langue Dieu s’était adressé à Constantin D. Pognon — ni même si ce sont des anges qui lui auraient transmis la promesse divine. Peut-être, trompés par le diable, les messagers célestes se seraient-ils révoltés contre cette décision, et, au dernier moment, auraient transmis leur mandat en présence des généraux Williams Régala et Prosper Avril à Maître Jean Gilbert. Ce dernier aurait alors été chargé d'accomplir, à la place de Pognon, le destin présidentiel du professeur Manigat.

Manigat, catholique fervent, ancien élève de l’Institut Saint-Louis de Gonzague, n’était d’ailleurs pas si éloigné du ciel pour qu’il ne puisse, lui non plus, recevoir un message angélique — dans le cadre, peut-être, d’un changement d’instruction de dernière minute. D'ailleurs, ne dit-on pas que Maître Jean Gilbert s’était exclamé, au moment de proclamer les résultats du scrutin du 17 janvier 1988, qu’il était « aux anges » ?

Le dernier mot, cependant, reviendra à Dieu. Un jour viendra où Constantin D. Pognon se présentera devant Lui pour le Jugement. On peut déjà imaginer la scène. Sera-t-il accusé d’avoir menti au nom du Très-Haut ? Ou Maître Jean Gilbert devra-t-il répondre de sa complicité avec les Forces armées haïtiennes ? Et les anges eux-mêmes, seront-ils appelés à comparaître pour répondre d’une fraude électorale céleste ?

Quoi qu’il en soit, c’est Maître Jean Gilbert qui, solennellement, ouvrit l’enveloppe contenant le nom du vainqueur de l’élection du 17 janvier 1988 : Leslie François Saint-Roc Manigat. Pour cet acte décisif, il sera, dit-on, admis au paradis… mais sous résidence surveillée, tout près des anges, pour le temps… et l’éternité. Là, Dieu pourra ordonner aux anges de présenter leurs excuses à Constantin D. Pognon, victime d’un malentendu céleste lors des élections. Car la promesse faite par Dieu, le jour de la communion de Pognon, à propos du futur président, n’était en réalité pas pour lui… mais pour Manigat.

Déjoie et autres atteints du virus

Trêve de plaisanterie, la petite histoire rapporte aussi un épisode cocasse mais révélateur : feu Louis II Déjoie, armé uniquement de sa carte de visite et du prestige paternel, a failli divorcer de sa femme. Celle-ci, en 1987, lui avait suggéré avec prudence de briguer un siège au Sénat plutôt que la présidence. Mais Louis II, profondément blessé, prit ce conseil pour une humiliation. Il accusa son épouse de vouloir le diminuer, alors qu’il se croyait prédestiné à diriger le pays — surtout que son père, grande figure politique d’autrefois, avait lui-même été candidat à la présidence avec un programme centré sur une politique agricole ambitieuse, la "politique de la terre, la vraie".

En toute logique, pensait-il, c’était à lui, en tant qu’agronome, de récolter les fruits que son père avait semés dans le grand jardin d’Haïti.

Pourtant, il faut reconnaître à madame Déjoie un certain courage politique. Elle voulait, à sa manière, voir son mari réussir. Et pour cela, elle n’a pas hésité à lui dire une vérité difficile. Était-ce seulement par amour ? Peut-être aussi avait-elle en tête un autre candidat, qu’elle jugeait plus compétent pour le pays. Osons le dire : peut-être pensait-elle voter pour le professeur Manigat. Ou bien pour Sylvio Claude, Marc L. Bazin, Gérard Gourgue, Gérard Philippe Auguste, ou encore Grégoire Eugène… au détriment de son époux. Ce qui, somme toute, n’aurait rien de répréhensible : lorsqu’on aspire à bâtir une nation fondée sur le mérite, les sentiments personnels ne devraient pas peser dans la balance.

Même le grand professeur Manigat n’échappait pas à cette folle fascination pour le pouvoir. On raconte qu’il aurait confié qu’un membre de son parti, représentant du Nord, lui avait rapporté avoir rêvé qu’il deviendrait président de la République.

Le plus cocasse reste toutefois l’histoire de Gérard Philippe Auguste. À l’époque, comme il était d’usage, les militaires le testaient pour évaluer sa capacité à occuper le fauteuil présidentiel. Il aurait alors déclaré que son objectif était de venger les deux fils de son épouse – ses beaux-fils donc – qui avaient été assassinés. Avec une telle réponse singulière, les grands décideurs du moment l’écartèrent et portèrent plutôt leur choix sur Manigat.

S’il n’existe pas de petites anecdotes concernant Gérard Gourgues lui-même, il y en a sur son épouse. Lorsque celui-ci posa sa candidature, on raconte qu’elle, convaincue de la victoire de son mari, se préparait déjà activement à endosser le rôle de Première Dame.

Au-delà de ces petites histoires politico-familiales, les élections du 29 novembre 1987 ont mis en lumière un mal profond : ce virus tenace dont semblent atteints nombre de nos mâles haïtiens — cette obsession présidentielle, viscérale, presque pathologique. En effet, plusieurs organisations de défense des droits humains et de la Constitution avaient alors exprimé leur vive inquiétude face au nombre pléthorique de candidats à la magistrature suprême. Vingt-trois furent officiellement retenus par le CEP, parmi plus d’une cinquantaine de prétendants issus d’une véritable mosaïque d’idéologies, d’intérêts… et d’ambitions parfois délirantes.

 

Un véritable carnaval politique, reflet d’un pays en quête de repères, où le rêve de pouvoir tient souvent lieu de programme.

Emmanuel Charles, avocat

Docteur en droit, constitutionaliste

Spécialiste des questions électorales

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