Pratiques de communication en Haïti, contingences et enjeux éthiques
Écouter l'article
Le présent article tient lieu à évoquer quelques cas de figure pour questionner les dilemmes de la pratique journalistique. Toutefois, les enjeux sont de taille quand des caïds font la loi à la place de l’Etat contre la presse, en jugulant la parole des agents de communication. On est enclin à l’autocensure, la fuite ou l’embrigadement dans un contexte d’insécurité politique. La propagande bat aussi son plein. Les uns ou les autres peuvent se mettre dans le camp des caïds, du gouvernement , d’un politicien ou d’une entreprise commerciale . Qu’en est-il de l’audience accordée à des hors -la- loi? Dans ce panorama , l’Etat en faillite est marginalisé par rapport aux représentants du pouvoir invisible (Bobbio, 1986). Les règles de la communication sont à la remorque à défaut de régulation. Tout le dilemme réside dans les frontières de la liberté d’expression et le règne de l’arbitraire et de la violence exercés par le pouvoir invisible détenu par les agents de l’économie souterraine.
De nos jours des fréquences de radio et de télévision sont distribuées de manière incontrôlée. Ce qui cause de courantes interférences . Les conflits sont souvent ouverts entre l’organe de régulation des télécommunications et quelques directeurs de médias. Bien souvent, des médias pourraient servir de paravent aux uns ou aux autres. Aussi viennent -ils s’ajouter les “médias dits en ligne” qui ne relèvent pas de la juridiction nationale.
En effet, les cas de figure que nous allons évoquer renvoient à des dimensions technique, politique, économique, institutionnel et juridique qui sont des composantes de la déontologie. Des situations peuvent concerner la conscience primaire qui mobilise le champ institutionnel et des schémas d'interventions standardisées pour dominer des faits de l'extérieur . C’est cet aspect exclusif qui intéresse le point de vue institutionnel en prenant en compte les variables d’ordre technique, académique et professionnel. Il s’agit de se tenir au cadre juridique de l'exercice professionnel en contexte institutionnel , appliquer la rigueur méthodologique et s'assurer d'un prérequis du point de vue de la formation qualifiante ou d'une pratique supervisée comme acquis de savoirs.
N'est- ce pas un paradoxe lorsqu'on filtre la pratique de l'éthique de la communication suivant un intérêt particulier, par exemple je protège mon ami malgré qu’il a ouvertement causé des torts à la société. Je n'approfondis pas une question suivant le protocole requis pour avoir eu des intérêts immédiats. Mais, je déborde le cadre d'une entrevue jusqu'à la donner une allure d'interrogatoire pour pouvoir mieux abattre quelqu'un qui soit dans mon viseur. Il y a des situations où on doit se disqualifier de son propre gré ou s'abstenir ; ce qui est une attitude dictée par la déontologie. On peut aussi se référer au choix d'un-e interviewé-e qui doit répondre à des critères objectifs et en ce sens comment interviewer quelqu'un sur une situation non vécue ou d'un fait qu'il n'a pas été témoin comme source principale ou source primaire? Certains journalistes confondent verbalisme et entrevue journalistique quand c’est fortuit de s'adonner à des questions -réponses sans repères à pouvoir transformer des données de l'entrevue en informations aptes à orienter des conduites et à la base de décision. Des entrevues thématiques font aussi appel à un entrainement spécialisé du journaliste tel n'est pas souvent le cas pour des formations de généraliste en la matière.
Du point de vue éthique, qu'en est-il d'un journaliste en direct qui a pointé du doigt une jeune femme de “loup garou” pour des réactions liées à la démence post-partum (la période immédiatement après l’accouchement) et a coûté le lynchage de cette dame par la population ? Ici intervient la notion de l'éthique de responsabilité. On pourrait aussi prendre le cas de l'un des dires ( contraire de nouvelles) d'un journaliste qui soit la présence d'un bœuf ayant une dent en or chez un boucher qui a laissé croire qu'une personne aurait été transformée en bœuf et cela a causé le lynchage de ce boucher par une foule en colère.
Pour ce qui concerne le contexte institutionnel, on peut faire état de la ligne éditoriale du média. En ce sens, l’animateur ou le journaliste peut ne pas être en mesure de faire prévaloir la méthodologie professionnelle adéquate par rapport à diverses limitations institutionnelles dont le souci de s’adonner à la pratique de rentes ou la propagande politique partisane et éhontée. Est ce au nom de la liberté d’expression qu’un message publicitaire déloyal disqualifie un produit national réputé? Un animateur d’une émission radiotélévisée très prisée avait eu à identifier des émissions en ligne associées à des caïds, qu’en est-il de l’approche déontologique qui renvoie au respect des normes et des règles? Dans la liste des cas, on peut retenir celui d'un autre animateur qui sait donner des notes à des directeurs généraux d'entreprises publiques pour leur bonne gestion alors que dans l'opinion publique ces institutions jugées les plus corrompues sont les plus côtées dans le palmarès de l'animateur en question. On se pose à nouveau des questions, par exemple s'agit-il d'une émission humoristique ou ce comportement tient-il lieu d'un manque de rigueur?
Nous voudrions indiquer des émissions qui dérangent pour leur orientation de dénonciation, leur caractère propagandiste ou leur portée humoristique. Ce qui place la question de la liberté d'expression comme préoccupation du moment. Dans une simulation d'un animateur qui joue le rôle d'un voyant dans une émission télévisée celui-ci a prédit la mort d'un personnage public et cela est arrivé par coincidence et a plané des suspicions sur cet animateur suivies de son interpellation par des autorités judiciaires. On peut aussi se référer à des interviews accordés à des individus ayant des avis de recherche à leur encontre. Une fois, un militant politique a été appréhendé alors participant dans une émission de radio et contraint d'être livré par le directeur de ce média aux agents de police judiciaire. Je peux aussi ajouter le cas d'un média d'investigation qui prépare des dossiers sur des problèmes sociaux et politiques qui épinglent des institutions et des personnalités.
Des préalables nous ramènent au fond de notre point central à débattre :" Pratiques de communication en Haïti: contingences et enjeux éthiques ".Tout d'abord, nous reprenons la définition de l'éthique par Jean Bédard (Lamoureux, 1991) pour qui "l'éthique c'est le contraire de la soumission et de la révolte, c'est le courage de la confrontation en vue de la transformation". Parmi des émissions qui s'inscrivent dans la contestation sociale et politique et l'engagement citoyen, il y a lieu de relever au moins 2 médias "dits traditionnels et une "émission en ligne". Outre le traitement des dossiers liés à des scandales financiers , économiques sociaux ou politiques, l'un des animateurs accompagne les dénonciations de plainte auprès des institutions de poursuite judiciaire. Nous devrions saluer l'engagement citoyen de telles initiatives qui tiennent lieu de conscience critique libératrice. Il ne s'agit pas de simples remous apparentés à un questionnement des aspects superficiels de l'ordre de la conscience naïve. Des situations peuvent concerner la conscience primaire qui mobilise le champ institutionnel et des schémas d'interventions standardisées pour dominer des faits de l'extérieur .Les partisans de l'objectivisme épousent ce courant. La conscience alertée peut être aussi de la partie pour se passer en conscience révoltée mais déterminée par le système établi (Ampleman et autres 1983:272).
Il convient de souligner que la liberté de la presse serait dans la tourmente sans que les médias , les agents de presse et animateurs soient directement persécutés par un régime politique donné tel qu’il est de coutume. De nos jours, de nouveaux acteurs cohabitent la scène politique avec l’Etat au regard de la primatie d’intérêts mafieux. Le règne de la terreur des agents du pouvoir invivible qui caractérise l’Etat est préjudiciable aux citoyens et aux citoyennes appelés à jouir pleinement de leurs droits fondamentaux dont la liberté d’expression. Comment qualifier la censure exercée par des groupes d’intérêts qui s’érigent en crypto-gouvernement, pour parodier Bobbio (1986) dans “el futuro de la democracia”.En effet, il existe des risques de bannir l’exercice professionnel et le droit de bénéficier des publicités des entreprises si l’orientation d’une émission est contraire à des intérêts particuliers.
La recherche de nouvelles relations interpersonnelles et de nouveaux rapports sociaux est au cœur de la démarche communicationnelle axée sur la préparation de cahiers de charge et de plainte auprès des institutions de prévention et de répression contre la corruption. Aussi l’Etat doit-il faire prévaloir ses prérogatives en matière de régulation et de préservation des droits fondamentaux des citoyens et des citoyennes dont le droit à la vie et le droit à la libre expression. ”Pratiques de communication en Haïti, contingences et enjeux éthiques ” , tel est un sujet à creuser davantage dans les audiences professionnelles et universitaires et à être inscrit dans l’agenda des organisations des droits humains et de protection citoyenne.
Hancy Pierre, professeur à l’Université
0 commentaire
Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.
Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.
Se connecter Créer un compte
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.