Quand le militantisme perd son âme : Réflexions sur le rôle des militants en Haïti à la lumière de Gramsci et Freire
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Le jeudi 17 juillet 2025, une scène ordinaire mais révélatrice s’est déroulée à l’aéroport Toussaint Louverture. Le Premier ministre Didier Alix Fils Aimé, de retour d’une visite officielle aux États-Unis, a été accueilli par une foule de citoyens, accompagnés de groupes rara. À leur tête, un personnage devenu emblématique de certains rassemblements populaires récents : Paul Girot Jean-Baptiste, alias Pa Anmède l.
Ce qui m’a interpellé, ce n’est pas tant la ferveur de la foule, mais les propos de Paul Girot, saluant les militants venus accueillir le chef du gouvernement pour le bon travail qu’il accomplit. Cette déclaration m’a fait réfléchir sur le mot « militant », si souvent utilisé, parfois vidé de sens. Dans cette scène très contemporaine, je n’ai pu m’empêcher de penser à deux penseurs qui ont profondément marqué ma compréhension de l’engagement politique : Antonio Gramsci et Paulo Freire.
Le militant : une figure en crise
Le mot militant évoquait jadis l’engagement, la résistance, la dignité d’un individu conscient des rapports de domination et engagé dans leur transformation. Dans l’histoire récente d’Haïti, cette figure a été centrale : de la lutte contre la dictature des Duvalier, en passant par les soulèvements populaires, les mouvements étudiants et les mouvements syndicaux, les militants ont été des moteurs de changement.
Aujourd’hui, ce rôle semble se brouiller. Le militant devient souvent un simple soutien du pouvoir en place, rémunéré, réduisant son engagement à une fonction de présence ou d’animation. Or, ni Gramsci ni Freire ne reconnaîtraient là leur conception du militantisme.
Gramsci et l’intellectuel organique : le militant comme conscience collective
Dans ses Cahiers de prison, Antonio Gramsci développe le concept d’intellectuel organique. Pour lui, le militant est un intellectuel qui ne parle pas au nom du peuple depuis une tour d’ivoire, mais émerge de sa classe sociale, comprend ses contradictions, et agit pour créer une conscience collective. Il est un médiateur entre les masses et la réflexion critique. Il ne se contente pas d’exprimer une opinion ; il structure une pensée collective, en opposition à l’hégémonie dominante.
Gramsci insiste : chaque groupe social crée ses propres intellectuels. Mais dans une société dominée, ces intellectuels sont souvent récupérés par le pouvoir. Et lorsque cela se produit, l’intellectuel organique cesse d’être un vecteur d’émancipation pour devenir un rouage du système.
Dans la scène observée à l’aéroport, les « militants » n’étaient pas des porteurs de revendications sociales, ni même d’une critique. Leur rôle était d’applaudir, de légitimer par leur présence le pouvoir en place. Ce n’est pas là un militantisme gramscien, mais une mise en scène politique.
Freire et la pédagogie critique : le militant comme éducateur du peuple
Paulo Freire, dans Pédagogie des opprimés, voit l’éducation comme un outil de libération. Pour lui, le militant est un éducateur populaire, qui accompagne le peuple dans un processus de conscientisation. Il ne parle pas à la place des opprimés, mais crée les conditions de leur parole. Il ne cherche pas à imposer un programme politique, mais à faire émerger une lecture critique de la réalité.
Chez Freire, le militant est donc un facilitateur d’éveil collectif, jamais un propagandiste. Or, dans l’Haïti actuelle, ce rôle semble confondu avec celui d’animateur d’événements politiques ou de relais de la communication gouvernementale.
Quand le militantisme devient uniquement un outil de validation d’un pouvoir, il cesse d’être un projet d’éducation politique. Le mot perd alors sa charge éthique, critique et libératrice.
Une inversion des rôles : quand la rue entre à l’université
Mon professeur Yves Dorestal disait souvent : « La mission de l’université est de sortir dans la rue pour changer le cours des événements. Mais aujourd’hui, c’est la rue qui rentre dans l’université et l’a changée. » Cette formule illustre la confusion actuelle des rôles sociaux et politiques.
L’université haïtienne, autrefois foyer de débats critiques, n’existe plus. Ce qui reste d’elle est gagnée par la même logique d’instrumentalisation. Le militantisme universitaire, qui devait éclairer les luttes populaires, se retrouve parfois happé par des logiques de visibilité ou de survie. Résultat : on parle de lutte, sans projet collectif ; on parle d’engagement, sans conscience critique.
Redonner un sens au mot militant
Ce texte n’est pas une condamnation des individus, mais une alerte sur la dérive d’un mot, d’une fonction politique essentielle à toute société démocratique. Le militantisme n’est pas une question de présence ou d’affiliation. Il est une posture, un travail quotidien de lecture critique, de refus de la résignation, d’aspiration au changement.
Il est urgent de reconstruire un espace pour les vrais militants – ceux qui questionnent, éduquent, rassemblent, même sans micro, même sans drapeau. Il nous faut retrouver la dignité du mot militant, dans sa dimension historique, critique et populaire.
Gramsci nous enseigne que « toute révolution commence par une révolution culturelle ». Freire, quant à lui, nous rappelle que « personne ne libère personne ; les êtres humains se libèrent ensemble, dans la solidarité ».
Peut-être est-ce là, aujourd’hui, notre tâche la plus urgente : faire du militantisme non plus une fonction, mais une conscience.
Pierre Inodyl FILS
2 commentaires
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Clerveaux Arnoux
Tous mes félicitations mon collègue je me sens rétrouver dans cette lecture vivante et interessante
Clerveaux Arnoux
Tous mes félicitations mon collègue je me sens rétrouver dans cette lecture vivante et interessante