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«Je suis un intellectuel désenchanté dans une société en dehors de la modernité »

«Je suis un intellectuel désenchanté dans une société en dehors de la modernité »

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Quand j'ai compris le sens du «Cogito ergo sum» j'ai commencé à vivre avec un sentiment  d'angoisse dans ma société, où la pensée semble être un sacrilège pour la majorité des gens. Ici, Pensée a un sens hégélien. C'est-à-dire un éternel mouvement  de l'esprit sur la matière et sur l'idée de la matière se développant continuellement en idée. À chacun de mes compatriotes, j'acceptais l'évidence que je devais partager la raison à un  certain degré. Donc, pour dépasser nos pulsions, que nous pouvions raisonner  sur les choix qui sont relatifs aux aliments, aux logements, aux vêtements, aux loisirs, à l'amour ou l'amitié, et à la jouissance sexuelle. À l'exception de quelques-uns, il s'agit de besoins qui nous rapprochent des animaux, dont nous nous distinguons par les rites de la socialité.

 Cependant, je ne me suis point vu dans ce type de conformisme de la caverne, et j'ai donc toujours eu un élan de cœur d'abord, puis une curiosité de l'esprit pour la lumière du soleil qui créait les ombres sur les parois de cette grotte béante et remplie de toutes les apparences auxquelles je m'étais accoutumé pendant mes premières années d'éducation, où je fus guidé par des maîtres archiconformistes qui homogénéisaient les âmes des enfants et des adolescents qu'ils avaient à éduquer. Soudain, l'expérience du soleil allait allumer dans mon âme et dans mon esprit cette flamme du logos qui allait me libérer des souvenirs des connaissances affectives et de toutes  les conjectures qui ne prouvaient rien sur l'existence que j'ai toujours voulu comprendre et transformer.

Le premier moment de mon désenchantement commença avec  le constat d'un fait historique qui devrait me donner l'orgueil des dieux des mythologies. En effet, apprendre que j'étais un descendant des héros qui ont vaincu l'armée de Napoléon Bonaparte me donnait des  fantasmes et des rêves qui me rendaient fier et heureux d'un avenir que je ne pouvais pas deviner. Cette armée qui symbolisait une  société éclairée par les idées des Lumières avait le prestige de la raison théorique et de la raison politique par son mode d'organisation et ses  nombreuses victoires sur les autres empires colonialistes et esclavagistes qui furent ses  concurrents. Donc, je devais  vivre cette découverte de mon histoire comme un personnage d'un conte fantastique, avec l'espoir que j'aurais eu des pouvoirs surnaturels pour continuer le récit de cette victoire d'un droit universel qui avait le sens du triomphe de la liberté universelle de tous les êtres humains assujettis au servage  déshumanisant sur l'empire de la tyrannie du côté occidental de la raison. Mais, il m'a fallu grandir et murir dans mes raisonnements pour comprendre que le monde qui s'est dessiné avec la victoire des héros de Vertières devait naître dans un échange de cruautés déshumanisantes pour instaurer la nécessité d'une ontologie politique négatrice de l'ordre colonial infernal sur la terre d'Haïti. Donc, j'ai réalisé que j'appartenais à un peuple qui est né d'une matrice infernale pour être damné par ceux qu'il avait vaincus pour quitter cette matrice et s'affirmer dans un monde où il n'aurait plus à se soumettre à aucun maître. Mais, cette liberté dans son instauration irréversible  et qui symbolisait le droit du peuple des noirs et  des mulâtres d'être au monde des états souverains devait le laisser dans une illusion de nationalisme  d'existence qui n'allait jamais coupler du nationalisme de puissance. Et donc, cette liberté devait nous laisser sans l'honneur de la grandeur des civilisations des nations qui ont connu le  progrès de la modernité. Tout le mal que mon peuple devait subir avait ses racines dans l'écho dissonant de cette victoire libertaire dans un monde où l'on jouait la partition des orchestres du colonialisme et de l'esclavage de l'occident.

Les commémorations biséculaires de l'indépendance haïtienne n'ont pas aidé le peuple à mieux vivre cette illusion d'impuissance dans les liens de coopération asservissante qu'il n'a cessé d'entretenir avec les vaincus qui lui ont toujours dicté ses devoirs de nation néocolonisée. Donc, désenchanté au constat de  cette impuissance, je me suis demandé s'il n'y avait pas plus de honte que d'honneur pour un esprit éclairé qui se disait être sujet d'une modernité politique et philosophie, quand il devait accepter de vivre avec une  carence de dignité fabriquée par les ennemis vaincus d'hier par les héros dont il se réclame  d'être de la descendance. Mais, la honte étant quelquefois un sentiment révolutionnaire qui puisse être partagé par les hommes et les femmes d'une époque historique d'engagement et transmissible aux générations formées dans la mémoire de l'histoire  de  cet engagement, je me demande aussi si j'aurais dû  avoir  dans mon enfance  ou  ma jeunesse à recevoir  ce  sentiment  en héritage  au contact  des ainés  que  j'ai vu  agir indignement et déshonnorablement  dans les fonctions des pouvoirs politiques.

Je ne cessais point  de croire que la pudeur, l'honneur, la honte et la fierté sont des sentiments qu'une  société doit  enseigner à ses membres , à travers  ses  institutions et l'organisation de ses pratiques interactionnistes lors de sa reproduction. Je savais aussi que quand  le travail y était généralisé  et pouvait  procurer un salaire digne aux travailleurs honnêtes, le vol, le crime de sang commandité par les pouvoirs politiques et économiques, et la mendicité devraient être des  objets de honte, d'impudeur, et de déshonneur. Mais, conscient que le sol de  mon pays avait fourni à la France, l'Espagne leur faste et leur luxe, durant trois siècles de colonisation esclavagiste, je  n'ai pas eu un motif  pour exprimer des sentiments  de fierté et  d'honneur, avec  l'évidence  de  mes conditions  misérables qui ne me donnaient pas plus  de parures  qu'un  mendiant de  grand chemin. Oh mendiant! Combien je me sentais l'être parfois pour avoir  voulu exister par cette attitude de verticalité des hommes et  des femmes qui  ne  voudraient  pas  se vendre  ni aux maîtres  qui  sont à gauche ni à ceux qui  sont à droite. Mais, je  me serais  senti plus  honteux  et beaucoup plus déshonorable si  comme tous  les parvenus en politique et  dans le commerce qui   n'ont pas eu  de scrupule pour voler l'argent  des caisses publiques et  se détourner  du  devoir de payer  les impôts, impunément,  et  qui  veulent toujours  se donner  en  censeurs de morale dans les micros des médias qui ne sont pas  dans  une  culture de déontologie  de la presse et de l'information. Oh mendiant! Combien je se me suis  quelquefois  senti tel pour ne  pas me vendre et  perdre ma liberté d'exister pour penser mon existence avec un peu de dignité.

Je m'affirme et m'assume  comme  un  intellectuel désenchanté dans une  société qui vit en dehors de la modernité. Malgré quelques traits importés de la modernité technicienne et son histoire indéniable avec  la modernité politique et philosophique de  ses anciennes  métropoles qui aurait préféré qu'elle ne  devînt  pas  ce qu'elle devint par la métamorphose de sa nature coloniale antérieure à sa nature  de société souveraine mutilée par le  néocolonialisme. Malgré les ruses d'une  censure non officialisée dont  je  suis  la  cible, je  continue de poser les  problèmes de mon époque, selon ma vision décomplexée sur la  complétude des  actions  de  la raison politique  et  de  la raison théorique. Mon adhésion à des systèmes de  valeurs idéologiques me m'oblige point  à fasilfier la vérité scientifique ni  à trahir  les  devoirs de l'impératif moral visant à protéger et à promouvoir les droits  de l'être humain.  Et mon cosmopolisme ne m'amène jamais  à trahir mes racines ancestrales pour assez  vivre dans  l'aliénation culturelle abêtissante qui  est le sort  de mes  nombreux compatriotes. Souvent, je  suis et je reste  dans  cet  engagement envers  la vérité, la justice  et  le  devoir moral qu'elle  doit justifier  dans  et par  ses  décisions, malgré les conditions  difficiles qui violent mes  propres  droits  d'être humain et de citoyen persécuté dans ce pays de liberté universelle initiale de la Déclaration universelle des droits de l'homme. A cela, je  dois  ajouter  les faits  de persécution politique et criminelle quotidienne que  je  dois  connaitre dans  un quotidien  d'angoisse et  d'anxiété, sans jamais perdre  la  passion  de mon devoir  d'altruisme  envers tous ceux  et  toutes celles que  je  côtoie avec  une  distance  stratégique et bienveillante pour préserver  ma nature d'homme  sensible et de père  aimant.

Enfin, je  suis un  intellectuel désenchanté dans  une  société qui  n'est  pas  une société d'expertises et  de confiance, mais qui  adopte  une culture de consommation  exigeant les gages  du  savoir  des experts et des comportements qui  doivent bannir la  méfiance. Donc, je vis et  je  risque de vivre toujours  avec la hantise du  désenchantement, quand l'horizon que j'aborde à chaque aube  qui  succède  à mes moitiés  nuits blanches est  celui de  l'ignorance, de l'arrogance, de  l'apparence insolente, de la méchanceté gratuite et complaisante, et  de  la  pensée intellectuelle qui se donne le  droit de  désinvolture, de la banalité, et  de l'insouciance.

 

Cheriscler Evens

Professeur et journaliste

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