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« Coupable, mais non responsable !»

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Une double scène pour une même vérité étouffée

Sous les fastes républicains, dans l’enceinte solennelle du Palais Bourbon, un geste d’une rare portée politique a été posé dans la nuit du 4 au 5 juin 2025. Ce soir-là, à l’Assemblée nationale française, le groupe « Gauche démocrate et républicaine » (GDR), principalement composé de députés communistes, marxistes et d’élus ultramarins, a déposé une proposition de résolution historique, quoique tardive, visant à reconnaître, rembourser et réparer le « braquage  colonial » infligé à Haïti par la France en 1825.

Adopté par 53 voix contre 9, ce texte, véritable acte de vérité, a mis à nu la fracture idéologique profonde au sein de l’hémicycle. D’un côté, les forces progressistes, en solidarité avec la société haïtienne, osent nommer le crime et exiger restitution. De l’autre, le camp réactionnaire, composé de l’extrême droite lepéniste et des conservateurs macronistes, se recroqueville sur les décombres de l’orgueil de grande puissance, incapable de se dépouiller de son arrogance, préférant l’impunité à la restitution .

Ce vote a fait résonner un coup de tonnerre dans le ciel opaque des relations franco-haïtiennes, et bien au-delà : en Afrique, en Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient. Il prouve qu’une autre humanité, digne et juste, sans compromission, est possible. Mais ce sursaut se heurte déjà au mur de la duplicité. Il se fracasse contre la veulerie d’une intelligentsia domestiquée et contre l’hypocrisie d’un appareil diplomatique qui transforme la plaie béante de 1825 en simple sujet de colloque désincarné. Il se brise aussi sur le silence complice du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) en Haïti, dont les membres se comportent en véritables traîtres .

- Une reconnaissance feutrée sous contrôle institutionnel

En effet, moins de dix jours après ce geste politique fort, un tout autre événement s’est tenu, du 12 au 14 juin 2025, dans un registre bien différent. Le prestigieux Collège de France a accueilli un colloque international intitulé « Haïti 1825 : de l’indépendance à la dette ». À première vue, cette rencontre semblait répondre à un besoin légitime de mémoire et de compréhension historique. Elle prétendait interroger l’un des crimes économiques les plus obscènes du XIXe siècle. Le braquage de 1825, où Haïti fut contraint de verser 150 millions de francs-or à la France pour indemniser les anciens propriétaires d’esclaves de Saint-Domingue. Ceux-là mêmes sur lesquels nous avons exercé notre vengeance légitime pour avoir volé notre humanité.

Cet événement académique, savamment orchestré, donne l’illusion du débat tout en éteignant le feu de la restitution. Ici, la vérité n’est pas niée ; mais elle est suspendue, stérilisée, enveloppée dans le coton des archives, des interprétations, des nuances savantes. L’Élysée, en retrait stratégique, avait déjà annoncé en avril la mise en place d’une commission d’historiens sur le braquage de 1825, s’inscrivant dans une logique de temporalité dilatoire, où la parole scientifique remplace l’acte politique. Le CPT a déjà souscrit à cette opération. Ces nouveaux Jean-Pierre Boyer de la capitulation, plus serviles encore que leur modèle historique, rampent avec zèle pour mériter leur place à la table de l’ignominie, sous le masque cynique du « réalisme » politique.

- Une parole haïtienne savante, neutre, filtrée, encadrée, minorée

Les intervenants haïtiens à ce colloque représentent un certain Haïti « compatible », formaté pour les salons de l’élite globalisée. Ce sont des intellectuels et universitaires proches des ambassades, des ONG, des circuits internationaux de reconnaissance. Une intelligentsia domestiquée, formée dans les écoles occidentales, muette face aux crimes économiques, politiques contemporains, mais toujours prompte à théoriser les plaies du passé avec élégance. En la convoquant dans ses lieux de prestige, le pouvoir français cherche à récupérer la question haïtienne pour la réduire à une affaire de conscience historique, soigneusement vidée de toute substance politique. Cette manœuvre évacue restitution et réparation.

Derrière la façade solennelle de la science et le langage feutré des communications universitaires, s’opérait la neutralisation du scandale par le savoir, le maquillage de l’injustice en objet d’étude. Là où l’Assemblée avait osé un geste politique de rupture, le colloque, lui, se repliait. On substituait la justice à l’analyse, la colère à la distance, la revendication à l’expertise. Ce n’était pas un tournant, mais un enfouissement. On célébrait la mémoire tout en escamotant le braquage, pour transformer le crime colonial en patrimoine académique à disséquer à la loupe.

Ce théâtre de l’amnésie réparatrice sert à organiser une reconnaissance silencieuse, à désamorcer la charge subversive du dossier haïtien et de celui de toutes les victimes du colonialisme. En ce moment précis, elle a pour but de canaliser la parole haïtienne dans un cadre convenable, policé, digestible. Pendant que les institutions académiques françaises s’arrogent le droit de dire le passé, les élites haïtiennes complices anesthésient toute volonté populaire de justice. Les uns encadrent, les autres enterrent. Et tous convergent vers le même objectif pour que rien ne change. Le geste colonial se reproduit dans la structure même de l’événement. L’université devient le nouveau navire négrier de la mémoire. Elle embarque les faits et jette les corps.

- L’université comme outil de dépolitisation d’un crime historique

La transformation du braquage de 1825 en objet d’étude universitaire est une opération redoutablement efficace. Ce filtrage méthodique ne relève pas de l’ignorance, mais d’une volonté de dépolitiser un contentieux explosif. Dans ce protocole de désactivation symbolique, on honore les faits, on empile les sources, mais on évacue leur puissance subversive. Le crime est reconnu, le préjudice, lui, reste intact. On l’ «étudie» , on l’« endigue » et on l’« occulte ». Ô forfait impardonnable ! Nous en souvenons et; nous nous en souviendrons toujours.

Dans cette mise en scène, l’université joue le rôle d’auxiliaire discret du pouvoir. Elle organise l’oubli, elle vise à faire passer un acte de prédation colonialiste pour un fait historique parmi d’autres. Les termes employés en sont la preuve : on parle d’« histoire globale », d’« archives croisées », d’« enjeux mémoriels ». C’est la construction intellectuelle d’un narratif de banalisation, pour contourner deux vérités qui dérangent : la France a-t-elle braqué Haïti ? Et doit-elle rendre ce qu’elle a volé ?

L’extorsion coloniale fut une imposition déguisée en consentement concerté. Ce crime monumental inaugura la destruction économique d’Haïti, enchaînée par des emprunts toxiques contractés auprès du capitalisme financier français qui a prospéré sur la main-d’œuvre paysanne « tailladée et corvéable à merci ». Déjà en 2004, le président Jean Bertrand Aristide eut le mérite de soulever la question de la restitution et de la réparation. Parallèlement, le Dr Francis St Hubert estima cette dette à 21 milliards de dollars. En 2025, l’économiste français Thomas Piketty évalua à son tour le montant à rembourser par la France pour le braquage à environ 30 milliards d’euros, soit plus de 300 % du PIB d’un pays étranglé depuis deux siècles. Une restitution vitale, dans un pays ravagé, affamé, humilié, qui crève aujourd’hui sous le poids de l’ingérence et du mépris.

- Vers une diplomatie de la mémoire sans restitution

En multipliant les colloques, les commissions et les gestes symboliques, l’ancienne métropole cherche à s’exonérer de toute réparation matérielle. Elle vise à contenir la demande de justice dans les bornes du débat savant. La diplomatie de la mémoire remplace la diplomatie des actes. Et certains intellectuels haïtiens, instrumentalisés, jouent ce jeu sans ciller. Ce que la France a imposé en 1825 n’est pas un malentendu historique, c’est un crime économique. Et tant que l’argent ne sera pas remboursé, la responsabilité de la France vis-à-vis d’Haïti ne pourra être ni éludée ni effacée.

On ne répare pas un crime avec des discours creux. L’infamie fondatrice est inscrite dans le sous-développement méthodiquement organisé d’Haïti, que l’Occident a puni pour avoir brisé les chaînes de la servitude . Aucun discours, aucun colloque, aucune table ronde, aucune commission d’experts, d’intellectuels apatrides, de dirigeants vendus ne pourra étouffer le cri d’Haïti. Heureusement, une vérité étouffée n’est pas une vérité morte. La restitution n’est pas une thèse à défendre, mais une obligation à honorer.

Anmwe! Sekou ! Lafrans remèt Ayiti ti kòb la !

BIBLIOGRAPHIE

1- Gauthier, Florence. L’aristocratie de l’épiderme. Le combat de la citoyenneté noire dans les colonies. CNRS Éditions, 2007

2- Haïti et la France Double dette. C3 Éditions, 2025.

3- Jean-Pierre, Michel-Rolph. Silencing The Past: Power and Production of History. Trad. française : La fabrication du silence. Pouvoir et production de l’histoire. Karthala, 2020.

4- Piketty, Thomas. Capital et idéologie. C3 Éditions, 2025.

5- Piketty, Thomas. Une brève histoire de l’égalité. Seuil, 2021.

6- Saint-Hubert, Francis. La Dette d’Haïti ou le prix de l’indépendance. Éditions Mémoire d’Encrier, 2003.

 

Grand Pré, 10 Juin 2025

Hugue CÉLESTIN

Membre de :

Federasyon Mouvman Demokratik Katye Moren (FEMODEK)

Efò ak Solidarite pou Konstriksyon Altènativ Nasyonal Popilè (ESKANP)

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