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La chronique du délabrement

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Un flot. Une trace qui ne pense pas. Une vomissure, oui, jetée sur le papier, murmurée dans le vent, relâchée dans les réseaux d’ondes sans fil sans conscience, je connais des amis qui parlent comme des gens mal éduquer, ( sur Facebook) sans contenus. Ce que moi, je considère comme une légèreté de communication, car sur cette onde sans fi,l ils vengent ils se justifient eux-mêmes, ils savent bien manipuler des gens selon leurs politiques, la foule ne tente pas à savoir, s’il le dit c’est vraie. Le verbe, devenu insouciant, court plus vite que la pensée. Il devance l’intention, contredit la sagesse, et compromet la justice. Et pourtant, c’est par le verbe que l’homme se dresse. C’est par lui qu’il affirme, qu’il juge, qu’il crée et qu’il détruit. Il n’est pas de civilisation sans parole pesée, pesante  parole qui engage, qui lie. Mais lorsque le verbe devient jetable, l’humain devient irresponsable. Il agit sans retour. Il juge sans regard. Il détruit sans présence.

La vomissure, image forte, volontairement brutale désigne ici non le cri de l’âme, mais la décharge de l’égo, l’impulsion non pensée, l’acte linguistique sans racine ni fruit. Ce mot jeté n’a ni souffle ni silence. Il est bavardise, réflexe, réflexe de pulsion. Il n’a pas traversé la chambre intérieure, il n’a pas été examiné dans les miroirs du jugement.  Il façonne une image, trace une direction, altère une perception. Le mot n’est pas neutre. Il est acte. Et cet acte-là, lorsqu’il n’est pas précédé d’un discernement, devient une arme, un poison, une pierre jetée sur les vitres de la vérité.

L’insouciance dont il est ici question n’est pas la légèreté de l’enfance, ni l’oubli heureux du poète  mais plutôt l’oubli de l’autre, de la conséquence, du poids du mot sur la chair du monde. Dans le verbe sans fil, il n’y a pas d’écoute. Il y a émission. Il y a une voix sans visage, une parole sans lieu, un jugement sans loi.

Nous vivons dans une époque où l’oralité numérique a supplanté le silence de l’écriture réfléchie. Là où jadis on polissait sa pensée dans l’encre, aujourd’hui on l’éjacule dans un tweet, un message vocal, un commentaire. La parole n’est plus déposée , elle est expulsée. Elle ne vise plus la clarté, elle cherche l’impact. Elle ne dialogue pas elle réagit. Toute sagesse authentique commence par le frein. La pensée véritable commence par le doute, l’interrogation, la suspension. Bien juger avant d’agir, c’est d’abord se taire pour mieux écouter. C’est refuser la tentation du jugement immédiat, de l’opinion impulsive. C’est accorder au monde  et aux autres  le bénéfice du silence. Mais notre époque confond expression et liberté, parole et vérité. Elle confond l’instantanéité avec l’authenticité. Or, ce n’est pas parce qu’un mot nous vient qu’il doit être dit. Ce n’est pas parce qu’un jugement s’impose qu’il est juste. Il faut apprendre à laisser le mot mourir en soi, parfois, pour éviter qu’il ne tue ailleurs.

Ce que nous appelons ici vomissure, ce n’est pas une critique du langage brut, du cri des opprimés, de la parole libératrice. C’est une mise en garde contre le langage devenu réflexe, habitude, pollution sonore de l’espace humain. Il s’agit de redonner au mot sa profondeur, sa densité, son temps.

Cela suppose une rééducation de l’esprit. Réapprendre à écrire, non pour remplir, mais pour signifier. Réapprendre à parler, non pour exister, mais pour construire. Réapprendre à juger, non pour condamner, mais pour comprendre. Il ne s’agit pas d’éteindre la parole, mais de la re-sacraliser. Car si le mot est un outil, il peut aussi être un temple. Il peut devenir un lieu de communion, de discernement, de présence à l’autre. Mais cela suppose de résister au flux, de sortir de la logique de l’immédiat, de rétablir une éthique du silence. Il faut donc sortir de l’insouciance, de la parole-jet, de la légèreté qui tue. Il faut retrouver le poids du verbe. Non pour s’enchaîner, mais pour se libérer  car il n’est de liberté vraie que dans la conscience.

 

Godson MOULITE

Journaliste et poète haïtien

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