Les assassins sont dans la ville
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Tôt ce matin du 6 mai, dans la commune de Delmas, une adolescente a vu tuer sous ses yeux son père et sa mère qui la conduisaient à l’école. J’aurais aimé pouvoir dire que de toute ma vie d’Haïtienne, je n’ai jamais été témoin d’un crime pareil. Hélas ! Cette mort-là je l’ai déjà vue, entendue. Hier et avant-hier. Une brave mère et un brave père de famille remplissaient leur mission ; des assassins la leur. Des enfants marqués à jamais dans leur chair et dans leur cœur. Les orphelins des récits de mon enfance ne voyaient pas surgir des criminels armés jusqu’aux dents pour saper les bases de leur existence, enterrer leur insouciance. Dans ces romans qui m’ont fait pleurer petite, la misère sous le visage de la faim, du froid ou de la maladie arrachait les parents à leurs enfants. Notre réalité dépasse et banalise la fiction. Des armes automatiques, une voiture prise en chasse, du sang, la police arrivant trop tard...
Et la vie reprend. Deux rues plus loin, on ne s’est pas ému outre mesure du bruit des armes, cela fait partie du décor quotidien. Et puis il y a match de la Ligue des Champions. On remet la consternation à plus tard…
Deux petites filles devenues brutalement orphelines (dont une avec une balle à la jambe) sont encore sous le choc. Une famille dévastée se demande de quoi demain sera fait. Des camarades de classe en pleurs ne peuvent pas comprendre ce qui se passe. Certes, notre légendaire sens de la solidarité fera des merveilles. Je suis payée pour le savoir. Mais au-delà de ces bons vieux réflexes de parents, de voisins, d’amis, de collègues ou même d’inconnus qui consoleront, qui épauleront, notre incapacité à construire la paix sociale et la justice demeure. Oui pour le kole zepòl. Mais oui aussi pour la justice. Les victimes de ce matin de mai sont mortes pour les deux trous de leurs yeux ? Comme celles de la semaine dernière, du mois écoulé, de l’année passée ? « Les assassins sont dans la ville », comme disait cet autre dont les meurtriers courent toujours vingt-cinq ans plus tard.
L’impunité n’est pas une fatalité. Juger et punir des criminels représente une nécessité. Tous les criminels. Les san manman, qui nous assassinent, nous volent, nous violent ont leur place derrière les barreaux. Les juges et policiers ripoux aussi. Parce qu’à force de côtoyer ces atoufè portant cravate ou collier de perles autour du cou, leur serrer la main, s’attabler à leurs côtés, nous finirons tous contaminés. Tôt ou tard nous serons dix millions à nous faire sauter la cervelle réciproquement. Comment éviter ce bain de sang avant qu’il ne soit trop tard ? Une justice aveugle, des procès équitables, des condamnations appliquées à la lettre, des prisons bien verrouillées.
Sans cela, nous verrons encore demain et après-demain d’autres enfants et adolescents de chez nous éclaboussés par le sang de leurs parents tués par balles alors qu’ils les conduisaient à l’école. Œuvrer pour la justice fait partie des devoirs du citoyen. C’est aussi la mission des enfants du Bon Dieu.
Nathalie LEMAINE
6 mai 2025
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