Billet de conjoncture
L’État haïtien est-il décédé ?
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D’un point de vue socio-politique, nous avons le plus grand mal à croire que Lanmò San Jou, Barbecue, Vitelòm, - pour ne citer que ces trois-là -, ainsi que leurs alliés inconnus du grand public, puissent humilier l’État haïtien à ce point sans bénéficier d’un appui puissant derrière lequel ils se retranchent pour mener leurs assauts meurtriers contre un peuple qui ne leur oppose aucune résistance.
La terreur exercée par ces trois criminels en Haïti semble être commandée par des forces invisibles. Sinon, comment expliquer une telle escalade de crimes et de massacres ? S’ils possèdent une telle puissance de feu et une telle capacité de nuisance, pourquoi ne s’attaquent-ils pas aux symboles encore existants de l’État ? Pourquoi s’acharnent-ils à massacrer une population déjà exsangue, sans défense et abandonnée à son sort ?
Quels sont leurs véritables avec leur stratégie macabre ? Pourquoi vident-ils les maisons avant de les incendier ? Qui donne ces ordres et à quelles fins ?
L’ampleur et la précision des exactions laissent supposer une orchestration bien plus complexe qu’un simple chaos criminel. Ce ne sont pas de simples gangs livrés à eux-mêmes, mais des instruments d’une entreprise plus vaste, dont les motivations profondes restent à élucider. Depuis longtemps, il est établi que l’État détient le monopole strict de la violence légitime. Or, en Haïti, ce principe fondamental est aujourd’hui totalement bafoué, jeté aux oubliettes d’un pouvoir qui, incapable d’exercer son autorité, s’enlise dans une impuissance chronique.
Depuis belle lurette, les Haïtiens se demandent qui peut bien se cacher derrière ces chiens enragés. On a en effet du mal à comprendre que l’État, censé incarner la souveraineté, demeure spectateur de sa propre humiliation alors que ces gangs, dirigés par quelques hommes à peine, puissent dominer la scène sécuritaire et même politique - puisque Barbecue se prend pour un révolutionnaire, allant jusqu’à créer un parti politique « Viv Ansanm ».
Il ne faut pas être dupe : ces chefs de gangs ne sont pas aussi puissants qu’ils le laissent paraître. Ils sont téléguidés, soutenus par des forces obscures qui leur dictent leurs avancées et leurs reculs. Il suffit d’observer le jeu trouble des alliances politiques pour comprendre que le peuple haïtien est pris en étau, broyé par des intérêts qui le dépassent et par des jeux de pouvoir qui s’inscrivent dans une logique de domination et de manipulation.
En toute logique, avec un arsenal international de plus de 1 500 soldats, sans compter les policiers et l’embryon militaire haïtien, ces bandes armées ne devraient pas constituer une menace insurmontable. Pourtant, chaque jour, cette impressionnante force se fait ridiculiser, narguer par des vidéos soigneusement mises en scène et diffusées par ces seigneurs du chaos, qui ont compris l’importance de la guerre psychologique et de la communication dans leur stratégie de terreur.
Une esthétique de la voyoucratie
Nous sommes face à une esthétique de la voyoucratie, une mise en scène minutieuse où les gangs ont su exploiter à leur avantage les failles béantes de l’État haïtien. Ils ne sont pas seulement des hommes armés, mais des figures médiatiques qui diffusent leurs discours, organisent leur propre propagande et orchestrent leur ascension à travers une guerre de l’image.
Cette capacité à manipuler l’opinion publique, à jouer avec les nerfs d’une population épuisée et à bout de souffle, est la marque de leur sophistication. Ils ne sont plus de simples bandits, mais des acteurs politiques, des figures de l’ombre investies d’une mission qui dépasse leur propre existence.
Pour combattre efficacement les gangs, on doit à tout prix découvrir ceux qui, dans l’ombre tirent les ficelles, c’est-à-dire les financiers occultes de ces opérations criminelles de grande envergure ainsi que les véritables intérêts à l’œuvre derrière cette déliquescence programmée de l’État.
Sur le terrain haïtien, les officiels de la manipulation ont une longueur d’avance, une maîtrise absolue du timing politique et de l’art de détourner l’attention. Pendant que l’on croit assister à une guerre entre gangs et forces de l’ordre, ce sont - peut-être - des entités plus puissantes, aux ambitions inavouées, qui tiennent les rênes du chaos.
L’État, jadis garant de l’ordre et de la sécurité, n’est plus qu’une coquille vide, incapable de remplir ses fonctions régaliennes. La crise haïtienne ne se résume plus seulement à une guerre de territoires entre gangs et forces de l’ordre mais aussi une crise du pouvoir, une mise à nu de la faillite totale des institutions et des élites, qui, volontairement ou non, ont permis à ce cancer de métastaser jusqu’à atteindre le cœur même de la République.
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