Réponse à l'Ambassadeur Américain, Mike Huckabee, concernant ses rhétoriques racistes et antisémites sur Haiti et Palestine (Gaza)
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Le 10 février dernier, l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, a déclaré sur Fox News que « le Hamas ne peut pas survivre » à Gaza et que l’enclave palestinienne « aurait pu être Singapour, mais que le Hamas l’a transformée en Haïti. En fait, peut-être pire, bien pire que cela. » Ces propos ne sont pas simplement une comparaison malheureuse. Ils reflètent une rhétorique profondément ancrée dans le néocolonialisme, qui instrumentalise Haïti et les noirs haïtiens comme des symboles d’échec et efface la responsabilité historique de l’Occident dans la situation actuelle de ces deux territoires. Cette rhétorique vise également les sémites palestiniens, dénigrant leur lutte pour la dignité et l'autodétermination dans un contexte de résistance coloniale similaire.
Qualifier Haïti de cas désespéré sans rappeler son rôle historique, c’est faire preuve d’une amnésie coloniale coupable. Haïti est la première République noire du monde, le seul pays à avoir vaincu militairement une puissance coloniale esclavagiste et à s’être libéré par ses propres moyens en 1804. Ce défi lancé au colonialisme européen et aux États-Unis, qui bénéficient du système esclavagiste, a eu un coût : un isolement économique orchestré par les puissances occidentales. La France lui a imposé une dette de rançon en 1825, et les États-Unis, qui ont longtemps refusé de reconnaître Haïti, ont occupé le pays de 1915 à 1934, remodelant son économie au profit des intérêts étrangers.
L’occupation américaine d’Haïti en 1915 fut justifiée par une rhétorique raciste et paternaliste qui résonne encore aujourd’hui dans les discours de figures politiques comme Mike Huckabee. Robert Lansing, alors secrétaire d’État américain, déclarait que l’intervention militaire visait à mettre fin à “l’anarchie, à la sauvagerie et à l’oppression”. Dans ses écrits, il affirmait même que “la race africaine est dénuée de toute capacité d’organisation politique”.
Ces justifications n’étaient pas isolées. Lors d’un déjeuner officiel avant sa nomination, un diplomate américain, M. McIlhenny, observant un ministre haïtien, fit une remarque glaçante à Franklin D. Roosevelt : “Cet homme aurait pu être vendu 1 500 dollars aux enchères à la Nouvelle-Orléans en 1860, pour servir de géniteur.” Ce mépris racial s’est traduit par des actes de terreur, notamment l’exécution du résistant Charlemagne Péralte, dont le corps fut exposé crucifié par l’armée américaine pour intimider la population haïtienne.
Après la chute du régime des criminels contre l’humanité des Duvalier en Haïti, soutenu par les États-Unis dans le cadre du 'Plan Condor', suite à la révolte populaire, Haïti a été, depuis les années 1990, le théâtre d’un enchaînement de coups d’État orchestrés ou soutenus par les États-Unis pour empêcher une gouvernance indépendante, populaire et souveraine qui ne servirait pas les intérêts de Washington. En 1991, le président Jean-Bertrand Aristide, premier dirigeant élu démocratiquement après la dictature des Duvalier, est renversé avec l’appui tacite des États-Unis. En 2004, Aristide a de nouveau été évincé dans des circonstances opaques, avec l’implication directe des forces américaines et françaises, ouvrant la voie à une instabilité prolongée. Depuis, Haïti a été plongé dans une crise institutionnelle où les gouvernements soutenus par Washington n’ont fait que renforcer la dépendance économique et politique du pays.
Aujourd’hui encore, Haïti paie pour cette audace de s’être libéré. Les Nations Unies ont récemment souligné que la crise actuelle des gangs armés en Haïti est largement alimentée par le trafic d’armes en provenance de la Floride, aux États-Unis. Un rapport du Bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) a révélé que les armes utilisées par les gangs haïtiens proviennent en majorité des États-Unis, en dépit d’un embargo sur les armes à feu imposé à Haïti depuis les années 1990. Ce paradoxe met en évidence le rôle des puissances occidentales dans l’alimentation du chaos haïtien, tout en refusant de reconnaître leur responsabilité. L’insécurité en Haïti, souvent utilisée pour dépeindre le pays comme un "État défaillant", est en réalité une conséquence directe des dynamiques impérialistes qui favorisent l’instabilité dans les nations perçues comme des menaces à l’ordre néocolonial.
L’assimilation de Gaza à Haïti par Huckabee n’est pas fortuite. Les deux territoires sont perçus comme des poches de résistance à l’ordre mondial imposé par l’Occident. La lutte du peuple palestinien, sémites palestiniens inclus, pour l’autodétermination est un combat contre un projet colonial qui a bénéficié du soutien militaire, financier et diplomatique des États-Unis et de leurs alliés. Comme Haïti en 1804, la Palestine résiste, refusant de se plier à un système qui veut la réduire à l’impuissance. Gaza, sous blocus israélien depuis 2007, est un territoire où plus de 2 millions de personnes survivent dans des conditions inhumaines. Contrairement à la propagande qui veut réduire le problème au Hamas, la question palestinienne est avant tout une question de dépossession, de colonisation et de nettoyage ethnique.
Le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies et plusieurs organisations internationales ont dénoncé les crimes de guerre commis à Gaza. En 2021, un rapport du Comité des Nations Unies sur l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien a souligné que l’occupation israélienne à Gaza et en Cisjordanie constitue une forme d’apartheid. Depuis le 7 octobre 2023, l’invasion israélienne a fait des milliers de morts civils, ciblant infrastructures, hôpitaux et zones humanitaires. En janvier 2024, la Cour internationale de Justice (CIJ), saisie par l'Afrique du Sud, a conclu qu’il existait un risque sérieux de génocide à Gaza, en ordonnant à Israël de prendre des mesures pour éviter toute aggravation des souffrances civiles. Parallèlement, la Cour pénale internationale (CPI) a ouvert une enquête sur les crimes de guerre commis par Israël et le Hamas, un acte sans précédent qui met en lumière la gravité
Les propos de Mike Huckabee illustrent une tendance récurrente dans les discours impérialistes : détourner la responsabilité des puissances coloniales pour la faire reposer sur les victimes elles-mêmes. En comparant Gaza à Haïti, il ne fait pas seulement insulte à ces deux peuples, il cherche à justifier leur oppression. L’idée sous-jacente est que ces territoires auraient pu être prospères, mais qu’ils ont échoué par leur propre faute – un narratif qui ignore délibérément les interventions extérieures, les blocus, les occupations militaires et l’exploitation économique dont ils sont victimes.
Cette rhétorique s’inscrit dans une vision du monde où seuls les États occidentaux et leurs alliés sont considérés comme civilisés, tandis que les nations qui osent défier cet ordre sont condamnées à être réduites à des "zones de chaos". Gaza et Haïti ne sont pas des "échecs" : ce sont des territoires asphyxiés par des politiques néocoloniales qui visent à les maintenir sous domination. Leur sort ne dépend pas d’un supposé échec interne, mais bien de l’oppression continue exercée par les puissances qui refusent de voir s’émanciper ceux qu’ils considèrent comme des subalternes.
La comparaison faite par Huckabee ne devrait pas nous surprendre. Haïti a défié l’ordre colonial au 19e siècle et néocolonial au 20ème siècle et en est en train de payer le prix aujourd’hui. Gaza et la Palestine font face à un châtiment similaire. Mais Haïti et la Palestine résistent encore aux doctrines expansionnistes et impérialistes fondées sur les mythes racistes et/ou antisémites de « destinée manifeste » ou «Les Protocoles des Sages de Sion».
Jackson Jean
À propos de l’auteur :
Jackson Jean est journaliste international et un défenseur des droits humains et chercheur spécialisé dans les questions de migration et de justice réparatrice. Alumni du Programme des Nations Unies pour les personnes d’ascendance africaine (OHCHR, Suisse) en 2024. Il est membre cofondateur du Programme de Recherche et d’Extension sur l'afro descendance et les Études Afro-diasporiques (UNIAFRO) à l'Université nationale de San Martín (Argentine), Co-auteur du Plan de Réparation socio-économique pour Haïti de l’Université West Indies (Jamaïque) et cofondateur du Réseau Hémisphérique pour les droits des migrants haïtiens (Global Justice Clinic — New York University, USA).
Titulaire d’un Diplôme philosophie de Libération et d'un Diplôme d'étude avancée en gestion législative et Politique publique, avec une concentration en Affaires étrangères, Sécurité intérieure et Défense nationale, il s’intéresse particulièrement aux coopérations Sud-Sud, à la géopolitique des droits humains et aux impacts des politiques étrangères sur les peuples historiquement marginalisés.
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1 commentaire
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Carpediem
Well done ! Merci