Haïti-Bwa-Kale : Derrière la rationalisation d'une forme de justice populaire et une réponse légitime à l'insécurité
Écouter l'article
Résumé
La montée de l'insécurité est devenue de plus en plus inquiétante en Haïti où l'État est paru inexistant, (failli à ses missions régaliennes) face à l'offensive des gangs armés. Certaines franges de la population, pour y résister, utilisent différents moyens et mécanismes. Parmi lesquels se trouve le Bwa kale, comme mode de réponse populaire, derrière laquelle se trouve une formule de rationalité : une forme de sentence administrée aux suspects et présumés coupables de terroristes.
Le Bwa-Kale, à côté de différentes connotations socio-linguistiques qui empruntent le quotidien haïtien, est une forme de justice populaire due à l'insécurité chronique, marquée par la prolifération de gangs armés dans un contexte d'absence quasi totale de l'État haïtien. L'intensification de la violence des gangs a conduit à l’adoption de mesures extrajudiciaires, pour dénoncer cette pratique criminelle des gangs, par le fait que les mouvements de mobilisation populaire à travers les rues sont menacés de tous genres.
Pour mieux appréhender cette question, l'exploration de différentes facettes de ce phénomène, comme ses différentes causes et conséquences, le contrôle technique et stratégique de certaines zones où la population civile érige des barricades, des cellules de vigilance et barrières à l’entrée des rues ou zones, est mis en branle.
Dans un rapport publié le 24 juin 2023, selon le Centre d’Analyse et de Recherche en Droits de l’Homme (CARDH), entre le 24 avril et le 24 juin 2023, au moins 204 présumés membres de gangs ont été trouvés morts. Au moins, au sein de la population civile, 4700 vies ont été éteintes sur tout le territoire durant l'année 2023; et, aujourd'hui au sein de cette même population, le nombre a augmenté, en Haïti, 5 600 personnes ont été enregistrées, estiment les Nations-Unies. Alors qu’entre juin 2022 et juin 2023, cinquante huit (58) policiers ont été assassinés par les gangs, selon un recensement du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH).
En revanche, l'on se demande pertinemment dans quelle mesure le Bwa Kalé, comme forme de justice populaire, peut-il constituer une forme de réponse efficace à la violence des gangs ? Ou du moins, cette réaction populaire, soutenue par des stratégies de contrôle de zone, donne-t-elle lieu au risque de voir une dégénérescence aggravée où l'État serait totalement au point mort d'y mettre un frein?
Par cette interrogation, j’avance comme hypothèse que le Bwa-Kale, est une réponse populaire à l’intensification de la violence armée des gangs, une forme de rationalité exprimée par une population menacée d'extinction sous l'effet des terroristes, loin d'être perçue comme des réactions cannibales ou anarchistes. Le Bwa-Kale s'inscrit dans une dynamique de résistance et de survie collective d'une population haïtienne exaspérée par l'extrême violence humanicide et économicide des gangs armés. Il constitue des gestes d'une population responsable face aux réactions désespérées d'un État moribond, où le Bwa Kale devient une condition sine qua non pour tenter de le contenir.
Ce qui permet à la fois de se questionner autour de la complexité communicationnelle de cette forme de justice expéditive où chaque individu méconnu fréquentant des zones doit être muni de sa carte d'identité nationale. Dans le cas contraire, est déclaré suspect, serait passible de Bwa kale.
En adoptant une méthode qualitative, j'ai dirigé des entretiens et fait des observations, pour comprendre l'évolution ou l'étendue du phénomène et les différentes stratégies de protection des zones prises par les habitants contre tout éventuel envahissement des gangs. Des barricades, des barrières et des cellules de vigilance sont érigés, y incluant en majeure partie des agents de police à l'entrée de certaines zones de la région métropolitaine de Port-au-Prince, notamment : Avenue Ernest, Canapé Vert, Mousseau, un peu partout à Delmas, Turgeau, Carrefour-Feuilles, Solino, Nazon, Port-au-Prince, Delmas, Pétion-Ville.
Cette nouvelle disposition collective permet à ces populations d’alerter, à la fois, les individus méconnus de se munir de leurs pièces d'identité et les membres de gangs que ces zones sont protégées, en partie. Ce qui permet de comprendre que le Bwa-Kale comme forme de justice populaire, illustre la nécessité pour toute société, face à une violence endémique, lorsque l'État est complètement paralysé, de se mutualiser autour d'un plan commun, de la quête d'un élan de survie, et mobiliser des stratégies, même extrêmes, pour se défendre et rétablir un semblant d'ordre public.
Tout en concluant que le Bwa-Kale, comme formule de justice populaire, renvoie, non seulement à une forme de rationalité pour empêcher la progression de la quête de territoires, de pillages, d'incendies, de viols, dassassinat etc., mais aussi pour essayer de dissimuler la guerre de propagande médiatique orchestrées par les gangs armés. Ce mode de verdict populaire est devenu, pour quelques franges de la population haïtienne, la priorité de l'heure compte tenu de l’inefficacité des appareils de l'État. A côté de son attrait sociojuridique, le Bwa-Kale est vu aussi, d'un point de vue sociolinguistique, comme un slogan populaire venant allonger le mode de parler haïtien, loin d'être une entreprise cannibaliste ou anarchiste prolongée.
Mots-clés : Haïti, insécurité, gangs armés, exercice populaire, économicide, politicide, rationalité, Bwa kalé, justice populaire, crise humanitaire, humanicide, État régalien.
Elmano Endara Joseph
0 commentaire
Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.
Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.
Se connecter Créer un compte
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.