Billet de conjoncture
Dimitri Hérard : le grand déballage !
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Après plus de trois ans de silence, Dimitri Hérard, ancien chef de l'Unité de Sécurité Générale du Palais national (USGPN), a décidé de sortir de son mutisme pour exposer sa version des faits, face aux accusations qui pèsent sur lui depuis plusieurs années. Jusqu’à présent, seule la version relayée par les médias, les réseaux sociaux et, bien entendu, le fameux téléphone arabe, était accessible au public. En revanche, l'enquête menée par la justice n’a toujours pas été rendue publique.
Lors de deux entretiens – l’un d’une durée de deux heures et demie, l’autre de trois heures et quatorze minutes –, ce plaidoyer, bien que personnel, met en lumière plusieurs dysfonctionnements au sein de la société haïtienne, pour ne pas dire des tares, même si ce n’était pas l’objectif principal du militaire.
Bien que certains de ces problèmes sociétaux nous soient déjà connus, les voir exposés avec une telle acuité ne peut que susciter une prise de conscience. Quelle que soit la position de chacun, il est impossible de rester indifférent face à ce déballage qui met en lumière les travers de notre société dans son ensemble. Il est cependant regrettable que ces propos n'aient pas été exprimés dans un cadre plus formel, mais la situation actuelle, marquée par toutes sortes de détestations, ne s'y prête malheureusement pas.
Parmi nos principaux maux, la corruption figure en tête de liste. Un fléau profondément ancré dans la société haïtienne, véritable frein au progrès. Sans un parrain, aucune chance d’accéder à un poste, aussi qualifié soit-on. Cela se retrouve aussi, comme l’indique Hérard, dans la police où la compétence est souvent reléguée au second plan, voire totalement ignorée, au profit d'autres critères. Et ce, même si le candidat est, dans le cas de la police, un professionnel expérimenté dans le domaine des armes.
Ce type de népotisme engendre une résistance au changement et, par ricochet, un mépris de l’intérêt général, du bien commun. Hérard raconte ses déboires lorsqu'il a tenté de "mettre de l'ordre" dans l'institution qu'il était chargé de diriger, notamment en cherchant à faire disparaître la pratique des chèques zombies, entre autres. Force est de reconnaître que cette réticence au changement est d’ailleurs présente dans toutes les administrations publiques. Ce rejet de la modernité s’explique aussi par cette tendance profondément ancrée à ne pas respecter les lois. D’ailleurs, on n’y a recours que lorsqu’elles servent nos intérêts. On les viole sans scrupule quand elles nous dérangent.
On connaît les conséquences dévastatrices de la corruption : elle ne mène pas seulement au mépris de la compétence, mais elle nourrit les théories du complot, provoque des attaques personnelles et crée une société où la paix sociale est difficile à atteindre. Ceux qui s'efforcent d'agir avec rigueur et souci de qualité se trouvent souvent confrontés à l'hostilité de personnes incompétentes ou de ceux qui privilégient un gain financier immédiat au détriment du bien commun. Le résultat est sans appel : une dégradation progressive de notre environnement professionnel et social, retardant à la fois l’avancement de la démocratie et le développement économique.
Le fléau de la « presse » !
Une autre plaie que révèle cette percée médiatique est le travail souvent défaillant de la presse nationale, ou ce qu'il en reste. Peu de journaux ou de stations de radio respectent encore le code déontologique du journalisme. Le sensationnalisme domine, car c'est ce qui génère des ventes. Le journalisme d'investigation a longtemps déserté cette presse, qui se contente désormais de buzz. Cependant, en la matière, les réseaux sociaux les surpassent, grâce à l’énorme possibilité de falsifier à la perfection les données et les images.
Les fake news constituent encore une plaie qui frappe de plein fouet la société haïtienne. Deux raisons expliquent le règne des fausses informations : l’omniprésence des médias sociaux, grâce auxquels on peut instantanément détruire la réputation de quelqu’un. Selon une étude du chercheur américain en sciences cognitives, David Rand, du Massachusetts Institute of Technology (MIT), sur 100 fausses informations qu'il lit, l'être humain a tendance à en croire au moins 20. Autrement dit, nous, les humains, avons du mal à distinguer les fausses nouvelles des vraies. Notre cerveau fonctionne de manière à ce que nous trouvions les fausses informations attrayantes. D'où le succès des rumeurs circulant sur les personnes que nous considérons comme nos adversaires. Les scientifiques pensent qu'il faudrait une sorte de vaccin cognitif pour lutter contre cette faiblesse.
Il y a aussi le fait que la justice dans notre pays est quasi inexistante, et de ce fait, les procès en diffamation sont littéralement impossibles. Donc, les gens s’adonnent à cœur-joie aux manipulations de toutes sortes.
Il faut reconnaître que nous ne sommes pas les seuls à faire face à ce fléau. Les États occidentaux rencontrent également de grandes difficultés dans leur lutte contre ce phénomène, qui porte atteinte aux fondements de la démocratie. Mais, contrairement à nous, ils sont mieux lotis, car les citoyens de ces pays ont accès à des structures qui mettent un point d'honneur à bien informer le public : la presse d'investigation, les fondations politiques, etc. La presse occidentale dispose aussi des fameux "fact-checking" au moins. Et, pour contrecarrer les injustices, la justice est présente en cas de diffamation.
Mais nous, en Haïti, nous sommes littéralement livrés aux fake news, à la désinformation et à la diffamation. Et la misère ne fait qu’aggraver les choses, car on peut facilement payer quelqu'un pour vous diffamer, cette personne ne risquant rien. Le jeune officier Hérard, comme tant d'autres, l'a vécu dans sa chair pendant des années. D’où ce leitmotiv dans son intervention : « ventre affamé n’a point d’oreilles ».
L’intervention de Dimitri Hérard, quelle que soit l’opinion qu’on en ait, met en lumière la difficulté de construire une société où l’éthique est véritablement valorisée. Dans un contexte où toutes les paroles semblent se valoir, la confusion ne fait qu’aggraver l'absence de justice pour tous. Le véritable défi réside dans le fait de ne pas se retrouver face à un choix entre croire ou ne pas croire. Malheureusement, nous en sommes encore loin, car tant que la justice reste silencieuse et que nos institutions demeurent sous l’emprise d’intérêts politiques contraires au respect du droit, il semble difficile de sortir de ce marasme, de ce «crépage de chignons» permanent, de ce « chen manje chen ».
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