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Insécurité et violence des gangs: le Rapport d’évaluation rapide de l’impact de la crise (RCIA) révèle l'ampleur des dégâts sur l'économie haïtienne

Insécurité et violence des gangs: le Rapport d’évaluation rapide de l’impact de la crise (RCIA) révèle l'ampleur des dégâts sur l'économie haïtienne

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Haïti, un pays marqué par des décennies de troubles politiques, sociaux et économiques, traverse actuellement une crise d'une ampleur exceptionnelle, exacerbée par l’augmentation de la violence des gangs et de l’insécurité. Le rapport d’Évaluation rapide de l’impact de la crise (RCIA) met en lumière les conséquences dévastatrices de cette crise sur l’économie haïtienne, estimant qu’entre 2024 et 2026, le pays aura besoin d’une aide d’urgence de 1,34 milliard de dollars pour amorcer un processus de stabilisation et de relèvement (RCIA, 2024). Cette analyse approfondie cherche à explorer comment l’insécurité, alimentée par la violence des gangs, affecte profondément l’économie, les infrastructures, la gouvernance, la protection sociale et la sécurité en Haïti.

 

Une crise multiforme: entre insécurité, perte économique, perturbation des activités commerciales, réduction des recettes fiscales et fragilisation des institutions

L’augmentation exponentielle de la violence des gangs, qui contrôlent aujourd’hui plus de la moitié du pays, a des répercussions graves sur l’ensemble des secteurs économiques. Ces groupes criminels contrôlent des zones stratégiques, notamment les ports, les routes commerciales et les quartiers urbains où se concentrent les entreprises. L'insécurité généralisée entrave gravement le commerce, l'industrie, l'agriculture, et même les services essentiels comme la santé et l'éducation. En effet, la production a chuté de 39 % par rapport aux prévisions de 2024, entraînant une perte économique d’environ 9,7 milliards de dollars (RCIA, 2024). Les zones les plus touchées par cette chute sont la capitale, Port-au-Prince, ainsi que l’Artibonite. En raison de l'insécurité, les exportations sont fortement réduites, et de nombreuses entreprises locales ferment leurs portes. Les petites et moyennes entreprises (PME), qui représentent une part importante de l'économie informelle, sont particulièrement vulnérables. Elles doivent souvent faire face à des extorsions de la part des gangs, ce qui limite leur capacité à croître et à créer des emplois. Ces chiffres alarmants témoignent de l'ampleur du défi économique auquel le pays fait face.

L’insécurité impacte également les recettes fiscales de l'État. En 2024, les recettes fiscales d'Haïti ne représentent que 7,4 % du PIB, bien en deçà du niveau nécessaire pour financer les services publics essentiels. Le manque de collecte des impôts, exacerbé par l'incapacité du gouvernement à contrôler les zones contrôlées par les gangs, entraîne des déficits budgétaires chroniques. Le manque de ressources compromet également la capacité de l'État à investir dans les infrastructures de base, telles que l'eau, l'électricité et les routes, nécessaires au bon fonctionnement de l'économie. De plus, l'incapacité d'Haïti à garantir la sécurité juridique et la protection des droits de propriété réduit considérablement l'attrait du pays pour les investisseurs étrangers, qui préfèrent éviter un environnement instable, freinant ainsi la croissance du secteur privé.

Les gangs, en plus de créer un climat de terreur, imposent des extorsions qui paralysent l’économie locale et détruisent les réseaux commerciaux. Les entreprises, petites ou grandes, sont contraintes de fermer ou de réduire leur activité face à la menace constante, ce qui entraîne une perte de revenus et un recul généralisé de l’investissement. Cette situation génère un cercle vicieux : la violence détruit l’économie, et l’économie fragile nourrit à son tour l’instabilité sociale (Banque Mondiale, 2023).

 

Impact de la violence sur les infrastructures et la gouvernance

La crise haïtienne actuelle a également dévasté les infrastructures essentielles à la vie quotidienne et au développement économique du pays. Le secteur de l’électricité, déjà fragile, a été particulièrement touché avec la destruction de six sous-stations et de vingt lignes de distribution, affectant plus de 60 % des habitants de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Le manque d'accès à l'électricité a un impact direct sur les entreprises, la production industrielle et les services publics, compliquant davantage la relance économique (PNUD, 2023).

Le secteur de l'eau potable, également fragile, n'est pas épargné, avec 55 % des sites de la DINEPA endommagés, entraînant des pénuries d’eau dans de nombreuses régions du pays. Ce manque d’eau potable a des conséquences dramatiques sur la santé publique et accroît la vulnérabilité de la population (Oxfam International, 2023). L’effondrement des bâtiments publics, notamment des administrations pillées, et l’augmentation des prix des loyers privés en raison de l’abandon de quartiers, montrent à quel point les infrastructures sont dans un état de délabrement avancé (RCIA, 2024).

L’inefficacité des institutions publiques et la dégradation de la gouvernance, illustrées par le départ de milliers de fonctionnaires et la faiblesse du système judiciaire, renforcent l’instabilité politique. Entre septembre 2021 et juin 2024, 8 602 fonctionnaires ont quitté leurs postes, réduisant de 7,8 % la main-d'œuvre du secteur public, et 57 % des juges du Tribunal de Première Instance de Port-au-Prince ont quitté leurs fonctions (PNUD, 2023). La réduction de l’appareil judiciaire et la faiblesse de l’État de droit entravent la capacité de l'État à gérer et à résoudre les conflits, augmentant encore l'insécurité et la crise institutionnelle.

 

Le recul de la protection sociale, la montée de la pauvreté et la migration forcée

L’un des effets les plus dramatiques de cette crise est la montée de la pauvreté et de l'insécurité alimentaire. Selon le RCIA, près de 50 % de la population est en situation d'insécurité alimentaire aiguë, soit environ 5 millions de personnes (Banque Mondiale, 2023). Cette situation est exacerbée par les violences qui rendent l'agriculture difficile et freinent la circulation des biens alimentaires à travers le pays. Le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté a augmenté de manière significative : en 2024, 36,4 % de la population haïtienne vit dans l'extrême pauvreté, contre 29,9 % en 2020 (RCIA, 2024).

De nombreux Haïtiens, désespérés par la situation, sont contraints de migrer, souvent illégalement, vers d’autres pays à la recherche de meilleures conditions de vie. Cela entraîne une fuite des cerveaux et une perte de capital humain qui ralentit encore la reprise économique. Les déplacements internes, causés par l’insécurité, aggravent encore la situation. Près de 703 000 personnes ont été déplacées en septembre 2024, soit une augmentation de 22 % par rapport à juin de la même année (PNUD, 2023). Ces déplacés, souvent sans ressources, vivent dans des conditions précaires, renforçant ainsi le cercle de la pauvreté.

Le système de protection sociale, déjà fragile, est lui aussi fortement impacté. Le rapport fait état d’une réduction significative de l'accès aux services essentiels, notamment la santé, où 42 % des infrastructures de santé à Port-au-Prince sont partiellement fonctionnelles et 18 % totalement inaccessibles (Oxfam International, 2023). La crise des gangs ne fait qu'aggraver cette situation en empêchant les personnes vulnérables d'accéder aux soins de santé et aux services sociaux.

 

La nécessité d’un investissement urgent pour le relèvement d’Haïti

Face à cette crise, Haïti doit impérativement mobiliser des ressources substantielles pour amorcer un redressement durable. Le RCIA estime que 1,34 milliard de dollars seront nécessaires pour la période de 2024 à 2026, répartis comme suit : 450 millions de dollars pour la réhabilitation des infrastructures, 388 millions pour la sécurité et l’État de droit, et 386 millions pour la protection sociale. L'État haïtien devra également se concentrer sur des investissements dans les services essentiels pour améliorer l'accès à l'eau potable, à l'électricité, à la santé et à l'éducation (RCIA, 2024).

Au-delà des investissements matériels, un soutien institutionnel et un renforcement de la gouvernance sont essentiels. Cela inclut la reconstruction des capacités judiciaires, la sécurisation du territoire, et la mise en place d’un système fiscal plus efficace pour financer les réformes à long terme. La coopération internationale, couplée à des réformes internes, sera essentielle pour restaurer la stabilité à long terme et promouvoir une croissance inclusive et durable (Commission européenne, 2024).

 

Une urgence pour Haïti

L’impact de l’insécurité et de la violence des gangs sur l’économie haïtienne est profond et nécessite une réponse rapide et coordonnée. La crise actuelle a non seulement détruit les bases économiques du pays, mais a également exacerbé la pauvreté et l’inégalité. Le besoin urgent d’une aide internationale et d’une réorganisation interne est devenu une nécessité pour éviter un effondrement total de l’économie et amorcer un processus de redressement. En somme, Haïti se trouve à un carrefour décisif. Le relèvement du pays passe par une action concertée entre le gouvernement, la société civile et la communauté internationale, afin de restaurer la sécurité, reconstruire les infrastructures et mettre en place des politiques publiques de protection sociale pour faire face à la crise actuelle et préparer un avenir plus stable et prospère.

Le rapport RCIA prévoit une conférence des bailleurs de fonds pour le premier trimestre 2025 à Washington DC, dans l’espoir de mobiliser les financements nécessaires à la stabilisation et à la reconstruction du pays. Toutefois, depuis le tremblement de terre dévastateur du 12 janvier 2010, la communauté internationale a promis à plusieurs reprises son soutien financier et logistique à Haïti, mais les résultats ont été loin des attentes. Malgré des engagements massifs, les fonds promis n’ont pas toujours été déboursés et, lorsque cela a été le cas, les délais n’ont pas été respectés. De plus, les projets financés ont souvent été mal coordonnés, voire inefficaces. La reconstruction du pays a ainsi été un échec retentissant. La corruption et la mauvaise gestion administrative, tant de la part du gouvernement haïtien que du secteur privé, sans réel sentiment d’appartenance, ainsi que des bailleurs de fonds, ont grandement contribué à cet échec. Aujourd'hui, un sentiment de scepticisme plane sur la volonté réelle de la communauté internationale d'aider à répondre aux besoins urgents du pays. Les promesses de financements pour la stabilisation et la reconstruction d'Haïti risquent une fois de plus de se heurter à des obstacles bureaucratiques et à une absence de suivi rigoureux, comme cela a été le cas après les catastrophes précédentes.

 

Revue théorique des impacts

Pour comprendre les effets de l'insécurité et de la violence des gangs sur l’économie haïtienne, plusieurs théories économiques, sociales et institutionnelles peuvent offrir un éclairage pertinent. Parmi celles-ci, trois approches théoriques s'avèrent particulièrement éclairantes: la théorie de l’instabilité économique, la théorie du capital humain et l’analyse du capital social. Ces théories expliquent comment l’insécurité générée par les gangs impacte non seulement la croissance économique, mais aussi le développement social et l’efficacité des institutions dans le pays.

La théorie de l’instabilité économique, développée par Sachs et Warner (1995), soutient que les pays confrontés à des crises politiques et sociales chroniques connaissent un ralentissement économique marqué. Cette théorie est particulièrement pertinente pour expliquer la situation décrite dans le Rapport d'évaluation rapide de l'impact de la crise (RCIA), qui met en évidence les conséquences de la violence des gangs et du phénomène Viv Ansanm. Cette insécurité génère une réduction des investissements étrangers, perturbe les activités économiques locales et limite l'accès au crédit pour les entreprises haïtiennes. Le rapport RCIA souligne que la violence des gangs entraîne une chute de la production de 39 % en 2024 par rapport aux prévisions, avec des pertes économiques estimées à 9,7 milliards de dollars. La situation est également expliquée par la théorie du capital humain et celle du capital social. Selon Gary Becker (1993), les investissements dans l'éducation et la santé sont cruciaux pour le développement économique. Cependant, l’insécurité liée aux gangs en Haïti empêche l'accès à une éducation de qualité et limite les opportunités professionnelles. La violence des gangs à Port-au-Prince a particulièrement affecté les secteurs de l'éducation et de la santé (Brumaire, 2024). Les écoles, notamment l’Université d'État d'Haïti (UEH) et les lycées publics, ont souffert d’une fermeture prolongée ou d’un fonctionnement réduit. De plus, l'insécurité compromet gravement l'État dans sa capacité à fournir des services de santé, un secteur déjà fragilisé par des années de sous-investissement et d’inégalités.

En outre, la théorie du capital social de Robert Putnam (2000) met en lumière l’effondrement des réseaux de confiance au sein des communautés, phénomène exacerbé par la violence des gangs. Cela empêche toute forme de coopération nécessaire à la reconstruction du pays. Les attaques répétées des gangs contre les infrastructures publiques, les entreprises et les institutions judiciaires ont provoqué une perte de confiance dans les autorités et ont contribué à la division des communautés, rendant toute initiative collective de reconstruction pratiquement impossible. Le rapport RCIA souligne que la destruction du capital social empêche la relance économique, car elle bloque la coopération entre les citoyens et les institutions nécessaires pour résoudre les problèmes urgents du pays. Ainsi, l’insécurité générée par les gangs n'affecte pas seulement la stabilité économique à court terme, mais compromet aussi les efforts de développement à long terme, en fragilisant les secteurs vitaux comme l’éducation, la santé et la cohésion sociale

 

Rubson Brumaire
Économiste, M. en Développement, Étudiant en MBA

 

Bibliographie:

  1. Banque Mondiale. (2023). Évaluation des conséquences économiques de l’insécurité en Haïti.
  2. Becker, G. S. (1993). Human Capital: A Theoretical and Empirical Analysis, with Special Reference to Education (3rd ed.). University of Chicago Press.
  3. Brumaire, R. (2024). Violence des gangs à Port-au-Prince: L'éducation et la santé sur le banc des accusés. Le National. https://www.lenational.org/post_article.php?tri=2030
  4. Commission européenne. (2024). Investir pour la reconstruction d’Haïti.
  5. Nations Unies. (2023). Haïti : Rapport sur l’insécurité et l’impact des gangs sur les infrastructures.
  6. Oxfam International. (2023). La crise haïtienne: L'impact sur la population et les conditions de vie.
  7. Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). (2023). Haïti : Progrès et défis dans la gouvernance et la sécurité.
  8. Rapport d’Évaluation Rapide de l’Impact de la Crise (RCIA), Haïti, 2024.
  9. Putnam, R. D. (2000). Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community. Simon & Schuster.
  10. Sachs, J. D., & Warner, A. M. (1995). Natural resource abundance and economic growth. NBER Working Paper No. 5398. National Bureau of Economic Research. https://www.nber.org/papers/w5398

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