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Affliction !

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Généralement, je donne un titre à mes textes avant de les commencer. C’est comme une ligne directrice. Mais là je suis bloqué dans une indécision indissoluble. Je perds toute inspiration. Je ne sais plus comment exprimer mon état d’âme dans une Haïti où l’on ne peut plus rêver, où l’on ne peut plus croire, où l’on est obligé de vivre dans la désespérance, la déchéance quotidienne.

C’est un état d’impuissance, de solitude profonde que Rousseau, Albert Camus, Julian Baggini ou Pierre Bourdieu qualifieraient de désocialisation. Mais Hannah Arendt l’appelle l’esseulement. La philosophe allemande d’origine juive aux dix doctorats honoris causa, distingue trois manières d’être seul: l’isolement qui est le fait de n’être ni avec soi ni avec les autres; la solitude qui implique d’être avec soi sans être avec les autres et l’esseulement qui est le sentiment pénible d’être seul, c’est-à-dire de souffrir la douleur de n’être ni avec soi ni avec les autres.

Vivre seul, confère une certaine liberté dont on jouit avec concupiscence, mais qui n’offre aucune sécurité. Et l’on se rend vite compte qu’on est dans un monde complexe de manipulation, d’hypocrisie, de duperie et de fraudes. C’est le cas de l’état individuel comme de l’État républicain. Celui-là, qui est profondément seul même dans des espaces grouillant de monde. Et celui-ci qui, malgré la globalisation, les intentions exprimées et les discours répétitifs, rébarbatifs de nations étrangères ou d’organismes internationaux pour lui promettre monts et merveilles, voit sa descente aux enfers ne fait que s’accélérer quotidiennement.

Qu’on ne s’y méprenne pas, vivre dans la solitude ou un peu en autarcie est parfois une bonne chose. Car cela permet de se ressourcer, de se retrouver pour se reconstruire, se renforcer aussi. Il s’agit toujours de revoir le chemin parcouru, de connaître son histoire pour éviter de la revivre.

Mais l’esseulement abat l’âme, anéantit l’être, dépeuple et tue le corps.

C’est une lutte acharnée que de vouloir se repérer, se faire une place ou juste jeter l’éponge, parce que l’on est sans repère et parce que rien ne se montre à l’horizon. Cette Haïti, c’est un monde meurtri, sans âme, sans espérance. Et j’y suis tel un drogué en surdose, incapable de se défaire de sa drogue.

J’y suis dans l’isolement jusqu’à y être esseulé totalement. J’y cherche l’amour, une raison de vivre. Mais j’y suis piégé. Le désir de m’en affranchir n’est pas aussi fort que celui d’y affronter la peur, l’échec, les désillusions. En attendant, je suis encore dans cette course contre la montre vers un but, l’accomplissement d’un vieux rêve, un avenir, une vie!

Mais ici la vie n’est pas simple. Tout est improbable. Il n’y a pas d’avenir préétabli ou de destin tout tracé. C’est l’humeur des jours ou des bandes armées qui y déterminent l’existence. Et mon cœur n’en est pas moins seul dans cette errance dont je perds totalement le contrôle.

Je suis fourvoyé dans ces abysses, sans guide, sans itinéraire avec un cœur qui pleure son esseulement. Il y a aussi cette culpabilité qui me ronge l’âme pour ne pas être à la mesure des défis, pour ne pas être exceptionnel, pour ne pas être assez fort face à l’adversité. J’en suis dégoûté. J’en suis meurtri. Et j’en meurs. Ça brûle à l’intérieur. J’ai le cœur qui saigne. J’ai le cœur qui se vide.

Ce n’est pas un spleen. C’est une affliction ! Le voilà mon titre finalement. Il n’a pas commencé le texte. Il l’a fini.

 

Jackson Joseph

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