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Cap-Haïtien: entre fragilité environnementale et déficit de gouvernance publique

Cap-Haïtien: entre fragilité environnementale et déficit de gouvernance publique

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Les dernières pluies qui se sont abattues sur le pays en général  et sur Cap-Haitien, en particulier, durant plusieurs jours, accompagnées des dégâts enregistrés peuvent être considérés comme  un sujet de grande préoccupation tant pour des hommes politiques que des professionnels et agents économiques. De tels événements récurrents invitent à réfléchir sur la fragilité de nos écosystèmes et du déficit de gouvernance publique en Haïti.

En effet, il a suffi seulement deux(2) jours pour nous donner l'image d'une catastrophe épouvantable marquée par l'inondation des rues de la ville avec ses effets sociaux immédiats. Toutes les activités sont suspendues au centre-ville et la population ne sait à quels saints se vouer pour un accès à des services pour lesquels elle ne peut plus attendre. Ils sont nombreux des ménages qui devront compter sur des abris provisoires pour se loger en toute sécurité. Des eaux puantes de la ville font craindre la résurgence d'épidémies qui laissent déjà présager un état d'urgence sanitaire au Cap-Haitien. Des ménages qui entreprennent, jusque-là, des activités dans le secteur informel, comme moyens d'existence, doivent encore attendre en perspective d'une reprise de leurs activités. Tout ceci avec leurs effets d'entrainement sur l'accessibilité aux biens et services de base  et une reconfiguration des stratégies de survie plus exigeantes. Une telle situation interpelle déjà le corps social de différents horizons.

Patrick Alexis, l'un des instigateurs de cette nouvelle organisation socio-politique portée très récemment sur les fonds baptismaux connue sous le nom «Moun 9» presse le Premier ministre Alix Didier Fils- Aimé de prendre des mesures urgentes susceptibles de sauver la ville historique du Cap-Haitien. D'autres dirigeants politiques, les directeurs d'écoles, d'églises, le citoyen ordinaire entre autres  prédisent l'abandon de la ville en raison de ces problèmes environnementaux. C'est donc l'occasion de se prononcer sur les investissements publics de cette zone qui sont consentis par L'Etat sur une base régulière dans le pays. Si l'on fait un coup d'œil rétrospectif de ces investissements, ces dernières décennies, dans le pays, il y a lieu de constater une priorisation pour le Nord. Toutefois, on observe une concentration à proximité de la République Dominicaine et la zone Sud du Cap-Haitien. Citons, sans qu'ils soient exhaustifs, Parc Industriel de Caracol, la construction de l'Aéroport du Cap-Haitien, les activités courantes à Labadie, Citadelle, Sans- Souci, une quantité inombrable  de projets exécutés sur financement de la coopération bilatérale et multilatérale. Ces projets sont tous concentrés dans la zone Sud du Cap-Haïtien et sont exécutés par des OPS en sous-traitance sous la supervision d'un coordonnateur. Très peu d'attention a été accordée au reste du département.

Cette stratégie jugée, pour le moins, discriminatoire, est questionnable pour plusieurs raisons. Tout d'abord, elle pourrait constituer un handicap de taille à la mise en œuvre de tout plan d'aménagement du territoire au Cap-Haitien par le fait que toutes les ressources nécessaires  dont, les humains, à sa mise en œuvre doivent être recherchées ailleurs. Dans un second degré, ces humains risquent de mettre à rude épreuve le marché de l'offre et de la demande des biens et de services de cette zone avec, vraisemblablement, un déficit de l'offre qui va induire indubitablement une situation inflationniste. D'une manière ou d'une autre, l'impact de telles incohérences peut être  ressentie sur la performance aussi bien sur les plans, économique et sociale que sur le plan environnement. Ces considérations nous amènent à demander en quoi cette stratégie discriminatoire a-t-elle contribué à faciliter et entretenir la situation actuelle au Cap-Haitien?

 

Une question d'approches

Ils sont légion les professionnels qui ont réfléchi sur cette question. Certains pensent que de telles concentrations sont susceptibles de booster l'économie de la région lorsque ces investissements consentis dans une partie de territoire sont à même d'entrainer les autres secteurs dans l'autre partie .C'est le cas des tenants de l'école classique qui marginalisent, dans leurs approches, l'importance de l'humain. Les critiques sur l'école classique y voient arriver l'avènement d'externalités sociales négatives visant à compromettre les efforts.

Ce nouveau courant plutôt structuraliste plaide pour une approche plus inclusive et intégrée en vue d'une prise en compte plus complète des différents aspects du problème. Le  drame environnemental qu'on est en train d'observer au Cap-Haitien s'inscrit dans une approche classique qui soutient, apparemment, un accroissement de PIB sans tenir compte des effets économiques globaux, sociaux et environnementaux. Ainsi se demande-t-on si le drame du Cap-Haitien est le résultat des politiques publiques des autorités haïtiennes en charge de la gestion de la chose publique durant les trente dernières années?

Le technicien avisé s'y attendait déjà. La localisation des différents investissements publics dans le Nord est choisie sous la base d'un seul critère qui est de permettre aux ressortissants des pays étrangers, gestionnaires de l'aide internationale  au niveau de la BID, la Banque Mondiale et autres de rentrer dans la zone Sud du Cap-Haitien sans avoir à parcourir des dizaines de Kilomètres pour arriver à inspecter ou superviser différents projets. Ils veulent s'assurer que la  portion de territoire de leurs interventions donne l'avantage de disposer d'infrastructures routières qui facilitent rien que leurs déplacements et garantissent la disponibilité d'espaces qui arrangent leurs conforts. Des cadres et autorités haïtiens avancent même des arguments techniques pour justifier de telles bêtises. On les entend dire qu'il y a des infrastructures touristiques dans cette portion de territoire qui peuvent rendre ces étrangers à l'aise. D'autres avancent qu'il y a un aéroport au Cap ou qu'on est à proximité de la République Dominicaine. Ce sont des détails qui ne devraient jamais être soulignés dans un débat stratégique sérieux, mais ces étrangers s'arrangent toujours pour présenter ces projets dans tous les Ministères en laissant très peu d'écoute lors de la validation d'autant plus qu'ils ont leurs relais au sein de ces institutions publiques pour banaliser toutes autres formes de discours qui viendraient les déranger.

On ne devrait pas, en principe, avoir dans cette portion réduite de territoire, en même temps, le projet de CARACOL, la construction de l'aéroport qui devrait en toute logique se localiser dans le Nord-Est, tous les autres activités touristiques à l'instar de LABADIE, la Citadelle, le Palais Sans- Souci et de nombreux projets inscrits aux programmes d'investissement public de différents ministères financés par la coopération bilatérale et multilatérale.

 

Quid des conséquences?

Cette concentration d'activités a pour effet de modifier l'équation du déplacement des biens et des personnes en un exode rural massif qui complique tout programme d'aménagement de territoire dans la zone Nord. Ce qui est constaté, en effet, au bout du compte, c'est un monstre fait d'un profond déséquilibre territorial qui  s'exprime en terme d'un déplacement massif et continue de la population rurale vers les villes entrainant des externalités environnementales négatives et un fort déséquilibre entre l'offre et la demande des biens et de services dans la région.

Un problème qui s'exaspère davantage, tenant compte de la situation délétère de la sécurité à Port- au- Prince. En effet, profitant du calme apparent qui est observé au Cap-Haitien, un nombre important de familles sont allés s'établir durablement là- bas aux fins de protection. Il en est résulté un accroissement des besoins doublé d'une surpopulation urbaine et d'un environnement insalubre  qui découlent à la fois de cet exode et de la migration de villes non sécurisés vers d'autres bénéficiant d'un climat plus sécuritaire.

On comprend bien pourquoi le secteur agricole n'arrive pas à s'approvisionner en main d'œuvre durant les campagnes. C'est que le peu de gens qui reste dans ces zones exige une rémunération de main- d'œuvre plus élevée que les ventes de produits agricoles ne permettent pas de soutenir. C'est donc un secteur aux abois qui n'arrive pas non seulement  à satisfaire ses besoins de sécurité alimentaire, mais aussi se payer les biens et services dans les autres secteurs de la santé, de l'éducation, entre autres.

On comprend aussi pourquoi les coûts du loyer commencent à s'apprécier dans le Nord. A ces effets, s'ajoute un grand défi d'assainissement de la ville d'autant plus que les bâtiments construits dans des espaces qui étaient, autrefois, boisés, ne facilitent pas le travail d'évacuation des drains qui sont bouchés de manière  récurrente. Puisque ces drains ne sont pas curés depuis une dizaine d'années, on peut vite comprendre ce qui se passe actuellement au Cap-Haïtien où la ville est inondée seulement après quelques jours de pluie.

Le bilan est lourd sur tous les plans. Sur le plan politique, il en résulte une perte de confiance de la population vis- à vis des dirigeants qui se trouvent dans une situation de déficit de légitimité, ce qui complique la besogne à abattre vers la recherche d'un consensus national pour poser les jalons d'une nouvelle ville à même de répondre aux défis environnementaux et sociaux actuels.

Sur le plan social, le bilan est des plus inquiétants dans un scénario de surpopulation très plausible dans un tel contexte. Le risque pour des épidémies, la paralysie nuancée du secteur informel et la perspective du déplacement de Port- au-Prince  de petits gangs à la recherche de refuge  sont parmi des éléments factuels qui sont à même de fragiliser le département à terme sur le plan social.

Au vu des considérations environnementales, les inondations récurrentes, le volume considérable d'immondices dans les rues causant le blocage des rues entravant le déplacement des biens et des personnes au sein de la ville, les épidémies engendrées durant les périodes pluvieuses, entre autres sont parmi les éléments du bilan à mettre à l'actif de la dégradation environnementale dans la ville du Cap-Haitien.

En gros, la population et l'Etat risquent d'être les grands perdants. En effet, les ressources publiques obtenues avec LABADIE et d'autres revenus du tourisme risquent de s'envoler dans des dépenses pour entretenir la ville et d'autres assistances sociales à la population pour ses besoins de sécurité alimentaire et sanitaire..

 

Des institutions internationales tirent la part du lion

Le plus grand gagnant de ce désastre environnemental programmé de ces institutions internationales, c'est encore elles- mêmes dont leurs pays reçoivent jusqu'à 80% du montant de l'aide au travers la conclusion de contrats issus d'appels d'offres avec des firmes des pays de l' OCDE pour des montants faramineux, parfois, en échange de résultats qui n'ont jamais atterri et ressenti dans le milieu d'intervention. Viennent ensuite leurs relais nationaux qui, tant soit peu, obtiennent des contrats juteux qu'ils exécutent comme sous- traitant au travers des OPS. Dans ces cas, ces mêmes institutions se sont forgées OPS aux yeux des autorités qui réclament á corps et à cri défendre les intérêts nationaux..C'est le cas, actuellement de la FAO, le PNUD, l'IICA, l' UNOPS qui se font passer sans scrupule pour des OPS, aidés à travers de réseaux mafieux qu'entretiennent des cadres de haut niveau au sein de ces institutions internationales n'ayant aucun véritable souci pour le développement de ce pays. Pour illustrer une telle information , faisons remarquer, qu'actuellement, dans le Projet PASA, inscrit au titre du Programme d'investissement public2024-2025 du Ministère de l'Agriculture, la FAO détient un montant de 60 millions de dollars américains contre 25 millions pour le PNUD et 12 millions pour l'IICA. L'UNOPS, quant à elle, détient jusqu'à 55 millions de dollars pour exécuter une composante du programme PAPAIR inscrit au programme d'investissement public durant une période quinquennale. Alors que ces montants sont distribués à ces institutions en complicité avec d'autres Agences, les drains au niveau du Cap-Haitien n'ont été curés que depuis 2014. Pourtant des institutions qui étaient jusque-là considérées comme des fictions administratives quant à leur fonctionnalité parviennent à fonctionner grâce aux fonds disponibles dans le système d'investissement public alors qu' un Directeur Départemental Agricole ne dispose que peu de moyens pour fonctionner et coordonner l'action publique dans son espace de travail. Au bout du compte, tenant compte des faiblesses organisationnelles et institutionnelles au niveau des ministères et de la situation sécuritaire délétère actuelle, l'aide ne pourra être absorbée. Elle sera tout simplement miroitée pendant que les études et les accords qui constituent la grande part du gâteau sera engagée au bénéfice de ces gagnants.

Ceci est facilité avec la complicité d'un ministre et des partenaires techniques et financiers étrangers qui parviennent jusqu'à placer ses intérêts personnels  au dessus de l'intérêt national.

 

Quelques pistes de solutions

Fort de tout cela et au vu des considérations stratégiques ou programmatiques, le défi de l'aménagement de la ville du Cap-Haitien doit être abordé suivant une approche multidisciplinaire et appréciée dans un cadre conscient, global et coordonné. On ne doit pas isoler la deuxième ville du pays avec ses 18 autres communes , encore moins   avec les différents secteurs qui y interviennent. Une approche d'aménagement du territoire exigera plus de complémentarité entre les acteurs d'un même secteur doublé de meilleures articulations entre acteurs travaillant dans des secteurs différents. Les interventions de la coopération internationale doivent s'inscrire dans un cadre d'exécution conjointe avec les acteurs nationaux sous l'autorité d'un comité de pilotage instigué sous l'égide d'une Délégation et des collectivités territoriales responsables sans exclure la coordination de l'action publique au niveau du département à travers les tables sectorielles et les tables de concertation sous le leadership des directions départementales de différents secteurs bien conscientes de leurs responsabilités dans lequel le saupoudrage à travers les ONG doit cesser.

Tout ceci doit être précédé de la conception et l'élaboration d'un plan directeur conjoint en concertation avec tout le corps social au niveau du terrain et différents espaces institutionnels de l'Administration centrale, en charge au plus haut niveau stratégique  de l'arbitrage des différentes politiques publiques nationales. Cela passe donc par une consultation publique de grande envergure afin que les autorités locales et la population se prononcent sur le devenir du département  et s'harmonisent avec la politique de développement national. Une telle orientation exige des dirigeants à la tête du pays qui sont des hommes d'Etat issus d'élections libres, honnêtes et démocratique dans un souci de légitimité sociale et politique. Il ne sera pas vain d'implanter dans ce département un Centre de Recherches d'Aménagement du Territoire sous le leadership de la communauté universitaire dans le Nord qui servira comme instrument visant à explorer différentes thématiques de recherche appelées à adresser différentes problématiques de la région dont celle du drame du Cap-Haitien au regard de la gouvernance publique au niveau national. Ici, il s'agira d'adresser la question sur un plan plutôt structurel. Au vu des considérations conjoncturelles, des actions suivantes doivent être adoptées:

  • Déclarer l'Etat d'urgence au Cap-Haitien afin de désaffecter une partie des fonds disponibles dans le Nord au titre de l'investissement Public et les réaffecter pour faire face aux besoins urgents actuels.
  • Prise en charge rapide au sein du MAST des nécessiteux afin d'éviter la dégradation de leurs conditions de vie
  • Assurer l'évacuation  systématique des drains versants sur la mer via la ville du Cap-Haitien après un diagnostic complet de la situation et de l'établissement d'un ordre de priorités
  • Déploiement d'un personnel sanitaire et distribution de kits afin de faire face à d'éventuelles épidémies
  • Construction de seuils en pierres sèches et différentes autres actions de rétention d'eau et de remblais dans des zones stratégiques afin d'éviter d'éventuels remplissages des drains et prévenir tout scenario d'inondation de la ville
  • Renforcer les capacités organisationnelles et institutionnelles de la Mairie du Cap pour une prise en charge conséquente des différents travaux d'intervention
  • Tenir sous l'autorité de la Délégation et du MPCE des tables de concertation régulières pour assurer le suivi des interventions et leur arbitrage sous la supervision d'un comité de pilotage technique
  • Déploiement d'un personnel stratégique des différents ministères dans le sens d'une assistance technique de haut niveau à fournir sur le terrain
  • Déploiement d'un personnel technique dans le sens d'un état des lieux à faire afin de diagnostiquer les différents matériels en panne assortis d'un devis et d'un calendrier lour les rendre opérationnels
  • Fournir des moyens conséquents à la Marie du Cap, la Délégation et différentes directions départementales et techniques concernées pour une prise en charge effective de leur direction pour faire face à l'urgence actuelle.

 

En guise de conclusion

Tout compte fait, la question de l'aménagement du Cap-Haitien ou toutes autres partie de territoire du Nord n'est pas une affaire de profanes. C'est une entreprise compliquée qui exige la combinaison de spécialistes dans tous les domaines et une grande volonté politique des dirigeants. C'est un travail de complémentarité et d'articulation sous la subordination de la politique nationale de développement. Il exige pour obtenir des résultats des autorités compétentes, honnêtetés et patriotes à la tête des entités organisationnels et institutionnels. De telles cibles pour qu'on puisse les atteindre et parvenir à aménager le département, on ne peut pas faire l'économie d'une véritable réforme profonde de l'administration publique.

 

Phito Blémur, Ing-Agr

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