Les assassins de la patrie
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Deuxième partie
Le système de société obsolète et prévaricateur hérité du temps des colonies est à l’agonie, mais refuse de mourir. L’assassinat par ses compagnons de combat de Jacques Empereur 1er d’Hayti, défenseur de ceux dont les pères sont restés en Afrique, gardien intraitable et farouche de la souveraineté nationale, a sonné le glas de la justice et de l’équité pour la grande masse des anciens esclaves devenue après la longue guerre de l’Indépendance les sujets du premier royaume nègre des Amériques. La robe délétère du système pourri a été moult fois reprisée des mêmes fils trempés de corruption, imbibée de malversations par les apatrides, rapiécée de gouvernements composés de minus, de quadrupèdes noyés dans la délinquance et l’immoralité ! Ce système de société a constamment besoin pour se réinventer et perpétuer les horreurs propres à tout système inégalitaire, de mettre en oeuvre plusieurs stratégies clés. Ces stratégies reposent sur des dynamiques de pouvoir, d'économie, de politique et de culture qui créent un cadre favorable aux injustices et au maintien des structures de classe. Une précision revêt une importance majeure avant de nous engager dans un survol de la société haïtienne pour exposer les faits sans passion.
De puissantes familles haïtiennes continuent de dominer la sphère économique en contrôlant des industries clés et le commerce. Leur pouvoir économique se traduit en influence politique, permettant à ces élites, que nous qualifierons d’oligarques, de conserver leur statut social et limiter l’accès aux opportunités pour les autres classes. La faible mobilité sociale, due aux difficultés économiques, restreint les opportunités d'avancement pour la grande majorité nationale, renforçant ainsi le fossé entre riches et pauvres. Chez nous, le mot oligarque est un fourre-tout pour désigner toute personne ou famille extrêmement riche, préférablement de teint clair. Faisons une fois pour toutes la lumière sur ce mot utilisé à cor et à cri pour pointer du doigt des citoyens haïtiens à tort ou à raison. Un oligarque est une personne ou un groupe restreint qui détient une influence disproportionnée sur les sphères économiques, politiques et sociales de son pays. Dans le cas d’Haïti, le terme oligarque désigne des individus riches ou des familles puissantes qui utilisent leur fortune et position pour façonner les politiques nationales et maintenir des structures favorisant leur propre intérêt, au détriment de la grande majorité nationale. Ces grands prédateurs détiennent une santé économique solide et ne reculent devant rien pour conserver le pouvoir.
La société haïtienne garde dans ses cellules les réminiscences des temps d’esclavage. Les stigmates profonds et lourds de la hiérarchisation raciale héritée de l’époque coloniale subsistent. Les dynamiques de couleur et de classe influencent encore les relations sociales et économiques, pour une perpétuation d’un système de discrimination, alimentent une rivalité interne qui entrave les efforts de réforme, empêchent l'unité nationale. La couleur de la peau, socle sur lequel reposait le système esclavagiste institué à Saint-Domingue par la colonie française, constitue encore aux mains de politiciens mafieux et opportunistes, une arme de fragmentation du tissu social haïtien, distillant haine et ressentiment. Nèg anwo. Nèg anba. Moun wouj. Moun nwa. Pitit Dessalines. Pitit Pétion. Un cocktail au goût fielleux qui tournera au vinaigre puisque le peuple aura finalement compris que tout va très bien pour ces politiciens instigateurs de violence qui continuent de bénéficier de prébendes faramineuses aux frais de la République d’autant plus que la corruption n’a pas de couleur.
Les gouvernements successifs et certaines élites utilisent des tactiques de manipulation politique, de la propagande à la répression directe, pour décourager les mouvements sociaux qui demandent des réformes. Les actes de répression, souvent violents, découragent la population à revendiquer ses droits, perpétuant la peur et un sentiment d'impuissance.
Notre pays est un réservoir de main-d'œuvre bon marché qui évolue dans des conditions de travail précaires, en particulier dans les industries textiles et agricoles. Le manque de droits syndicaux et la faiblesse de la protection sociale empêchent l’amélioration des conditions de travail, créant ainsi une main-d'œuvre exploitable. Ce modèle économique repose sur l'exploitation et garantit des coûts de production faibles pour les entreprises locales et internationales.
Haïti reste économiquement dépendante des pays étrangers, en particulier des États-Unis et de la France. Cette dépendance se manifeste à travers des aides conditionnées, des politiques commerciales inéquitables et l'importation massive de biens étrangers, ce qui entrave le développement d'une industrie locale forte. L’ingérence internationale renforce les structures de pouvoir en place, car elle empêche la formation d'une économie autonome capable de rivaliser avec les puissances étrangères, maintenant ainsi une dépendance économique.
Le niveau de vie d’une population est le reflet de son niveau d’éducation. L'éducation chez nous est inaccessible pour les populations les plus démunies. Le système est inégalitaire, avec des écoles privées coûteuses réservées aux classes supérieures et un accès limité aux écoles publiques. Ce manque d'accès à une éducation de qualité freine la mobilité sociale et maintient les populations dans une situation de précarité intellectuelle, limitant leur capacité à remettre en question les structures de pouvoir.
La gangstérisation d'Haïti est une stratégie par laquelle le système postcolonial se réinvente pour perpétuer inégalités et formes d'oppression. Elle profite aux élites économiques et politiques, tout en maintenant la majorité de la population dans un climat d'instabilité et de peur. Elle fonctionne comme un outil de perpétuation d'une société inégalitaire. La gangstérisation est un moyen de contrôle social et de répression puisque les gangs exercent une violence omniprésente et aveugle qui étouffe les voix dissidentes et limite les efforts de changement en dissuadant les citoyens de revendiquer leurs droits. L’instrumentalisation politique des gangs permet aux dirigeants corrompus et une frange des élites de maintenir leur position de pouvoir et d’exclure tout acteur qui pourrait remettre en question l'ordre établi. La gangstérisation contribue à fragmenter la société en créant des enclaves de violence et de méfiance, réduisant ainsi l'unité nationale et la solidarité. Les populations résignées des quartiers contrôlés par les gangs deviennent isolées du reste de la société, limitant leur capacité à se mobiliser pour des causes collectives. Cette fragmentation au service des intérêts des élites mafieuses, permettent à celles-ci de profiter de la désunion sociale pour préserver leur domination.
La présence des gangs entrave le développement économique en décourageant les investissements et en limitant les opportunités d'emploi. Cette situation empêche les populations des quartiers pauvres de s’élever socialement et de briser le cycle de pauvreté. Certains gangs participent à des économies souterraines qui profitent directement aux clans dominants et politiciens corrompus. Le contrôle de certaines activités économiques informelles par les gangs permet de maintenir un système économique parallèle qui profite aux personnes en position de pouvoir sans contribuer au bien-être général.
La gangstérisation est utilisée pour justifier des interventions internationales présentées comme nécessaires pour stabiliser le pays, lesquelles renforcent la dépendance d'Haïti vis-à-vis de puissances étrangères et permettant aux élites de garder leur mainmise sur le pays. Cette ingérence étrangère limite le développement des institutions indépendantes et autonomes, prolongeant la situation d'instabilité et d’inégalité.
L’impunité permet aux élites politiques et économiques corrompues de perpétuer des abus sans en être tenues responsables. Dans ce contexte, elles partagent des intérêts communs pour maintenir une situation où la justice est affaiblie et les inégalités sont ancrées. La gangstérisation d'Haïti fonctionne comme un mécanisme pervers favorisant l’instabilité, soutenant les intérêts d'une minorité méprisable et médiocre au pouvoir. Déstabilisant les populations vulnérables, empêchant toute avancée vers la construction d’un État fort, ce système de société permet de conserver un ordre inégalitaire et proscrit tout changement significatif et pérenne.
La question de la mise sous tutelle d’Haïti et l’intérêt des grandes puissances pour le pays sont complexes et profondément enracinés dans des dynamiques historiques, économiques et géopolitiques. Les grandes puissances s’intéressent à Haïti et cette dynamique contribue aux discussions sur une mise sous tutelle. Aux sceptiques et éternels pessimistes, cela ne prendra pas longtemps pour constater l’irréfutable. En plus de ressources minières inestimables telles que l’or, le cuivre, l’argent, la bauxite, le marbre, le calcaire, l'uranium et d'autres minéraux rares, le gypse ou le pétrole, Haïti possède des terres agricoles qui suscitent l’intérêt des grandes puissances et des entreprises étrangères. Bien que ces ressources soient encore largement sous-exploitées, en raison des infrastructures limitées, de l'instabilité politique, de la méfiance de la population vis-à-vis des projets miniers, leur potentiel économique rend le pays attractif pour prédateurs et investisseurs étrangers. On a vu l’émergence de groupes de vigilance dans certaines communes. Ces ressources minières devront jouer un rôle important dans l'économie d'Haïti si elles sont gérées de manière durable, dans le respect des droits des communautés locales, et sont encadrées par une réglementation stricte pour éviter les effets néfastes sur l'environnement et la société.
Haïti occupe une position stratégique au cœur des Caraïbes, dans une région très fréquentée par le commerce maritime international, emplacement exploitable pour des activités économiques ou militaires, ce qui attire l'attention des puissances comme les États-Unis, soucieux de sécuriser leurs intérêts dans les Amériques.
La dépendance d’Haïti à l’aide internationale s’étalant sur des décennies, pour son développement économique et en réponse à des crises humanitaires, crée un levier d’influence pour les pays donateurs qui conditionnent l’aide à des réformes spécifiques, généralement alignées sur leurs intérêts économiques et politiques. Les puissances étrangères, comme les États-Unis et certains pays européens, interviennent souvent sous prétexte d'apporter de la stabilité et de l'aide, mais cette intervention sert également à maintenir Haïti dans une situation de dépendance, facilitant la préservation de leurs intérêts économiques et diplomatiques.
Les grandes puissances, en particulier les États-Unis, ont historiquement joué un rôle dans la politique intérieure haïtienne, soutenant ou renversant des gouvernements selon leurs intérêts. Ces interventions s'inscrivent dans une logique de contrôle de la région caraïbe, souvent en réponse aux idéologies politiques perçues comme menaçantes. Le contrôle d’Haïti est également symbolique. Y maintenir une influence politique à partir du Core Group permet de renforcer leur rôle d’acteurs dominants dans la région des Caraïbes et contrer l'influence d'autres puissances étrangères.
Nos crises politiques et économiques chroniques entraînent des vagues de migration vers les pays voisins comme les États-Unis et la République dominicaine. Ces puissances voient une intervention comme moyen de stabiliser la région et gérer les pressions migratoires.
De nombreuses crises humanitaires et catastrophes naturelles mettent en danger la population haïtienne et nécessitent des ressources et des infrastructures de gestion de crise. Séismes. Épidémies. Crises politiques. Cyclones. La communauté internationale, au travers des Nations unies, intervient pour s’octroyer une influence accrue sur les décisions intérieures haïtiennes.
La pression des grandes puissances pour que la République d’Haïti adopte des réformes économiques favorables à l’ouverture aux marchés internationaux et la privatisation va à l’encontre des intérêts de la population locale. Cette pression, exercée au travers d’institutions, souvent dominées ou fortement influencées par les États-Unis, l'Union européenne et d'autres puissances économiques, impose des réformes économiques en échange d’aide ou de soutien financier. Ce sont : le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, la Banque interaméricaine de développement (BID), les agences de développement : l’USAID (États-Unis) et l’AFD (Agence française de développement), l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les Nations unies et leurs missions de stabilisation (MINUSTAH et BINUH) et l’Union européenne (UE). Ces réformes permettent aux entreprises étrangères de s’implanter dans des secteurs stratégiques, tels, les télécommunications, l'énergie et l'agriculture. Cette orientation limite le développement d'une économie autonome et perpétue la dépendance économique vis-à-vis des puissances étrangères, tout en créant des conditions propices à l’exploitation des ressources haïtiennes.
L’instabilité sécuritaire, exacerbée par la gangstérisation, semble justifier une tutelle internationale, arguant que les institutions haïtiennes ne peuvent garantir la sécurité de la population. Cette situation est exploitée par les grandes puissances pour intervenir et contrôler des aspects de la gestion publique haïtienne.
Les rapports entre Haïti et les grandes puissances sont influencés par des perceptions néocoloniales, notre pays est vu comme incapable de se gouverner sans aide extérieure. C’est une vision héritée du passé colonial et des relations postcoloniales, où les grandes puissances estiment avoir le droit de s’immiscer dans nos affaires. Cette perception néocoloniale favorise des interventions ne prenant pas en compte les besoins réels et renforçant l’idée de la mise sous tutelle comme solution possible, un affront à la souveraineté haïtienne. La mise sous tutelle du pays sert les intérêts économiques, politiques et géostratégiques des grandes puissances, qui justifient leur présence en évoquant la nécessité de stabiliser le pays ou d'apporter une aide humanitaire. Cette logique perpétue les inégalités et l’instabilité, alimentant un cycle de dépendance qui entrave l’autonomie et le développement durable du pays.
Faire des analyses pointues sur l’état de notre pays, conséquences de notre démission citoyenne et des abus de toutes nos élites et nos dirigeants est une chose. Le constater et le toucher est autrement douloureux et révoltant. Un voyage récent à l’intérieur de nos terres m’a rendue littéralement malade. Routes nationales coupées, ma dernière sortie de la capitale pour travailler en milieu rural remontait à plus de deux années. Le 16 octobre, je quitte Port-au-Prince pour le Cap-Haïtien, forcément par voie aérienne, pour honorer une importante obligation à Saint-Michel-de-l’Attalaye, une promesse citoyenne vieille de plus de cinq ans à un sérénissime qui devait être absolument tenue. À l’aéroport de la deuxième ville du pays, mon âme formule une prière silencieuse. « Dieux et Déesses de ma Terre. Préservez mes yeux et mon âme de toute laideur, tout sacrilège, perpétués contre l’Esprit de la beauté, les acquis bénéfiques, toute destruction de l’héritage historique bâti venu de la main des hommes, toute agression contre la patrie. ». Lorsque la grande pieuvre, la métropole de l’Ouest gît dans l’horreur d’une violence commandée, entretenue, cloîtrée dans un faire semblant, l’on veut croire que les autres départements continuent d’exister dans des conditions bien meilleures que celles horribles défigurant la première ville du pays, détruisant sa population impuissante, livrée au terrorisme, à petit feu, mais sûrement. Il n’en est rien. La Misère abjecte, envahissante, sous toutes ses formes, imprègne le Grand Nord, enlaidit tout ce qu’elle touche. Elle ne manque pas de moyens : manque d’éducation, manque de vision, absence d’idéologie, démission citoyenne manfoubinisme, prédation, asservissement à Mamon, manque de MOUN. Lors des déplacements sur les routes secondaires, la Misère imbibe les regards, ronge les corps, s’étale sur les paysages désolés, borde les chemins défoncés, les étals demeurent désespérément vides de produits locaux. L’on n’est pas surpris lorsque des compatriotes tendent une corde pour barrer la route avec la bénédiction d’un agent de la Police nationale confortablement installé sous un arbre proche, réclament un droit de passage à tout engin qui passe, pour soi-disant niveler le chemin en terre battue. Je ne peux m’empêcher de leur dire avec force mots colorés qu’ils n’en ont pas le droit et de ne pas voter pour mille gourdes aux prochaines joutes électorales ! Revenons au Cap-Haïtien. Okap gît dans une violence muette d’immondices fumantes jonchant les trottoirs, encombrant la chaussée, une agression aux principes commandant le bien-être de la personne humaine. Le grand Nord. Espace de notre territoire le plus riche en monuments historiques coloniaux et postindépendance. Ce lieu de mémoire réminiscences de l’architecture coloniale est en train de disparaître, remplacée par de disgracieuses masses et dentelles de béton. Quel gaspillage ! Le constat est déplaisant. Le questionnement s’applique à l’intégralité de notre territoire. Je me suis tenue face à Vertières. Poings fermés et yeux larmoyant de rage contenue. Nous avons fait Vertières, mais qu’avons-nous fait de Vertières ? La bataille de Vertières, événement symbolique et historique d'une importance capitale, non seulement pour Haïti, mais pour toute l'histoire de la lutte pour la Liberté, s'est déroulée le 18 novembre 1803. Dernière bataille avant la proclamation de l’indépendance haïtienne, elle symbolise le courage, la résistance, la détermination d’un peuple à briser les chaînes de l’esclavage et du colonialisme.
Vertières symbolise la victoire du peuple haïtien contre un système oppressif et brutal, incarné par l’armée coloniale française. Cette bataille a scellé la défaite de l’un des plus puissants empires de l’époque, et marque la fin de l’esclavage dans le Premier Empire nègre des Amériques. Par cette victoire, les combattants de l’Armée indigène ont prouvé que même face à un ennemi supérieur en armement et effectifs, la liberté est possible et la volonté de vivre libre triomphe de l’oppression.
Vertières incarne la résilience du peuple haïtien, capable de surmonter la division et s’unir pour une cause commune. Les combattants de Vertières comptaient d’anciens esclaves, des affranchis noirs et de couleur, des chefs militaires comme Jean-Jacques Dessalines et François Capois, qui mirent de côté leurs différences pour se battre ensemble. Cette unité, malgré les origines diverses des soldats, symbolise l’union qui fait la force. La solidarité et la résilience sont des armes puissantes pour vaincre les plus grands obstacles.
Vertières dépasse le cadre national haïtien pour devenir un symbole universel de liberté et d’émancipation humaine. En chassant définitivement les Français de l’isle, Haïti a envoyé un message fort aux autres nations colonisées : « L’esclavage et l’oppression peuvent être vaincus. » Cet événement a inspiré les mouvements abolitionnistes et indépendantistes partout dans le monde, devenant un exemple de courage et détermination pour tous les peuples luttant contre la servitude et le colonialisme.
Vertières symbolise la dignité retrouvée d’un peuple que les colons avaient cherché à réduire à l’état de propriété. En se battant et gagnant, les Haïtiens ont affirmé leur droit à être traités comme des êtres humains égaux, avec une identité et des droits propres. Cette dignité retrouvée est un héritage fondamental pour Haïti, une leçon sur l’importance de la fierté nationale et de l’affirmation de sa propre valeur face aux tentatives de déshumanisation.
Vertières symbolise la résistance contre l’impérialisme. L’armée haïtienne, en remportant cette victoire contre l’armée Française, a non seulement défendu sa propre liberté, mais aussi défait l’ambition de Napoléon de reconstruire un empire en Amérique. Cet acte de résistance fait de Haïti un symbole de défiance contre toute forme de domination étrangère, rappelant que la souveraineté nationale doit être protégée des ambitions impérialistes.
Vertières incarne également le sacrifice pour une cause plus grande. Les soldats haïtiens firent preuve de courage et d’abnégation. Un grand nombre donnèrent leur vie pour que les générations futures puissent vivre libres. Cette bataille rappelle que la liberté a un prix. Les sacrifices les plus douloureux permettent d’atteindre les plus grandes victoires. Les figures de Dessalines et Capois-La-Mort, les milliers de combattants anonymes, symbolisent cette détermination à préférer la mort à la soumission, un acte de courage devenu légendaire.
Vertières est un élément fondateur de l’identité haïtienne, ancré dans la mémoire collective. Cette victoire est le socle sur lequel l’indépendance d’Haïti est bâtie, un héritage de fierté et de combativité. Vertières est le symbole réminiscent d’un peuple fort, libre et prêt à défendre sa dignité, une source d'inspiration pour refaire 1804. Vertières est un pilier de l’identité nationale. 18 novembre 2024. Vertières doit guider le peuple haïtien pour faire face aux défis actuels. Mais, posons-nous l’autre question.
Qu’ont fait les descendants des Marrons libertaires du pays légué par nos ancêtres au prix de sacrifices immenses ? Des sacrifices de la même facture que Vertières. Sueur. Sang. Larmes. Des vies immolées à la Liberté. Quid de la vraie libération ? Fureur. Accusations. Une association de mots s’impose à mon esprit. « Les assassins de la patrie ». Une expression subjective, variant selon les perspectives politiques et sociales, qui reflète une préoccupation concernant les forces internes et externes qui menacent l'intégrité et la prospérité d'Haïti depuis sa création. « Les assassins de la patrie », ces karanklou, ceux du 17 octobre 1806 et tous les autres, les individus, les hommes et femmes d’État, les gouvernements prédateurs, les groupes qui se sont succédé au pouvoir, ceux ayant profité des abords du pouvoir, ceux qui par leurs actions ont compromis, compromettent la souveraineté, la stabilité et le bien-être de la nation. Leur influence a entravé, entrave aujourd’hui le fonctionnement normal de l'État et menace la vie quotidienne des citoyens, le devenir des générations futures. Les assassins de la patrie perpétuent le cycle de la Misère.
Les assassins de la patrie, ce sont toutes les élites corrompues. Élites politiques et économiques d’Haïti accusées de corruption, détournement de fonds publics et collusion avec des groupes criminels, maintenant des structures de pouvoir au détriment du bien-être national. La corruption, facteur clé de l'affaiblissement des institutions publiques, réduit les fonds disponibles pour le développement, sape la confiance du public envers le gouvernement et entrave les efforts de réforme et de progrès. La corruption, cette pratique mafieuse qui ravit à l’enfant haïtien le droit d’aller à l’école, le droit aux soins de santé, le droit à un toit, le droit au bonheur puisque le transformant en essuyeur de voiture, restavèk, kokorat, vendeur d’eau en sachet dans les rues, enfant-soldat sans repère gîtant dans les bidonvilles, et futur membre ou chef de gang, hors-la-loi justicier, défenseur des opprimés, symbole d’une nouvelle révolution populaire…
Les assassins de la patrie, ce sont les interventions étrangères chez nous, politiques, économiques ou militaires, ayant historiquement contribué à la déstabilisation, exacerbé les crises internes. Des décisions prises par des acteurs internationaux ont fait culminer nos problèmes sociaux et politiques. Les missions internationales de maintien de la paix ont été critiquées pour des abus ou leur inefficacité face aux défis locaux. Leurs ingérences mal calibrées ou motivées par des intérêts propres déstabilisent davantage le pays, jusqu’à détruire sa souveraineté.
Les assassins de la patrie, ce sont les auteurs de l’assassinat du président Jovenel Moïse, exécutants ou commanditaires, ayant porté atteinte à la stabilité et l'ordre constitutionnel du pays.
Les assassins de la patrie, ces ennemis d’Haïti, ce sont ces forces internes et externes qui nuisent perpétuellement à l’équilibre, au développement, au bien-être de la nation haïtienne. Ils cultivent, pérennisent la Misère en érigeant des barrières structurelles et sociales qui entretiennent les inégalités et la pauvreté. L'absence d'accès aux services de base crée un terreau fertile pour la violence, la criminalité et l'instabilité. La prolifération des gangs armés est une résultante de la Misère. Des facteurs sociaux, politiques et économiques tels, pauvreté chronique, exclusion sociale et manque d'opportunités économiques poussent de nombreux jeunes à se tourner vers les gangs, structures alternatives pour la survie ou la sécurité dans des contextes où l’État est faiblement présent pour ne pas dire quasiment absent. Les gangs armés et criminels, rebelles ou échappés de leur autorité de tutelle, compromettent l'autorité de l'État et constituent un obstacle majeur au rétablissement de la paix et de la sécurité dans le pays. Ces derniers temps, ils ont considérablement intensifié leurs activités criminelles, adoptant des tactiques de plus en plus violentes et organisées. Leurs enlèvements, leurs tueries sacrificielles, les massacres contre la population tel le génocide du 3 octobre 2024, perpétré par le gang « Gran Grif » à Pont-Sondé dans l’Artibonite, qui a entraîné la mort d'au moins 115 personnes et des milliers de déplacés, leurs attaques contre des infrastructures clés tel l’Aéroport international de Port-au-Prince, sont des actes terroristes. Leurs motivations demeurent jusqu’à aujourd’hui centrées sur le contrôle territorial, les gains économiques et l'influence sociale, leurs objectifs politiques ou idéologiques définis restent indéfinis.
Et la Misère honnie continue de faire des enfants, des petits-enfants au peuple ! Ce sont les descendants de ceux dont les pères sont restés en Afrique ! Quid de la vraie libération ? Ces réflexions, au-delà d’une analyse historique qui plonge le citoyen au cœur du massif de la désolation, à savoir la mainmise des gangs armés sur la vie nationale, par un questionnement du rôle des différents acteurs auxquels profite le crime, ces réflexions dis-je, visent à traverser le désert symbolique de la vraie libération.
Le peuple haïtien endure, depuis la plus sombre nuit des temps, un chapelet interminable d’épreuves et de souffrances, mais aussi de résilience et d’espoir. Les Haïtiens, inspirés par un esprit collectif forgé dans la lutte et la foi, poursuivent leur marche dans le désert avec l’espoir d’une rédemption, un avenir où leur pays incarnera enfin les idéaux de justice, liberté et dignité auxquels ils aspirent depuis longtemps.
Le désert, lieu de solitude et dépouillement où chaque individu de la grande majorité nationale est confronté à des limites imposées par une conjoncture douloureuse commandée par des acteurs puissants d’un système de société. Les 40 jours du peuple haïtien dans le désert symbolisent un temps de purification, faisant suite à une prise de conscience citoyenne forcée. Serait-ce l’épreuve ultime, l’aboutissement de la malédiction venue de l’assassinat du Père de la patrie, du Père de la Liberté des peuples noirs ? Le passage que vit la population haïtienne, les souffrances physiques, mentales et spirituelles, donnent lieu à une introspection profonde. Nous avons le dos au mur, condamnés à affronter nos démons et nous en libérer. Notre marche dans le désert est un parcours dans la violence venue des mains de nos frères de sang. Nous pouvons demeurer dans l’inaction, l’acceptation et disparaître ou se réinventer pour renaître. La grande majorité nationale n’a d’autre choix que subir, végéter dans un pays ne nous appartenant plus, ou se battre pour la reconstruction de notre pays, où nous vivrons dans la dignité et la stabilité, indépendamment des ingérences étrangères et crises internes.
Processus de mort symbolique de l’ancien système de société et de renaissance de Hayti, la traversée du désert au milieu de violences innommables permettrait la rencontre avec le divin en chacun de nous. Un état de transcendance révélé aux grands, ceux qui acquirent notre indépendance. Un espace de sacrifices où le silence et l’absence de distractions permettent une connexion spirituelle avec l’autre dimension. Un rite de passage pour le peuple haïtien avant d’atteindre un objectif… ou d’accomplir une mission. Les descendants des Marrons libertaires doivent affronter les défis avec une force intérieure renouvelée et un engagement renforcé. Le désert, avec son environnement austère, est également le lieu où le citoyen est testé dans son sentiment d’appartenance, sa détermination à mériter de la patrie. La société civile haïtienne est condamnée à affronter ses démons, se dépouiller de la peur, sortir de sa torpeur et s’engager dans les affaires de la res publica pour la vraie libération.
Savannah Savary
savannahsavary@yahoo.com
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