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Éducateurs frustrés

Éducateurs frustrés

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Le 6 août dernier, lors d’une visite au centre des examens de fin de cycle, au Collège canado-haïtien, le ministre de l'Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP), Antoine Augustin, en présence du Premier ministre Gary Conille, a annoncé que la rentrée des classes pour l'année 2024-2025 aura lieu le 1er octobre. Cette décision avait surpris de nombreux observateurs, qui s’attendaient à une réouverture dès le début du mois de septembre alors que le ministère n’avait même pas encore communiqué certains résultats officiels.

Le ministère a menacé de sanctions les établissements qui ne se conformeraient pas au règlement. Certaines écoles, notamment congrégationnistes, qui avaient commencé leurs cours dès le mois d’août, ont été contraintes de suspendre leurs activités par crainte de représailles. D’autres établissements ont probablement défié l’interdiction pendant le mois de septembre.

En effet, les autorités ont dépêché des inspecteurs du ministère voire des policiers dans certains établissements pour vérifier le respect de cette décision ; des menaces de retrait des licences de fonctionnement ont été émises. Sommes-nous en Corée du Nord, se plaignent des responsables d’établissements ? Pour eux, cette approche répressive, considérant des éducateurs comme des enfants, fait penser aux anciennes républiques soviétiques.

Il est vrai que cette manière d’agir, sans concertation, est loin d’être une bonne chose. L’éducation a certes besoin d’encadrement de l’État, ne serait-ce que pour diminuer la prolifération des « écoles borlettes » et le respect des programmes scolaires. Mais les décisions doivent être prises à partir d’un dialogue entre les partenaires d’un système en crise. Sans concertation avec tous les acteurs impliqués dans l’éducation, comment maîtriser l’ensemble des problèmes de ce secteur-clé ?

Dans un pays où les enfants manquent fréquemment des jours d'école, que ce soit en raison de problèmes politiques ou de préoccupations liées à la sécurité, il aurait été judicieux de la part du ministère de commencer l'année scolaire plus tôt. Pareille décision permettrait aux élèves, selon les éducateurs, de bénéficier d'un plus grand nombre de jours de classe. Car une année scolaire hachée peut conduire à une baisse de motivation chez les élèves et des lacunes dans les apprentissages, avec toutes les conséquences négatives que cela comporte.

Des éducateurs boudent

Le calendrier scolaire prévoit 940 heures de cours pour le cycle fondamental et 1 128 heures pour les classes secondaires, totalisant 188 jours de classe et 11 jours de congé pour tous. Les éducateurs boudent. Ils estiment que les établissements scolaires devraient être encouragés à proposer des sessions de cours, des camps d'été ou des activités préparatoires avant la rentrée, afin de mieux réussir le programme scolaire officiel. Ces initiatives méritent d’être soutenues. N'est-il pas étrange que de telles pratiques soient prohibées ? Les éducateurs du privé « haut de gamme » avancent que si les autorités mettaient autant d’engagement à lutter contre l’insécurité, nous obtiendrions de bien meilleurs résultats en la matière.

Si certains responsables d’établissements et des parents d’élèves désireux d’assurer une formation d’excellence à leurs enfants voient les choses ainsi, ce n’est pas le cas de tout le secteur.  Par exemple, l'Association nationale des Normaliens indépendants par exemple estime que la décision du gouvernement de rouvrir les classes début octobre est tout à fait justifiée « pour garantir le bon déroulement de l'année académique ».

Il est un fait que l’Etat haïtien a le droit de s’interroger sur le bien-fondé de cette demande de souplesse émanant du secteur privé de l’éducation. Ce qui est inadmissible et regrettable c’est de ne pas tenir compte de la réalité. En Haïti, il est souvent observé un manque de considération pour le dialogue social et le partenariat. Pourtant, il est utile de dépasser l'approche autoritaire ou unilatérale pour privilégier une collaboration harmonieuse. Une telle méthode permettrait de mieux concilier les intérêts de tous les secteurs et de promouvoir une amélioration significative de l'éducation. L'autorité de l'État doit être rétablie et maintenue, certes, mais elle doit se fonder sur les principes fondamentaux de la démocratie et de la concertation que sont le dialogue et la confiance. C’est en respectant ce processus participatif que l'on peut instaurer une véritable légitimité et une confiance des citoyens dans les institutions.

Quid des mesures gouvernementales annoncées ?

Toujours dans le domaine éducatif, le gouvernement avait aussi annoncé l’adoption de diverses mesures sociales en faveur des plus démunis. Antoine Augustin a promis l'inauguration de 17 écoles publiques et la réhabilitation de 111 autres, dégradées à cause de la violence. À moins de deux semaines de la rentrée des classes, on aimerait savoir où en est le ministre du MENFP concernant ces promesses.

Augustin avait aussi promis un appui financier de 15 000 à 20 000 gourdes (une modique somme entre 130 et 151 dollars américains) à 280 000 parents d’élèves fréquentant des écoles fondamentales publiques, communales et communautaires, représentant un budget moyen de 39 340 000 dollars américains. Si la somme prévue pour les familles est dérisoire, il n’est pas étonnant que ces millions attirent des convoitises au sein de l’administration publique haïtienne.

On perçoit à l’œil nu une certaine improvisation et un effet de trompe-l’œil dans cette décision annoncée. On peut s'attendre à beaucoup d’appelés et peu d’élus. Il est certain que le nombre de familles réellement concernées dépassera probablement les 280 000 parents annoncés. De plus, la mesure ne prend pas en compte le nombre d'enfants par foyer. Chaque famille recevra un montant unique sur son téléphone après des démarches auprès d’une structure mise en place par le MENFP. On peut déjà s’attendre à ce que les familles affrontent un parcours du combattant pour obtenir l'aide financière et matérielle promise, comprenant des kits scolaires, des uniformes et des services de cantine, répartis à travers les dix directions départementales.

On apprend par le biais d'une éducatrice, à peine touchée par les promesses de l'État auxquelles elle reste sceptique, que certains individus seraient prêts à offrir leurs services pour faciliter l’obtention de l’aide financière, en échange d'une commission pouvant atteindre jusqu’à un tiers du montant accordé. Il s'agit là d'une rumeur de corruption, à la manière du "BNC Gate" en version réduite, à laquelle le gouvernement se doit de porter une attention vigilante car ce genre d’affaires peut miner  encore plus la confiance du public dans les institutions.

 

Sergo Alexis et Huguette Grenz

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