Le Conseil présidentiel de transition face à ses engagements !
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Après plusieurs semaines d’insoutenable d’attente, le nom du Premier ministre de la transition est enfin rendu public : Gary Conille.
Son nom circulait déjà dans les médias et sur les réseaux sociaux comme le « principal favori du Département d’État ». Beaucoup d’indices laissaient à penser que le processus de dépôt de candidatures et la transparence annoncée dans le processus de la désignation du Premier ministre n’était qu’une farce du Conseil national de transition (CPT) pour, entre autres, calmer les ardeurs des organisations politiques qui réclamaient l’application stricte de l’accord politique du 3 avril 2024 prévoyant la procédure de nomination.
En tout cas, ce ne sont que des détails, l’important aujourd’hui est de savoir si Gary Conille est l’homme de la situation et/ou celui qui va exécuter les diktats du Blanc.
Le CPT et l’environnement politique international
Pour certains commentateurs, ce choix est un bis repetita de 2004, lorsque la communauté internationale (CI), avait « emmené » dans ses bagages Gérard Latortue pour devenir l’homme fort du pays, après le coup d’État contre le président Jean-Bertrand Aristide. Néanmoins, quoiqu’on puisse penser, la nomination de Gary Conille semble pour l’instant avoir l’approbation de la population haïtienne. Face à une présidence à neuf membres, il aura bien de soucis à se faire, s’il a la prétention d’être au-dessus de la présidence, comme un certain Gérard Latortue qui, en 2004, avait « effacé » d’un trait la rançon de l’indépendance dans la cour de l’Élysée en déclarant que « la France n’a aucune dette envers Haïti ».
Vingt-ans après, la situation géopolitique a évolué. Même la question de la rançon, puisque des Français et des Américains dénoncent dans les médias cet abus de la France vis-à-vis de son ancienne colonie. Par ailleurs, vu l’enjeu électoral du scrutin américain de novembre 2024 et les rapports économiques et géopolitiques de la Russie et de la Chine avec le continent africain, les États-Unis seront bien contraints de revoir leur politique sur le continent américain, dont celle avec Haïti en premier lieu. Donald Trump va certainement, pour ses propres intérêts, se servir de la problématique haïtienne durant la campagne présidentielle contre son adversaire Joe Biden. L’assassinat par les terroristes en Haïti des deux missionnaires américains est une bonne occasion pour lui de toucher le point sensible du peuple américain. Ainsi l’actuel président a-t-il intérêt à agir vite pour faciliter la solution haïtienne. Et cela commence par l’accélération et le succès de la force d’intervention étrangère en Haïti.
Les rapports de force entre les politiques haïtiens et la communauté internationale (CI) paraissent aujourd’hui un peu mieux équilibrés. Il revient aux nouveaux dirigeants haïtiens de savoir comment en profiter, sans affrontement direct avec elle, qui agit trop souvent en donneuse d’ordre à Haïti.
Le contexte international a permis au secteur progressiste et la droite traditionnelle de trouver le chemin du dialogue national, sous la médiation de la Caricom et qui aboutit à la création du CPT. Malgré toutes les critiques, bonnes ou mauvaises, on ne peut pas mieux faire en matière d’unité. C’est peut-être un tournant de l’histoire de cette nation divisée depuis la Révolution universelle anti-esclavagiste de nos ancêtres.
Au contraire de ce que l’on dit çà et là, le CPT n’est pas une création du Département d’État américain. La communauté internationale n’avait cessé de dire qu’il revenait aux Haïtiens de trouver une issue à leur crise politique. Depuis 2018, tous les accords avaient des points communs en ce qui a trait à la vision de la transition et des réformes institutionnelles, voire de la transformation de la société haïtienne par le biais d’une conférence nationale. Mais le gros obstacle était la division profonde de la classe politique, qui empêchait les Haïtiens de trouver tous seuls un consensus. Leur choix de passer par la Caricom était la meilleure car celle-ci est l’organisation régionale propre à la Caraïbe. D’autant plus que l’ONU et l’OEA avaient toujours échoué en Haïti quant à leurs décisions politiques.
Ce type de gouvernement bicéphale avec « une présidence à sept têtes », qui exige une majorité de votants à 5/7, ne plaît visiblement pas au nouvel ambassadeur américain en Haïti, qui l’a fait comprendre lors d’un entretien avec Wendell Théodore sur la radio Métropole. Sur le fait que son gouvernement n’a pas un interlocuteur direct… Et si le problème du Département d’État américain était ailleurs, plus précisément dans la feuille de route, dominée par les propositions de Montana, Fanmi Lavalas et l’OPL, prônant une « transition de rupture » et qui n’a jamais eu la faveur du Core Groupe depuis les crises de 2018 et 2019 !
Toutefois, Haïti ne vit pas en autarcie, il va lui falloir dialoguer, négocier et parler d’une seule voix sur le plan géopolitique, condition nécessaire pour construire des rapports de force en sa faveur sur le plan international. Et ce, sans oublier l’influence américaine dans nos affaires internes, car l’ignorer équivaudrait à de l’hypocrisie. D’un autre côté, les Haïtiens peuvent aussi se demander, comment font les autres États de la région, qui subissent les mêmes influences américaines que nous, mais parviennent à faire progresser leurs pays.
Les trois objectifs du CPT et de Conille
Il faut résoudre le problème d’insécurité sur tout le territoire national, qui est primordial pour faciliter la circulation des biens et des personnes ; coordonner les grands chantiers socio-économiques ; mettre en application la feuille de route qui comporte plusieurs volets dont la création du Conseil électoral avec des personnalités appropriées. Pourquoi pas un accord politique unitaire pour créer un Conseil électoral permanent ? Et enfin l’organisation des élections impartiales.
Mais la première tâche de Gary Conille et du CPT est de former un gouvernement avec des personnalités possédant au moins quatre grandes qualités : intégrité, compétence, sens de la responsabilité et caractère ; et qui doivent s’entourer d’un personnel administratif sur la base des mêmes critères.
Jovenel Moise, qui savait ce que corruption veut dire, puisqu’il était lui-même un corrompu à l’intérieur du modèle d’État mafieux haïtien érigé depuis plus d’une décennie, avait dit avec raison que les cinq plus gros problèmes d’Haïti, c’est la corruption. Dans un pays où la corruption est devenue un « fait social total » (coup d’œil à l’anthropologue français, Marcel Mauss), elle sera toujours difficile à déraciner.
Ensuite, il doit adopter dans le cadre socio-économique des mesures contre la vie chère ; l’assainissement des rues qui sont devenues une jungle invivable au vrai sens du mot. La rénovation et la construction des bâtiments administratifs incendiés par les terroristes - hôpitaux, commissariats, établissements universitaires et scolaires - est aussi importante, si les nouvelles autorités du pays veulent inoculer l’espoir chez les citoyens. Il y a également les dizaines de milliers de maisons des plus démunis, dévastées par les terroristes qui font partie de l’environnement. Mais ces travaux d’Hercule nécessitent beaucoup plus de fonds que ce que le CPT affirme disposer comme budget.
La feuille de route
Après la constitution du gouvernement, le CPT et le PM vont créer l’Organe de contrôle du gouvernement (OCG), prévu dans différents accords politiques depuis 2018. Mais, est-ce qu’il est nécessaire de la créer dans ce contexte unitaire actuel puisque la surveillance des actions du gouvernement se fait déjà en amont entre les différents membres du Conseil qui se surveillent mutuellement et qui ont d’ailleurs la volonté jusqu’à preuve du contraire de travailler de manière consensuelle ? Il serait plus judicieux d’intégrer ces personnes dans l’administration publique afin de diminuer les frais de fonctionnement de l’Exécutif. Au moins là, elles seraient payées pour effectuer un travail effectif !
Alors que la Constitution de 1987 l’interdit formellement, le CPT voudrait repartir sur la même erreur que ses prédécesseurs, en voulant organiser un référendum populaire pour officialiser la nouvelle Constitution. Cependant, il serait certes de bon ton que les nouveaux dirigeants donnent quelques impulsions à ce sujet. Ne serait-ce qu’en créant un comité de spécialistes pour réfléchir sur la manière de procéder conformément à la Constitution de la République et ainsi préparer le chemin pour le futur gouvernement qui sortira des urnes.
Le dernier gros chantier de l’accord du 3 avril 2024 est la conférence nationale qui devrait articuler les transformations de la société haïtienne dans les vingt-cinq prochaines années. Mais la nouveauté, si on l’organise, c’est qu’elle le sera sous l’égide d’une certaine forme d’unité nationale et non par un juge de la Cour de Cassation.
En tout cas, nous espérons que cette génération de politiciens pourra faire la différence en orientant le pays vers la voie de la modernité, de l’État de droit et du développement économique ! Toujours est-il que les interventions de Conille dans les médias montrent qu’il est disposé à collaborer en pleine confiance avec le CPT dans l’intérêt du pays. Cependant, il y a les paroles et les actions.
Sergo Alexis et Huguette Grenz
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