Prolégomènes à un courant de recherche impartial sur le personnage François Duvalier
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Dans la société haïtienne, on est souvent confronté à une double représentation de François Duvalier. L'une écrite et généralement véhiculée par les milieux huppés, élitistes et petit-bourgeois faisant de lui un intellectuel approximatif, un homme d'État autoritaire, obscurantiste, rétrograde, sans bilan et entouré de serviteurs zélés qu'il comble de privilèges et redevables seulement à lui-même. Dans la majorité des travaux consacrés à lui, l'homme est souvent présenté sous les traits d'un vil criminel dont le seul objectif fut de se perpétuer au pouvoir par l'utilisation d'une violence arbitraire. Forgeant (à partir de Max Weber)[1] le concept de néo-sultaniste pour qualifier l'administration de François Duvalier, deux travaux d'Étienne (2007, 2011) font écho à cette représentation. Parallèlement, une représentation orale conservée dans les milieux populaires témoigne : d'un chef d'État léguant au pays plusieurs structures et infrastructures; ouvrant les avenues de l'Université d'Etat et de l'Armée d'Haïti aux fils et filles des masses rurales et urbaines; octroyant des bourses d'études à des jeunes dans le but de faire ou de parfaire leur étude à l'étranger. À cela s'ajoute une lutte systématique contre le marché noir, une attitude verticale face à l'international et une sensibilité pour l'impeccabilité de l'hygiène et de la sécurité publique. Assimilables à ce qu'on pourrait qualifier de dissonance cognitive en psychologie sociale, ces deux idées contradictoires sur le même personnage feront l'objet d'une analyse approfondie afin de déceler ce qui se cache derrière cette épaisse nébuleuse. En passant, il sied de rendre un hommage très mérité au Révérend Pasteur Claude Louissaint (1949-2022) qui, en faisant allusion à cette tranche de l'histoire haïtienne dans une prédication….. (https://youtu.be/gnCmvDAWTQI?si=2nqpO4JIAxnHklRc) a éveillé la préoccupation pour un tel travail chez nous.
Dans la littérature politique haïtienne contemporaine, l'épistémè est manifestement contre François Duvalier. Aussi, la relation des événements lui concernant souffre de tares pernicieuses comme : la distorsion des faits, le parti-pris idéologique, de classe et de couleur. Très mal vu par la pensée dominante, il est souvent décrit par un narratif péjoratif dans les travaux intellectuels. À lire les classiques de la période, qu'il s'agit de l'angle d'approche utilisé, qu'il s'agit de l'argumentaire développé, François Duvalier est préjudicié des prémices à la conclusion des récits. La réalité c'est que la littérature de base de cette tranche d'histoire est en grande partie l'œuvre de ses adversaires attitrés. Aussi, la tendance négationniste de cette littérature engagée a inconsciemment influencé la plupart des travaux ultérieurs consacrés au personnage car, qu'on le veuille ou non ce sont les principales sources documentaires à consulter lorsqu'il s'agit de faire une revue de littérature d'un travail intellectuel sur la période. L'absence d'un courant de recherche pouvant servir de contrepoids à cette littérature partisane amène le lectorat à forger ses jugements à partir de la version d'un seul groupe d'acteurs. Aussi, le lecteur ne s'est pas toujours rendu compte qu'on lui fait regretter des vies et mépriser d'autres. Par exemple, dans les événements du 26 avril 1963, seule la réaction regrettable et condamnable de François Duvalier est critiquée. Cependant, celui qui a provoqué ce carnage en tentant d'assassiner ses enfants et en assassinant leurs gardes-du-corps est l'objet d'une complaisance qui fait penser à la banalisation de la vie quand l'opinion est favorable à sa cause politique. Ces victimes passées sous silence et qui, à coup sûr ne bénéficieront jamais de devoir de mémoire en raison de leurs origines sociales sont : Paulin Montlouis, Moril Mirville, Luc Azor, Richenord Poteau (Duvalier, 1967, p. 125). Il y va de même pour les personnes assassinées par : le commando de Pasquet en 1958, les membres de Jeune Haïti en 1964, la bande armée de Fred et de Renel Baptiste ainsi que le groupe armé de Léon Cantave et de René Léon. En lisant sur la période, on a même l'impression que les actes criminels du groupe armé de Gérald Brisson sont légitimés (Diederich, 1986, p. 378) parce qu'ils ont été commis au nom du communisme. Sur entrefaites, on pense à la nécessité d'observer une distance critique face aux opinions partisanes d'auteurs trop impliqués dans les événements pour être capable d'en faire une approche tendant vers l'objectivité. Pour ce faire, il appert de se détourner des opinions imbibées de subjectivité, de se tourner vers les faits et d'émettre des considérations par rapport à certaines idées reçues. C'est Gaston Bachelard qui disait : « Pour un esprit scientifique, toute connaissance est réponse à une question. S'il n'y a pas eu de questions, il ne peut y avoir de connaissance scientifique » (1934, p. 17). En posant des questions sur les faits saillants de l'histoire sociale, du parcours politique et du règne de François Duvalier on espère inaugurer un courant de recherche équilibré se démarquant de la tendance généralement partiale des travaux sur la période.
Racontée la plupart du temps par l'extérieur, l'histoire de François Duvalier (D'Ans, 1987, 206) a souvent comme toile de fond une réalité horrifiante contrastant fort souvent aux témoignages oraux des haïtiens du terroir (Pierre Louis, 2022). C'est aussi une histoire faite de mérites oblitérés, de mensonges, de demi-vérité, d'omission intéressée, d'exagération. Alors que l'Institut National de Gestion et de Hautes Études Internationales (INAGHEI) est créé par son administration on préfère en donner le mérite à Lesly François Manigat qui a servi comme « ressource humaine dans le projet ». Pour refuser à son administration le mérite d'avoir créé la Faculté d'Ethnologie, on entretient la confusion entre celle-ci et le Bureau National d'Ethnologie (BNE), qui, en réalité demeurent deux institutions différentes. Le même problème se pose avec le Centre Mars & Kline, dans ce cas-ci, son mérite est attribué au Dr Louis Mars. Une dynamique de dissociation de ses réalisations de son nom le fait passer comme un chef d'État improductif et sans bilan. Cependant, en élevant l'École d'Agronomie au rang de faculté par une réforme, François Duvalier a permis à la société haïtienne de former des ingénieurs-agronomes chaque année; avant lui, l'Université D'État ne formait des agronomes que tous les quatre (4) ans. En créant l'Institut National de Gestion et de Hautes Études Internationales (INAGHEI), la Faculté d'Ethnologie (F.E), et en créant le département des sciences économiques de la Faculté de Droit et des Sciences Économiques (FDSE), François Duvalier a substantiellement élargi l'intelligentsia haïtienne en contribuant à la formation d'innombrable cadres haïtiens en sciences humaines et sociales. Sous un autre angle, il a favorisé la mobilité sociale de légion d'éléments des masses haïtiennes qui ont fait leurs études supérieures dans ces institutions. En dépit de tout ce peut qu'on le reprocher, la création de l'Institut du Bien-Être Sociale et de la Recherche (IBESR), de l'Office National d'Assurance (ONA), de l'Office d'Assurance d'Accidents de Maladie et de Maternité (OFATMA), du Centre d'Accueil de Carrefour témoigne d'une forme de sensibilité sociale et d'une certaine volonté d'améliorer les conditions matérielles d'existence des gens des couches défavorisées. En mettant en place l'Office Nationale d'Alphabétisation et d'Action Communautaire (ONAAC), François Duvalier a contribué dans une certaine mesure à la réduction de l'analphabétisme en Haïti. En nationalisant la compagnie d'électricité et la celle de télécommunication, en créant le Conseil National de Télécommunication (CONATEL), la Centrale Automone Métropolitaine d'Eau Potable (CAMEP), l'Autorité Aéroportuaire Nationale (AAN), l'Autorité Portuaire Nationale (APN), l'Office d'Assurance Véhicule Contre-Tiers (OAVCT), l'Administration Générale des Douanes (AGD), l'administration que François Duvalier mit en place a indéniablement augmenté l'ossature institutionnelle de l'État haïtien, élargi sa capacité de service et du même coup renforcé son pouvoir régulateur dans certain domaine de la vie nationale. Le financement de la construction de la ville de Cabaret par le Mouvement de la Rénovation Nationale et la stratégie de l'Effort National pour la réalisation de l'Aéroport Toussaint Louverture sont des formes de solidarité, de contribution et de participation citoyennes qu'on peut prendre comme exemple quand il s'agira pour l'État haïtien de réduire le poids de l'aide internationale dans la réalisation de ses projets.
Par ailleurs, il faut reconnaître que François Duvalier inaugura plus d'un quart de siècle de relative stabilité politique dans un pays qu'il fut le septième à administrer dans un intervalle de 10 mois s'étendant du 6 décembre 1956 au 22 octobre 1957. Qu'on n'ait pas peur de le dire, c'est la plus longue période de stabilité politique qu'ait connu Haïti. À un autre point de vue, depuis Faustin Soulouque lors de la fameuse « Affaire Duquesne » (Dorsainvil, 1942) François Duvalier est le seul chef d'État haïtien qui a choisi de tenir tête face à l'international. En effet, s'il a toujours paru normal que des diplomates étrangers s'immiscent dans la politique interne d'Haïti, comme exception à la règle, François Duvalier a obtenu aux forceps le respect du principe de non-ingérence dans les rapports des représentants diplomatiques des nations étrangères avec l'État haïtien. Pour rompre à cette tradition d'irrespect de la souveraineté nationale, François Duvalier a dû envoyer des signaux forts en déclarant persona non-grata : l'ambassadeur anglais, Gérard Corley-Smith (Diederich et Burt, 1986, p. 178); les chargés d'affaires vénézuéliens, José Enrique Vilani d'abord (p. 138) et Francisco Milan Delpretti ensuite (p. 188); l'ambassadeur américain Raymond L. Thurston (p. 228). Dans un pays où la tendance est de plier l'échine face aux diktats américains, François Duvalier est par exception l'unique chef d'État haïtien qui a su imposer ses vues aux administrations américaines. En effet, par le discours baptisé « Le cri de Jacmel » tenu le 25 juin 1960, il a tant soit peu obtenu le dégel de l'aide américaine (Diederich et Burt, 1986, p. 149; Gilot, 2006, pp. 230-232) en contrepartie du support d'Haïti à la politique régionale de l'Oncle Sam sous Eisenhower. Après avoir déclaré l'ambassadeur Raymond L. Thurston personna non grata, François Duvalier a rompu les relations d'Haïti avec les États-Unis et a résisté aux menaces d'intervention de John Fritz-Gerald Kennedy (Florival, 2007, pp. 104-105; Calas, s.d, paragr. 14-16). Il a imposé le choix de son successeur à l'administration de Nixon (Pierre Charles, 1973, p. 25). C'est aussi le chef d'État haïtien qui compte le plus de victoires diplomatiques à son actif. Les plus remarquables demeurent : le rôle hautement symbolique, moral et combien prestigieux joué par Haïti en contribuant à l'éducation des peuples « frères » de l'Afrique ayant accédé à l'indépendance dans les années 1960; la récupération par l'État haïtien des fonds laissés par ses ressortissants dans les banques cubaines sous l'administration de Fulgencio Batista (Florival, 2007, 63-64); la victoire sans équivoque sur Juan Bosch dans les démêlés opposant Haïti à la République dominicaine en 1963; l'obtention de l'application de l'article 4 du Concordat de 1860 reconnaissant au président haïtien le droit de nommer les archevêques et les évêques du pays après 106 ans de relations entre Haïti et le Vatican (Duvalier, 1967, pp, 149-152). Cet article à partir duquel ce chef d'État haïtien a réussi à mettre les Haïtiens à la tête de l'église d'Haïti après plus d'un siècle se lit comme suit :
Le président d'Haïti jouira du privilège de nommer les Archevêques et les Évêques; et si le Saint-Siège leur trouve les qualités requises par les Saints Canons, il leur donnera l'institution canonique. Il est entendu que les ecclésiastiques nommés aux Archevêchés et aux Évêchés ne pourront exercer leur juridiction avant de recevoir l'institution canonique; et dans le cas où le Saint-Siège croirait devoir ajourner ou ne pas conférer cette institution, il en informera le Président de la République d'Haïti, lequel, dans ce dernier cas nommera un autre ecclésiastique (cité par Duvalier, 1967, pp. 149-152).
Dans le même ordre d'idées, les concessions de Kennedy face à Duvalier (Desinor, 1995, pp. 56-60; Calas, s.d) témoignent (pour une fois) de l'incapacité d'une administration américaine à renverser un chef d'État haïtien. Écoutons les aveux de son secrétaire d'État Dean Rusk devant le sénat américain 1975 :
Nous avions entrepris tout type d'efforts pour apporter un changement en Haïti. Nous avons utilisé la persuasion, l'aide, la pression et à peu près toutes sortes de techniques de débarquement de forces extérieures mais le président Duvalier était extraordinairement résistant (Calas, s.d, paragr. 12).
Il semblerait que le militantisme et l'engagement de certains auteurs les empêchent comme sujets de prendre du recul par rapport à leur objet d'étude dans des travaux consacrés au personnage. Par exemple, dans la préface à l'édition française de « Radiographie d'une Dictature », Pierre-Charles (1973) a non seulement reconnu que son travail est passionné (p. 23) mais également qu'il ne pouvait pas se refuser de prendre parti (p. 26). Avec des intentions si clairement avouées, peut-on s'attendre à des conclusions impartiales ? Refusant de faire leur autocritique, des anciens membres de l'Union Nationale des Étudiants Haïtiens (U.N.E.H) qui, par manque de clairvoyance se sont obstinés à maintenir une grève en pleine vacances de fin d'années voient en Francois Duvalier le principal responsable de leur échec (Péan, 2010). Miné par des erreurs stratégiques et rongé par des querelles intestines dont : le boycottage de la candidature de l'étudiant Roger Lafontant à la présidence de l'association; les traitements inégaux et les divergences des étudiants appartenant aux deux (2) partis communistes rivaux de l'époque (le PEP et le PPLN) (pp. 42-43; p. 75, pp.121-122); la marginalisation des étudiants qui, à bon droit veulent reprendre leurs cours après de la rentrée de janvier 1961 (Gilot, 2006, pp. 241-242) la lutte de l'UNEH face à Duvalier dans ces conditions s'assimile à un combat perdu d'avance. Comment en vouloir à un chef d'État pour l'échec d'une grève d'étudiant qui ne faisait même pas l'unanimité dans le milieu universitaire et surtout qui n'était pas suivi par la société à un moment donné ?
Par ailleurs, lorsqu'il s'agit de dramatiser le règne de François Duvalier et d'occire son image les légèretés théoriques et méthodologiques les plus saugrenues sont permises. Jusqu'ici l'implication de Duvalier dans la mort odieuse et condamnable de Mme Rimpel ne repose sur aucune information vérifiable. Bien qu'il est déplorable que la victime n'ait jamais trouvé de justice, cependant, quand on sait que Duvalier cherchait un accord politique avec Déjoie au début de son règne, il est improbable que cette dame ait été victime d'un crime politique à cause de ses sympathies déjoïstes. Comment se fait-il Duvalier qui, d'un côté accordait la grâce présidentielle aux hommes mêlés dans l'attentat à la bombe de Frère[2] (Gilot, 2006) ait commandité d'un autre côté la mort d'une femme journaliste qui n'avait que sa parole comme capacité de nuisance ? À un autre point de vue, quand on sait que l'État est caractérisé par sa permanence du point juridique, il paraît inconcevable de parler d'État duvaliérien comme le fait Trouillot (1986). Comment qualifier le pérenne par le passager ? De son côté, Pierre-Charles (1973, p. 32) s'est même permis de présenter un tableau avec des données sur les conditions de vie de la population haïtienne entre 1966 et 1967 sans qu'il y ait mention de source. Voulant qualifier l'administration de Duvalier, Étienne (2007, 2011) crée à partir du concept weberien de sultanisme celui de néo-sultanisme. Produit du concept de patrimonialisme et sous-produit de celui de domination traditionnelle, le sultanisme est le comportement du souverain qui se maintient au pouvoir par la mise en place d'une direction administrative personnelle et de l'utilisation de l'arbitraire, de la grâce et du favoritisme pour s'assurer de la loyauté de ses sujets (Weber, 1995, pp. 307-312). Le hic! Ce concept demeure un dérivé de la domination traditionnelle (p. 312) où la prise et l'exercice du pouvoir sont déterminées uniquement par la coutume (Weber, 1919, p. 87). Donc, il est fondamentalement impropre pour qualifier le cas de Duvalier qui est arrivé pouvoir par des élections au suffrage universel et qui par ce fait même a été astreint à diriger en fonction d'un ensemble de principes codifiés dans des normes juridiques. Historiquement, la structuration de l'exercice du pouvoir exécutif dans la société haïtienne n'est-elle pas (en réalité) plus proche de la domination rationnelle ou légale que celle de type traditionnel ?
Imposées comme des vérités absolues par des figures notoires de l'intelligentsia haïtienne, certaines opinions sur François Duvalier ne sont jamais mises en question, ce qui aurait la vertu d'éviter la compromission de la vérité historique en faveur d'un camp. Dans tous les temps, questionner des opinions continuellement ressassées et tacitement avalisées a toujours été une aventure parsemée d'écueils. Le premier obstacle gît dans la tendance de l'esprit humain à accorder créance à ce qu'il est habitué à entendre (Le Bon, 1895, p. 100). L'homme rouspète quand on ébranle ses croyances et ses opinions, c'est une vérité! S'appuyant sur le substrat d'autoritarisme social et de la tradition de pouvoir autoritaire de la société haïtienne (Trouillot, 1986), François Duvalier, comme certains de ses prédécesseurs, a été amené à mettre en place un pouvoir autoritaire qui, par moment prend une allure répressive surtout quand il s'agit de contrecarrer des insurrections armées. En ce sens, la contre-attaque inutile du 26 avril 1963 et la vendetta exercée sur les parents des membres de « Jeune Haïti » à Jérémie doivent être fermement condamnés. Il y va de même pour la force disproportionnelle utilisée pour récupérer la localité de Casale que le dangereux groupe armé de Gérald Brisson avait momentanément soustrait au contrôle de l'État. Cependant, pris dans leur genèse, ces événements témoignent également de l'instrumentalisation de la violence reprochée à Duvalier par l'opposition en premier lieu. Le problème c'est que la violence de cette tranche d'histoire est condamnée seulement quand elle émane de Duvalier; quand elle vient de l'opposition, elle est passée sous silence. En effet, qu'il s'agit de Pierre-Charles (1973), de Diederich et Burt (1986), de Trouillot (1986), de Diederich (2004), d'Étienne (2007, 2011) ils admettent tous que la violence est la caractéristique du pouvoir duvaliérien pendant qu'ils n'ont pas assez de courage pour admettre qu'à l'instar de Duvalier, l'activité de l'opposition reposait fondamentalement sur la violence. Aussi, c'est avec satisfaction que Diederich et Burt (1986, p. 275-305) rapportent les démarches des hommes comme Jean Baptiste Georges, Léon Cantave pour financer et armer des opposants désirant chasser Duvalier du pouvoir par la force des armes. Dans cette perspective, des camps d'entraînement ont même été établie en République Dominicaine à un moment donné. À un moment de la durée, cette frange de l'opposition avait même formé une structure armée dénommée Forces Armées Révolutionnaires d'Haïti (F.A.R.H) (p. 281; p. 285) pour les besoins de sa cause. Bizarrement, on n'en parle presque pas. Étant un héritage colonial, la violence (James, 2003; David, 2015) a souvent influencé les rapports sociopolitiques dans la société haïtienne elle-même fille de la société dominguoise. Aussi, de 1957-1971, Francois Duvalier a été amené à s'en servir pour faire face à des ennemis politiques qui en faisait (préalablement) de même ce, contrairement à ceux qui prétendent que seul lui s'en servait à l'époque.
Il faut également signaler que les adversaires politiques de François Duvalier ont d'emblée préféré la violence aux moyens classiques d'opposition. Du nombre de ces actes qu'il n'est pas exagéré de qualifier de complot contre la sûreté de l'État et de terrorisme on peut noter: l'affaire des bombes de Mahotières le 30 avril 1958 et celle de Frères le 29 juin 1958 (Gilot, 2006, p. 280-284); la tentative de renversement et d'assassinat du 29 juillet 1958 (Duvalier, p. 1967, p. 87; Diederich, 2004, pp. 53-83); la tentative d'assassinat de Jean-Claude et de Simone Duvalier et l'assassinat de leurs garde-du-corps le 26 avril 1963 (Florival, 2006); les fusillades perpétrées par Clément Barbot en 1963 (Gilot, 2006, pp. 295-300); les exécutions sommaires commises par Hector Riobé en 1963 (Diederich, 1986, pp. 235-236; Gilot, 2006, pp. 303-308); les incursions des bandes armées du général (retraité) Léon Cantave et de celles de Fred Baptiste à partir de la zone frontalière en 1964 (Diederich, 1986, pp. 274-305; Gilot, 2006, pp. 308-312); le vol (à main armée) du coffre-fort de la Banque Royale du Canada par les hommes de Gérald Brisson en 1967 (Diederich, 1986, p. 378); la tentative d'incendier le palais national à partir d'un engin aérien le 4 juin 1969 (Diederich, 1986, pp. 378-379). Jusqu'ici aucun bilan n'est parvenu à la postérité sur le nombre de personnes tuées par le mouvement communiste armé auquel François Duvalier fut le seul chef d'État haïtien à faire face. Ce qui est certain, ils ont abattu bon nombre de miliciens dans des attaques-éclairs contre des postes de polices (Diederich & Burt, 1986, p. 388). En regardant la situation de plus près, on se demande si le refus systématique de l'opposition de dialoguer avec lui n'a pas conditionné son virage vers la force ? En se référant à l'histoire de ce pays, que reste-t-il comme possibilité à un chef d'État à qui on refuse toute possibilité de consensus? Trois options sont à envisager : en règle générale, c'est la démission forcée; en second lieu, le virage autoritaire, la troisième possibilité est la mort par assassinat, exécution ou incendie criminel. N'ayant pas accepté la première, le règne de Duvalier ne fut qu'une lutte pour éviter la troisième en s'accrochant à la seconde.
À travers l'histoire d'Haïti, la tendance à légitimer les discours et les actions d'opposants et acculer ceux qui détiennent le pouvoir conduit souvent à une complaisance excessive envers les premiers et une rigueur de jugement exagérée envers les seconds. Le peu d'écho fait à l'assassinat de la fille du président Geffrard, Cora (Dorsainvil, 1942) est le meilleur exemple de cette attitude. En un mot, on n'est pas toujours prêt à évaluer le poids du radicalisme des oppositions dans la détérioration de différentes conjonctures sociopolitiques conduisant aux crises politiques récurrentes qu'a connu ce pays. Les tractations malhonnêtes conduisant à l'élaboration de la Constitution du 27 décembre 1806 ont occasionné la sanglante bataille de Sibert le 1er janvier 1807 (Leconte, 1931, pp. 191-207; Moïse, 1997, pp. 39-40). La Constitution de 1867 et la séance parlementaire du 11 octobre exigeant la libération sans condition de Léon Montas par les députés de l'opposition sont à la base des deux (2) ans de guerre civile qu'a connue Haïti sous Salnave (Delorme, 1873, pp. 53-63; Moïse, 1997, p. 157; Corvington, 2007, pp. 219-221). Dans le cas de Duvalier, des événements partiellement relatés par Diederich et Burt, (1986, p. 99) ont montré l'opposition n'a même pas attendu l'investiture du président élu pour déclencher les hostilités
Si on l'avait laissé tranquille, François Duvalier aurait pu lui aussi suivre sa trajectoire sans complications. Or, dès le début de sa magistrature, il se révèle un administrateur brouillon et inexpérimenté. De son côté, l'opposition ou ce qui en tient lieu va témoigner d'une ineptie encore plus grande. Plutôt que de le laisser s'enferrer, ses ennemis s'impatientent. Par des manœuvres maladroites et déclenchées à contretemps ils cherchent à l'abattre. Leur seul résultat, c'est de rallier autour du président des gens qui, en d'autres circonstances, n'auraient été que trop contents de s'en débarrasser....
Avant même qu'il ne soit officiellement investi, Duvalier va avoir un aperçu des complots qui sont venus à bout de ses prédécesseurs. Des bombes explosent. Des actes de terrorismes sont commis. Des grèves sont déclenchées. Une fois installé à la présidence, il aura à faire face à des invasions et aussi à des conspirations qui ont leur origine dans les profondeurs de la magie noire.
Ce choix prématuré de la dialectique des armes par l'opposition rendit vaines toutes les ouvertures du président pour le dialogue au tout début de son règne. En ce sens, les décisions témoignant de sa volonté de composer avec l'opposition comme : pourparlers avec Louis Déjoie, la tentative de dialogue avec Clément Jumelle (Gilot, 2006, pp. 140-141; Florival, 2007, pp. 67-68), l'octroi de la grâce présidentielle à des opposants en contravention avec la justice (Gilot, 2006 ; Florival, 2007, p. 67) n'ont jamais abouti au consensus politique qu'il appela de ses vœux. Comment se fait-il que le blâme revient toujours à celui qui est choisi par le peuple à travers des élections c'est-à-dire couvert de la légalité institutionnelle qui s'en défend d'autres qui refusent systématiquement tout compromis et ne désirant s'imposer comme dirigeant de ce peuple que par la force des armes? De plus, comment légitimer et encenser les attaques de groupuscules illégalement armés et financés par des étrangers pendant qu'on voue aux gémonies un chef d'État qui se défend avec les forces que l'État met tacitement à sa disposition.
Une asymétrie dans l'interprétation des faits conduit à la légitimation des vues des opposants contre un manque d'intérêt patent pour celles des duvaliéristes et de toutes autres approches nuancées. C'est ainsi que seuls les ouvrages manifestement écrits contre François Duvalier sont considérés des classiques sur la période. Par contre, les travaux relevant d'une littérature non-engagée comme ceux de D'Ans (1987), de Mathon (1991), de Georges-Pierre (2004) sont restés jusqu'ici lettre morte. De ce qui précède, il découle, une histoire partiale caractérisée par des conclusions tirées uniquement à partir des réactions de François Duvalier; une victimisation d'envahisseurs armés; un silence méprisant sur les victimes duvaliéristes; un manque d'intérêt cynique pour les membres de la population civile victimes des menées terroristes de l'opposition. Illustrons un peu! Dans les travaux de Diederich (1986, 2004), les offensives armées déclenchées par l'opposition sont généralement peintes sous un jour héroïque et chevaleresque tandis les réactions de défenses de Duvalier sont l'objet de vives récriminations. Après avoir investi l'espace logeant le palais national, assassiné des militaires au Casernes Dessalines, (Diederich, pp. 116-117), exigé au président Duvalier de se démettre de ses fonctions, mitraillé les appartements réservé au chef d'État (Duvalier, 1967, p. 87), des hommes comme Alix Pasquet, Philippe Dominique, Henri Perpignan sont inconcevablement mentionnés dans une longue liste de victime du pouvoir duvalierien. De l'aveu de Louis Drouin, l'objectif de Jeune Haïti a été de fusiller François Duvalier sur la Place Pétion au cas où l'initiative serait couronnée de succès (Florival, 2007, p. 109) mais cela n'a pas eu d'écho dans l'histoire contemporaine. C'est avec un mépris de la vie que Diederich et Burt (1986) parlent : du maire de Ferrier assassiné par la bande armée de Cantave (p. 247); d'un camion de milicien détruit par un attentat à la grenade dans une localité appelée Croix-Rouge par le même groupe (p. 243) ; il y va de même pour les personnes tuées par les membres de Jeune Haïti à Forêt des Pins et à Thiotte (pp. 289-290). Après avoir assassiné plus de quarante (40) personnes et se suicider ensuite (Diederich & Burt, 1986, pp. 235-236), Hector Riobé est paradoxalement connu comme une victime de Duvalier et fait à cet égard l'objet d'un devoir de mémoire d'aujourd'hui. Si ses opposants armés tombés sur le champ de bataille sont considérés comme des martyrs et sont l'objet d'un devoir mémoire, à l'inverse, ses partisans fauchés par la mitraille de l'opposition sont jetés aux oubliettes. En ce sens, le luxe de détails fourni sur l'identité, les origines sociales, le parcours académique et les activités professionnelles des premiers contrastent avec le peu d'informations sur les mêmes aspects chez les seconds. S'il ne s'agit pas d'un silence entretenu à dessein, ne s'agit-il-pas des lacunes qu'il faudrait tenter de combler dans la documentation sur la période? Le cas de Clément Barbot est parlant. Ayant la rare particularité d'avoir servi Duvalier d'abord et l'opposition ensuite, seules ses dérives au premier moment sont vulgarisées et condamnées. Aussi, on ne s'en émeut guère du sort des innocentes victimes des fusillades qu'il a perpétrées en 1963 dont une qui coûta la vie à 45 personnes (Diederich & Burt, 1986, p. 212). Prétextant des sensibilités écologiques, certains osent plaindre la destruction du champ de canne-à-sucre lui servant de cachette avant et après qu'il ait commis ses actes criminels. De leur débarquement jusqu'au Casernes Dessalines pas moins de cinq (5) personnes dont des militaires ont été assassinés par le commando d'Alix Pasquet (pp. 116-117). La 4 juin 1969, une tentative d'incendier le palais national et les zones avoisinantes s'est soldée par la mort de trois personnes dont un nourrisson (p. 379). De par leur classe sociale et en raison de la cause politique que servent leurs bourreaux, ces victimes n'auront jamais de devoir de mémoire.
Recrutés parmi les étrangers occupant des fonctions diplomatiques, cléricales, militaires en Haïti et parmi des éléments appartenant à la minorité mulâtre à la petite bourgeoisie noire, les témoignages victimaires, non-vérifiés et même non-vérifiables des opposants ont la chance d'être écrits, d'avoir un écho national et international et surtout transformés en histoire émouvante contrairement aux marginaux partisans de Duvalier recrutés pour la plupart dans les masses urbaine et rurale dont la version des faits ne valent pas grand-chose pour des intellectuels très liés aux élites et à la petite bourgeoisie de ce pays.
Un facteur insoupçonné a créé un malaise entre François Duvalier et les élites haïtiennes : ses origines sociales. N'ayant jamais reçu une formulation explicite, celle-ci ne transparaît que de manière diffuse à travers une rhétorique péjorative dans certains travaux dont le parti pris de classe et de couleur est patent. En ce sens, Diederich et Burt (1986) décrivent Louis Déjoie comme : un fils de l'élite mulâtre; un patricien mulâtre ; une personne d'apparence prestigieuse; un homme au teint café au lait extrêmement soigné; un monsieur qui a de l'allure et qui sait s'habiller. Sa chevelure noire ondulée et son teint brun chaud lui font sembler à une vedette de variétés (p. 14 & p. 83). François Duvalier, fils d'un juge de paix, est un bizarre petit homme à la peau noire faisant penser à un hibou (p. 14). Malgré des études de médecine réalisées en Haïti et aux États-Unis auxquelles s'ajoutent une longue carrière d'écrivain dénotant des connaissances très étendues en sciences sociales et expérimentales, Duvalier est qualifié de noir autodidacte par les même auteurs. Dans plusieurs pages de l'ouvrage de « Papa doc et les Tontons Macoutes », François Duvalier est désigné par les rabaissantes et dédaigneuses périphrases « de petit médecin ; d'affable petit médecin » (Diederich & Burt, 1986).
Une opinion sans fondement empirique qui fait pourtant école veut que François Duvalier fut candidat impopulaire hissé au pouvoir par l'Armée d'Haïti et les États-Unis. Attardons-nous en! L'impopularité de François Duvalier est un dogme savamment entretenu malgré que des faits le contredisent de plein fouet. Il faut souligner que François Duvalier a bénéficié de la (très large) base sociale du président Dumarsais Estimé, très adulé pour les travaux publics et infrastructures qu'il a réalisés en moins de quatre (4) ans de présidence. Ayant servi le gouvernement d'Estimé à titre de Sous-Secrétaire d'État du Travail d'abord et Secrétaire d'État de la Santé Publique ensuite et pour n'avoir pas rallié le camp de Magloire après le coup d'État du 10 mai 1950, (Pierre-Charles, 1939, p. 50), François Duvalier incarnait aux élections de 1956-1957 le digne héritier d'Estimé. C'est en ce sens que Diederich et Burt (1986, p. 82) rappelle que les partisans d'Estimé aimèrent répéter « Duvalier, c'est nous ». D'un autre côté, pour avoir joué les premiers rôles dans la campagne d'éradication du pian dans les zones rurales, François Duvalier a acquis beaucoup de sympathies dans la paysannerie. En tenant compte de l'esprit du temps, comment parler d'impopularité pour un candidat disposant de tels atouts électoraux en 1957?
Arrivé au pouvoir, des foules immenses se sont toujours mobilisées pour sa cause. Qu'on songe aux festivités des 22 mai. Même dans les moments où les fondements de son pouvoir furent sérieusement ébranlés une grande partie de la population haïtienne s'est montrée solidaire de lui. La popularité de ce dernier est un des facteurs qui ont ralenti la volonté manifeste de Kennedy de le renverser en 1963. Contrariant le plan d'intervention de ce dernier, des manifestations en guise de soutien à Duvalier en mai 1963 notamment à la date butoir du 15 mai (https://m.youtube/watch?v=fcnVIAQYNCE) ont conduit à l'ajournement définitif du débarquement des troupes américaines déjà présent dans les eaux territoriales haïtiennes. Le soulèvement populaire en guise de désaveu à l'invasion armée du 29 juillet 1958 (Magloire, 2007); la manifestation populaire en soutien au président après le renvoi de l'ambassadeur américain Raymond L. Thurston (Gilot, 2006); la multitude venant prouver leur adhésion au président lors du passage de l'émissaire de l'O.E.A en Haïti, Gonzalo Facio en 1963 (Diederich & Burt, 1986, pp. 205-206). N'en parlons pas de l'accueil chaleureux que la population port-au-princienne fit à Nelson Rockefeller en 1969 (p. 377-378). Ces démonstrations de popularité sont signalées parce qu'elles sont liées à des moments cruciaux du pouvoir duvalierien; bien d'autres sont omises parce qu'elles entrent dans la vie ordinaire du pouvoir, c'est le cas des traditionnelles festivités annuelles pour marquer le souvenir du 29 juillet 1958. À la lumière de ces faits, on se demande s'il est vrai que François Duvalier fut réellement un chef d'État impopulaire ?
Penchons sur l'opinion qui veut que Duvalier n'a pas réellement gagné les présidentielles du 22 septembre 1957. Rappelons que les tenants de cette thèse soutiennent que les joutes électorales ont été réalisées par l'Armée d'Haïti (sous la dictée des États-Unis) en faveur de Duvalier contre Déjoie. Cependant, de manière opérationnelle on n'a rien avancé comme intervention ou décision de l'armée ou des États-Unis dans le processus électoral qui a favorisé Duvalier au détriment de Déjoie. En outre, jusqu'à présent, aucun fait montrant clairement que Louis Déjoie représenta une menace pour les intérêts américains en Haïti ne s'impose. Au contraire, il a été directeur de l'École Technique d'Agriculture en 1924 donc, en pleine occupation américaine; il fut également un employé de la Haitian-American Sugar Co. (Hasco); il a pu monter des usines d'huiles essentielles grâce à l'appui financier des Américains (Diederich & Burt, 1986, pp. 83-84). Toujours en ce qui concerne les accointances américaines de Louis Déjoie, Diederich et Burt (1986, p. 84) rapportent : « Le sénateur comme on l'appelle, ne cherche pas à dissimuler que les Américains, y compris les hommes d'affaires et l'ambassade, le préfèrent à Duvalier ... ce qui, dans le contexte haïtien, équivaut presque à la certitude d'une victoire ». Voilà celui qu'on fait passer comme un danger pour les intérêts américains au point que ces derniers auraient préjudicié son ascension à la présidence au profit de Duvalier. Par surcroît, les résultats des élections de 1957 font état de 680 509 voix en faveur de Duvalier contre 249 956 pour Déjoie (Georces-Pierre, 2004, p. 345), comment parler de résultats truqués quand dans une élection, le vainqueur a recueilli plus de 400 000 votes de plus que son poursuivant immédiat ?
Pour ce qui est de l'Armée d'Haïti, était-elle si homogène pour servir à l'unisson la cause d'un seul candidat en 1957? La vérité c'est que François Duvalier n'a pas été le seul candidat à avoir une faction de l'armée dévouée à sa cause durant la période électorale de 1956-1957. Ainsi, la plupart des militaires avaient un patron politique (Désinor, 1995). Par exemple, la faction du colonel Pierre Armand avait à visière levée pris fait et cause pour Louis Déjoie durant les événements du 25 mai 1957 ce que Diederich et Burt (1986, p. 84) confirment lorsqu'ils soulignent que : « Le clergé, l'ambassade américaine, les officiers supérieurs mulâtres soutiennent Dejoie ». Par ailleurs, le chef d'État-major qui aura à réaliser les élections du 22 septembre 1957 a été choisi par le président Fignolé. Ce serait vraiment absurde de croire que Fignolé candidat à sa propre succession aurait choisi un chef d'État-major pour servir la cause d'un concurrent. Le président Fignolé eut également sa clique au sein de l'armée. En effet, la cause occasionnelle de son renversement est une affaire de promotion (suspecte) de certains militaires mal vu par le haut État-major (Gilot, 2006).
Des contingences sur lesquelles on ne s'est jamais attardé ont probablement contribué à la victoire de Duvalier. Deux concours de circonstances ont substantiellement élargi son électorat à l'approche du scrutin. En premier lieu, le désistement des deux autres candidats noirs dont l'électorat est sociologiquement plus proche de Duvalier que de Déjoie. Duvalier ne fut-il pas le premier secrétaire général du parti de Fignolé, le MOP ? Ne fut-il pas l'allié de Clément Jumelle durant les événements qui ont conduit à l'éviction du Gouvernement Collégial les 18,19 et 25 mai 1957? En second lieu, la finalisation du processus électoral avec un candidat noir et un candidat mulâtre a ravivé les vieux démons du préjugé de couleur d'avant 1946 au grand dam de Déjoie. Porteurs des sentiments de sa classe sociale, (Diederich et Burt, 1986, p. 83) comme candidat, Déjoie symbolisait le retour du mulatrisme au pouvoir (Pierre-Charles 1973, p. 52). Pour les masses et les classes moyennes noires, la candidature de Duvalier était la seule alternative pour parer à cette éventualité à l'approche du scrutin (Péan, 2010, pp. 25-27). Aussi évidente que soit cette piste de réflexion, elle n'est pas approfondie dans littérature politique haïtienne contemporaine; est-ce parce qu'elle aboutira à des conclusions désapprouvant celles que la littérature politique dominante impose ?
Apprécié à travers le prisme déformant d'une littérature engagée, François Duvalier est par conséquent préjudicié dans la plupart des études consacrées à lui. Environ cinquante (50) ans après sa mort, la nécessité d'observer une distance critique face à ces travaux partisans se fait de plus en plus impérieux. Ce recul marque le début d'un courant de recherche équilibré sur le personnage, sa trajectoire sociopolitique et son règne. Qu'il soit entendu! Ce travail n'est pas fait pour absoudre Duvalier d'aucun de ses excès. De même que des raisons de classe ou d'appartenance politique à l'opposition ne doit non plus disculper ceux qui ont commis des exactions sur ses partisans et sur des membres de la population civile comme on s'amuse souvent de le faire. Voulant sauver la vérité historique, on a choisi comme démarche : de lever le voile sur l'instrumentalisation de la violence par l'opposition; de montrer le parti-pris et certaines légèretés théoriques et méthodologiques de certains auteurs; d'observer une distance critique par rapport à des opinions sans fondement empirique; de retourner sur les faits saillants de l'époque; de questionner certaines idées reçues. En ce sens, on pense avoir apporté une contribution qui servira à quelque chose dans les décennies et même les siècles à venir. Espérons que les pistes de réflexion soulevées dans ce travail favoriseront l'éclosion de recherches très approfondies sur cette tranche de l'histoire haïtienne
Jefferson N. Pierre Louis
Références
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Jefferson N. Pierre Louis, licencié en psychologie à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH/UEH) et mastérant en Psychologie Sociale à la Faculté d'Ethnologie (FE/UEH).
[1] Le néo-sultanisme est pour ainsi dire le stade suprême du patrimonialisme dans la pensée wébérienne. Dans ce cas-ci, l’arbitraire, le favoritisme, la grâce caractérisent l’exercice du pouvoir absolu du souverain. Le patrimonialisme est une particularité de la domination traditionnelle où le détenteur réel du pouvoir met en place une direction administrative (Weber, 1995, pp. 307-312).
[2] Dont Louis Déjoie lui-même.
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Henri D. Baptiste
Compatriote, vous aviez fait du bon travail. Oui, il faut sauver la vérité historique. C'est ça le travail d'un chercheur et vrai intellectuel! Et qui pis est, ils n'ont pas faire mieux que papa Doc. Une Marguerite (fondation devoir de mémoire) n'aurait pas le mal courage de faire savoir les Duvalier (père et fils) refusaient de mette le cadavre du journaliste Jean Léopold Dominique sur leur conscience. Les compatriotes Antoine Leroy et son ami Jacques Florival ne prendraient pas la chance d'affirmer le contraire. Dans le cadre de la cacacratie, les faux démocrates ne tardaient pas à se debarrasser de l'nnocent JL Dominique. Mon cher, il faut continuer sur cette lancée. Et au besoin d'écrire un livre sur le docteur François Duvalier, tout en s'inspirant des auteurs au rabais. En attendant, la cacacratie continue de n'être pas profitable à la majorité nationale. 38 ans de tipaskout, de mauvaise gouvernance, d'occupation et du chaos! Kenbe la!