Société haïtienne d’Histoire: discours du centenaire
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Discours prononcé à la cérémonie organisée de concert avec la FOKAL, à l’Hôtel Marriott à l’occasion du centenaire de la Société haïtienne d’Histoire. L’institution en profite pour vous formuler ses meilleurs vœux en cette fin d’année.
Discours du centenaire
M le Représentant du Ministère de la Culture et de la Communication
M. le Responsable de la communication de la BRH
Mme la Présidente de la FOKAL
M. Carl Braun, représentant de la UNIBANK et membre de notre Société
MM. les membres de la Société haïtienne d’Histoire
Mesdames/Messieurs de la FOKAL
Distingués invités.-
Les siècles sont comme des arbres tout comme, selon Alexis, les peuples. Ils poussent croissent jusqu’à parvenir à fixer les traits de leur personnalité. Les spécialistes des longues durées mesurent cette période de croissance autour d’une trentaine de décennies. Certains pourtant s’expriment parfois par une brusque accélération de l’histoire et n’attendent pas toujours autant d’années pour, dans leur progression, épouser leurs formes complètes. Cela semble avoir été le cas, par exemple, pour le XIXe, à l’origine de notre naissance. Tout juste quatre ans après son éveil, il concourt à l’émergence, le 1er janvier 1804, d’un Etat souverain assez singulier et d’un type de société tout aussi insolite.
En moins de quinze ans à peine, deux révolutions parmi les plus importantes dans l’histoire des temps modernes, ont contribué à transformer le cours de l’humanité. S’agissant de cette date massive, il convient d’admettre que les débuts de siècle, sinon leur fin, se révèlent peu ordinaires pour la vie et l’évolution du peuple haïtien. Cet événement, avec l’apparition de cet Etat aboutit bien vite à une reconfiguration graduelle de la scène internationale ; au repositionnement des puissances de l’époque, par rapport au fait colonial et à une nouvelle interrogation de type anthropologique dans les relations entre les êtres humains. Haïti contribue par le triomphe de sa révolution à la production d’une autre pratique dans l’exercice de l’altérité.
Le 28 juillet 1915, Haïti entre brutalement dans le XXe, le siècle de la fondation de cette Société savante dont on célèbre aujourd’hui, aimable assistance, le centenaire. C’est un 8 décembre 1923 qu’Horace Pauleus Sannon, le premier président de cette honorable Institution, délivrait solennellement son message à la nation tout en déclinant les contours de la mission assignée à cette Société d’Histoire.
En cette matinée chargée d’émotion à peine contenue, et vous le comprendrez, il m’est possible de partager avec vous, mais assez sommairement, un bilan que je tends à considérer comme colossal ! Il parait bien difficile d’être modeste quand on parle de notre Société.
Le long XIXe siècle, étudié par certains de ses membres, malgré les effets de cette déroutante et assez navrante occupation ayant suivi ce 28 juillet, ne s’était pas encore dissipé. Il arrivait, malgré l’effondrement du régime militaro-politique, à assurer sa présence dans ce XXe plein d’incertitudes. Horace Pauleus Sannon, Jn Price-Mars, son successeur, sont les enfants de ce XIXe siècle. Le premier est né en 1870 et l’autre en 1876. L’héritage qu’ils portaient et entendaient assumer face à cette tragédie ont bien vite orienté le débat national et le destin de notre « vieille Dame ». Leur apport, celui de leurs disciples ont fortement contribué à déplacer le regard des élites haïtiennes sur leur passé et sur le vécu populaire en leur permettant surtout de découvrir, à travers ses mœurs, ses rituels et ses pratiques de production, la paysannerie. La paysannerie comme vécu, mais encore comme question sociale fondamentale. Ce déplacement a contribué à élargir l’imaginaire de ces élites tout en densifiant le grand récit issu de l’épopée de 1804.
La Société haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie, de sa fondation à aujourd’hui, est parvenue à construire un patrimoine historiographique des plus honorables. Grâce à ce patrimoine, des générations entières incluant celles d’aujourd’hui ont pu se familiariser avec les légendes des marrons, des cacos ; celles de Toussaint Louverture, de Dessalines, du terrible Henry Ier et de ses rêves de grandeur pour Haïti. Ce patrimoine a permis d’éclairer les mystères entourant des lieux de mémoire comme le Fort-de-Joux, la Crête-à-Pierrot, le Morne rouge ; de décrypter les mécanismes de l’émigration, de la complexité de nos relations insulaires, et des rugueuses relations haïtiano-américaines et des phénomènes naturels dévastateurs comme les séismes que ce pays a connus depuis l’époque coloniale jusqu’aux plus récentes années. Elle nous a appris à parler de Port-au-Prince tout en nous informant sur les entreprises nationales ayant résisté au temps qui ne cesse de passer.
Bilan somme toute remarquable même si présenté en de larges traits pour ne pas trop abuser de votre patience. Mais que peut ; que devrait pouvoir faire aujourd’hui cette vieille Société savante qui appartient depuis longtemps à cette prestigieuse catégorie, celle des « cadres sociaux de la mémoire » ? Toute époque en soi constitue une transition. Nous vivons, nous sommes en train de vivre un temps social déraisonnable correspondant, pour Haïti, à une aventure longue et douloureuse dans laquelle passé/présent entretiennent une relation ambiguë, marquée par beaucoup de malentendus. Les esprits qui ont analysé ce genre de transition ont observé que, durant leur maturation, apparaissent des phénomènes morbides et monstrueux, théâtre souvent de notre quotidien. Que peut, devant cette dégénérescence matérielle et spirituelle la Société d’Histoire ?
Vaste question, d’une rare complexité ! Malgré l’occupation, le vieux XIXe ne s’était pas effondré. Les pères fondateurs qui appartenaient à l’Ancien Monde auquel ils ont apporté leur part dans sa construction, ont pu arriver à entretenir son souvenir, certaines de ses valeurs en dépit des tourmentes d’un XXe des plus tumultueux et déchiré entre le mal et le bien. Que peut encore cette vieille Institution devant cette Société traditionnelle qu’elle porte dans ses flancs et qui se meurt ? Devant tant d’incertitudes, voire de total désarroi, elle devrait pouvoir rester accrochée, comme le brave peuple haïtien, à la vie. Vivre et survivre ! Rendre encore plus audibles, les voix des devanciers ; pousser des cris qu’on ne peut plus crier ! Porter, continuer inlassablement de s’exprimer et d’assumer les sentiments de ce monde qui prend fin afin de mieux accompagner ce Nouveau Monde dont on attend toujours la naissance. Et surtout opposer avec détermination notre raison critique, notre sagesse aux dérives et aux réponses peu appropriées proposées, imposées en regard des impératifs d’un présent aussi tragique.
P. Buteau.
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