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Sortir de l’aliénation spirituelle

Sortir de l’aliénation spirituelle

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Les religions, d’une manière générale, prennent naissance dans une espace géographique donnée et mettent en lumière les coutumes et les traditions des peuples qui les ont créées. La Bible hébraïque par exemple n’est en soi que l’histoire du peuple hébreu et de son dieu, Yahvé. Elle n’est qu’un témoignage de la foi des Hébreux, « le peuple élu », dans un dieu qui leur sont propre. Par un concours de circonstances, alors que la Bible reconnaît paradoxalement l’existence d’autres dieux (voir Michée 4 verset 5), le dieu des Hébreux s’est peu à peu imposé aux dieux des autres peuples jusqu’à devenir le « Dieu unique ». C’est ainsi que maintenant comme des millions de descendants d’Africains à travers le monde, victimes d’un abrutissement spirituel causé par la colonisation et l’esclavage, nous prions un dieu qui n’a pas été révélé par l’intermédiaire de nos ancêtres en nous référant à un livre, la Bible, dont les événements et les actes qu’il renferme n’ont rien à voir ni avec notre culture ni avec notre histoire.    

Dès le début de la colonisation en Afrique à partir du XVe siècle, les Européens, niant l’altérité, ont appris aux Africains à développer un sentiment d’infériorité vis-à-vis d’eux-mêmes et de leurs productions spirituelles. Les religions traditionnelles locales sont vite taxées de sorcellerie, de satanisme, de magie noire. Depuis plus de cinq siècles des millions d’Afro-descendants prient à tort et à travers en chantant des louanges à un dieu étranger, Jésus de Nazareth, que le colonisateur a imposé à leurs ancêtres par la force de ses canons et qui a jugé bon, dans le cadre de sa mission « civilisatrice » de l’homme blanc, de les réduire en esclavage. C’est dans la douleur de la Traite négrière et de l’esclavage que nous sommes devenus des chrétiens catholiques ou chrétiens protestants quand nous avons accepté dans la contrainte le point de vue européocentrique que le salut est impossible en dehors de Jésus. Ce sont les envahisseurs qui nous ont inculqué l’idée que nos ancêtres africains, ne connaissant pas le Christ rédempteur, étaient donc privés du paradis et condamnés aux flammes de l’enfer.  Nos ancêtres, avant d’être christianisés, n’étaient pas considérés comme des enfants de Dieu dans l’esprit de l’Européen.

Cependant, l’Afrique est le berceau de l’humanité. C’est en Afrique que l’être humain s’est mis debout pour la première fois. Pourtant, on nous a fait croire que Dieu n’a pas jugé important de se révéler d’abord aux Africains. Il lui a fallu des millénaires plus tard pour leur envoyer des esclavagistes européens afin qu’ils prennent conscience de son existence. Le salut de l’Africain est donc dû à son bourreau européen. Accepter ce raisonnement est le summum de l’aliénation spirituelle. En Haïti par exemple, avec la « campagne des rejetés » du clergé catholique et l’énorme de travail de sape des églises évangéliques pour diaboliser le vaudou, beaucoup de nos compatriotes traînent toujours ce réflexe de petit nègre aliéné en stigmatisant la religion vaudou comme étant uniquement une source du mal. Paradoxalement, il est difficile de nier que le vaudou représente un élément central de l’identité culturelle du peuple haïtien. Rejeter le vaudou c’est rejeter nos racines africaines.  Rejeter le vaudou c’est ne pas reconnaître l’importance de cette religion dans notre lutte de libération alors que certains historiens n’hésitent pas à affirmer que l’indépendance même d’Haïti, dans une certaine mesure, est issue du vaudou.

En effet, rappelons-nous que lors de la Cérémonie du Bois-Caïman précédant l’insurrection des esclaves, Dutty Boukman, dans le but d’insuffler à ses congénères un sentiment d’invincibilité, leur avait demandé expressément de rejeter le « Dieu » des Blancs assoiffé de sang et de faire appel au « Dieu » des Nègres pour la conquête de leur liberté. Il est donc clair que nos ancêtres n’étaient pas dupes. Ils ont démontré par cette cérémonie politico-religieuse qu’ils avaient pleine conscience que le « Dieu » qu’on leur gavait quotidiennement à la catéchèse n’était pas le leur. Cependant, après l’indépendance, puisque les grands généraux de la Révolution avaient décidé de maintenir la religion catholique apostolique et romaine comme religion officielle du nouvel État, nous, descendants de ces hommes courageux de Bois-Caïman, sommes aujourd’hui incapables de concevoir Dieu avec des traits négroïdes. Dans notre esprit, Dieu doit être Blanc. Le Dieu des nègres invoqué lors de la Cérémonie du Bois-Caïman a été supplanté par le Dieu du maître. Et la pratique même du vaudou restera pendant longtemps confinée dans une certaine clandestinité.

Aujourd’hui nos églises sont tapissées de statues et d’image d’un Dieu Blanc. Quand nous prions Dieu, quand nous invoquons Jésus, la représentation physique et mentale que nous faisons de la divinité et un homme Blanc, avec de cheveux longs lisses et des yeux clairs. Nous acceptons et intériorisons le fait que Dieu ne puisse pas nous ressembler. Nous acceptons sans réfléchir que Dieu doit nécessairement être à l’image de nos anciens maîtres. Nous adorons et prions par procuration le « Dieu » de l’autre. Jésus, « l’homme fait Dieu », devient l’unique responsable des événements positifs qui arrivent dans notre quotidien. « Jésus est le chemin, la vérité et la vie… » Nous répétons cette phrase comme si elle allait de soi en oubliant qu’avant de devenir chrétiens nous étions des « ginen ». Nous oublions qu’avant l’arrivée de l’homme blanc, nos ancêtres avaient déjà la connaissance de Dieu et qu’ils n’étaient pas condamnés aux flammes de l’enfer. Nous oublions qu’ils croyaient en un Dieu créateur de toute chose. Nous oublions que si aujourd’hui nous sommes chrétiens crachant sur la spiritualité de nos ancêtres, c’est simplement parce que des négriers-esclavagistes européens ont colonisé l’Afrique et nous ont légué en héritage et dans le sang leur propre spiritualité.

Cela étant dit, sur quelle base aujourd’hui les descendants d’Africains devraient donc rejeter « Amma » Dieu des Dogons, « Engaï » Dieu des Masaïs, « Maa Ngala » Dieu des Mandingues, « Gueno » Dieu des Peuls, « Nzambé » Dieu des Bantous, « Olodumare » Dieu des Yorubas, « Nyamé » Dieu des Fangs, « Granmèt La », Dieu des vaudouisants, etc. pour accepter « Jésus », le Juif? Pourquoi diable devrions-nous rejeter la foi de nos ancêtres et d’accepter la spiritualité des autres peuples alors que toutes les religions se valent? Nous sommes d’avis que ceux parmi nous qui ressentons ce besoin de croire doivent avoir le courage d’opérer une rupture en cessant d’être des sectateurs du christianisme et d’effectuer un retour aux sources vers une redécouverte des religions traditionnelles africaines.

Plus spécifiquement, l’homme haïtien se doit de réapproprier le vaudou et de manifester enfin une certaine reconnaissance aux « Lwas », aux « Invisibles », aux « Esprits », aux « Ginen », aux « Mystères » et à leurs forces agissantes pour notre bien-être commun au lieu de continuer de s’aliéner spirituellement en attribuant tous les bons coups, tous les bienfaits à ce Christ étranger et imposé. Nous devons nous débarrasser de nos chaînes mentales et développer notre capacité à penser le divin par nous-mêmes, et non à travers des conceptions négatives du colonisateur-esclavagiste vis-à-vis de nos systèmes religieux. Nous devons cesser de penser et de réfléchir dans le cadre idéologique et spirituel aliénant conçu et entretenu par nos anciens maîtres. Nous devons être capables de substituer valablement les traditionnels « merci Seigneur », « merci Jésus », « merci Manman Marie » par des « merci Ogou », « merci Legba », « merci Danmbala ». Nous devons être capables, lorsqu’on pense à « Dieu » de penser à « Granmèt La », la divinité suprême du vaudou.

Il est impératif, dans une perspective d’émancipation culturelle et spirituelle, de déconstruire nos perceptions religieuses afin de ne pas laisser seulement aux autres le monopole du divin et du sacré. Dieu n’est pas l’apanage de l’homme blanc. L’amour du prochain, l’entraide, le respect de la vie, la solidarité, le salut éternel, etc. ne sont pas l’apanage du christianisme. Nous devons enfin savoir qu’avant la venue du colonisateur-esclavagiste-négrier européen, nos ancêtres africains avaient déjà la connaissance de Dieu. Cependant, pour mener à bien ce combat contre les préjugés savamment entretenus sur le vaudou durant des siècles, l’État a un rôle capital à jouer en intégrant dans les salles de classe l’enseignement de l’histoire de cette religion au même titre que les autres religions. Les adeptes du vaudou doivent s’organiser pour faire mieux connaître leur culte auprès de la population longtemps acquise à des idées reçues. Alors, le temps viendra peut-être où nous ferons corps avec l’esprit de nos ancêtres dans un sursaut d’éveil de conscience afin de rendre grâce au Dieu des Nègres qui jadis au Bois-Caïman a fait chanter la liberté dans nos cœurs.

 

 

Junold Saint-Cyr

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