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« Du sol soyons seuls maîtres »

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Appuyé par les agents de la BSAP, le 7 novembre, le peuple de Ouanaminthe opposait des barricades de pneus enflammés aux  tactiques d'intimidation des soldats dominicains. C'était évident qu'ils avaient tenté l'improbable. Notre espace terrestre a été violé, contre toute attente. Il semblait même y avoir un hélicoptère avec des armes pointées. D'aucuns évoquent la rencontre entre les présidents Joe Biden et Luis Abinader, laquelle aurait raffermi la politique extérieure de ce dernier. Lorsqu'on reconstruit l'histoire des relations haitiano-dominicaines,  l'impérialisme américain a en effet toujours répondu présent à l'appel. Des fois, il s'est même montré  favorable à l'expansion de l'Est.

À l'époque de l'occupation des deux parties de l'île par Tonton Sam (1915–1934 pour Haïti ; 1916–1924 pour l'Est), les paysans haïtiens commençaient à servir de main d'œuvre dans les bateyes implantés en République dominicaine par de grands propriétaires américains. Affectés dans les bateyes, dans le secteur de la construction et dans les mines, jusqu'à présent ils constituent la base de la hiérarchie sociale en République dominicaine. Dans notre partie de l'île, on nous infligeait des compagnies sucrières comme la HASCO sur fond d'expropriation intensive de plusieurs milliers de paysans (Roumain, 2008).

Les différents traités signés entre les deux pays en rapport à la question de la frontière sont aussi révélateurs. L'impérialiste était là. C'était le « bon colon » qui servait d'intermédiaire à nous autres « sauvages ». Après le massacre de Perejil, il était encore là. Et puis, Sténio Vincent a eu son pot-de-vin du dictateur Trujillo et la mémoire des milliers d'Haïtiens victimes du crime de Schibboleth ( pour notre cas, Perejil ou Cotorrito) aux alentours de la Rivière du Massacre n'a pas pu être reconnue par l'État au moyen d'initiatives permanentes qui devraient émergées de politiques publiques favorables à la justice historique. Il faut le dire, les États centraux des deux pays se sont tacitement entendus autour d'une politique de l'oubli depuis l'événement d'octobre 1937 jusqu'aujourd'hui.

Le 23 septembre 2013, le Tribunal constitutionnel dominicain émet l'Arrêt 0168-13, lequel rendent apatrides plus de 250 000 Domíníco-haitianos. Pour Gabriel (2017), la décision judiciaire réactualise la politique génocidaire de Trujillo et sa propagande favorable à une idéologie anti-haïtienne.

La prise du décret 668-22  par Luis Abinader le vendredi 11 novembre 2022 rentre dans cette même logique d'institutionnaliser la haine contre les Haïtiens en République dominicaine. Une décision qui attribue à l'exécutif dominicain le pouvoir de déporter les braceros et leurs familles en Haïti. Dans la vie pratique, elle rentrerait plutôt dans le cadre des mécanismes mis en œuvre par le pouvoir dominicain pour faire pression sur les braceros, afin qu'ils acceptent leur statut de groupe ethnicisé, en les condionnant dans un état d'insécurité permanent (Silié, 2000). En réalité, le gouvernement dominicain n'a pas le projet de déporter les braceros en Haïti. Car, ces derniers contribuent au projet d'expansion économique de l'élite nationaliste de droite.

« Du sol soyons seuls maîtres », nous dit le premier couplet de notre hymne. Sommes-nous prêts à mourir pour chaque recoin de notre presqu'île ? En tout cas, point n'est besoin de compter sur l'impérialiste. L'État, quant à lui, n'a jamais été des nôtres. Il faut donc se rendre à l'évidence que par devant celui qui nous appelle le diable (Haitiano es Diablo), nous sommes seuls. Jusqu'à présent, nous montrons que nous sommes capables de grandes choses. L'initiative du canal d'irrigation sur la rivière du Massacre est un exemple flagrant de tout ce que nous pouvons faire sans l'aide de personne que nous-mêmes.

Aux dernières nouvelles, Homero Figueroa, Porte-parole de la Présidence en République dominicaine, déclare que des Haïtiens ont pénétré le territoire dominicain en guise de représailles à ce qui ne s'était pas passé. Pour lui,  cette situation est due à un malentendu « de la part des citoyens haïtiens concernant les limites des frontières qui séparent les deux pays. » Le Porte-parole considère qu'à l'avenir une telle action serait prise pour une « provocation, dans le but de générer un conflit aux conséquences imprévisibles qui ne fera qu'aggraver les relations entre les deux pays. » À travers ce communiqué de presse, Homero Figueroa nie les rumeurs selon lesquelles des soldats dominicains auraient auparavant violé les espaces terrestre et aérien haïtiens.  C'est une manœuvre diplomatique qui viserait à brouiller l'opinion et faire porter le chapeau à une nation esseulée, ce me semble. 

 

Références bibliographiques

 

Gabriel, A. D. (2017). Les sous-entendus de l’arrêt TC/0168-13 du Tribunal Constitutionnel dominicain. Anthropologie et Sociétés, 41 (1), pp. 203-220.https://doi.org/107202/104027ar.

Roumain, J. (2008). Analyse schématique 1932-1934 et autres textes scientifiques. Port-au-Prince : Les Éditions Fardin.

Silié, R. (2000). Aspects socio-historiques de l’immigration haïtienne. Silié, R., Inoa O., Antonin A. (dirs.), La République dominicaine et Haiti face à l’avenir. Montréal : Les Éditions CIDIHCA.

 

Williamson Ornéus

 

Mastérant en Histoire, Mémoire et Patrimoine

Licencié en Communication sociale

williamsonorneus@gmail.com

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