Résumé
Cet article analyse la « démocratie-médiatique », concept désignant le rôle ambivalent des médias en temps de crise, où certains se font complices de l'Exécutif rassembleur de secteurs politiques en relayant exclusivement l’information officielle pour gérer la dissidence sociale. A travers ce schéma conceptuel je démontre que cette instrumentalisation de « l’information privilégiée » mine le rôle critique des médias et masque une stratégie de contrôle idéologique. Ce qui convoque un stade de manipulation émotionnelle et politique par les élites via les médias auprès de la population. Cette question est devenue centrale dans la crise sécuritaire en Ayiti. Dès lors, quelle est la responsabilité des médias face à cette dérive ou du moins, comment préserver l’esprit critique citoyen contre une démocratie-médiatique devenue oligarchie informationnelle? D'où l’enjeu est de préserver l’espace public comme lieu de vérité, de résistance et de pluralisme d'idées. En croisant Chomsky, Klein, Bourdieu, Revel, Plenel et Ramonet, je dénonce un système où certains médias, en temps de crise, loin d’éclairer, orchestrent une désinformation qui affaiblit toute résistance sociale.
Introduction
En période de crise, l’information devient un champ de bataille dans l'espace de pouvoirs politique, économique et Communicationnel. Loin de son rôle traditionnel d’outil d’éveil citoyen et de contre-pouvoir, elle est souvent pervertie, instrumentalisée, monnayée avec un penchant de manipulation d'orientation propagandiste. Les régimes autoritaires maquillés en pouvoir du peuple comme les démocraties fragiles d'aujourd'hui recourent à des stratégies médiatiques sophistiquées pour manipuler l’opinion, imposer leur légitimité et neutraliser toute dissidence entre de nouvelles forces politiques émergentes. Ce contrôle informationnel, déguisé sous des oripeaux de transparence, de politique populiste (travail d'arrache-pied pour soutenir le peuple, est le thème de chaque discours des autorités) qui se manifeste tant par la censure, la propagande que l’achat de silence continue. En Ayiti, comme ailleurs, les élites politiques usent de la désinformation comme d’une arme de guerre [psychologique] mentale pour asseoir leur pouvoir et adoucir les mouvements populaires ou d'association. À travers une approche métadiscursive soutenue par six arguments critiques et une analyse croisée d’auteurs majeurs de la pensée politique, médiatique et sociologique, je viens sur la toile du débat avec une réflexion qui tente d’explorer la manière dont l’information déchiquetée en informations privilégiées, officielles, loin d’être neutre, objective, peut devenir un levier de domination politique, économique et symbolique pour assujettir la population qui danse corps et âme dans la misère noire, en temps de crise en Ayiti. Ce faisant, je me permets d’interroger la responsabilité des médias, loin de sources d’informations privilégiées, des intellectuels ou tout simplement des ultra-crepidarianistes qui taillent les tribunes d'invités et des citoyens dans la sauvegarde de la vérité publique, s'il en existe une.
Information manipulée
On peut se poser que certains médias sont priés de dramatiser, de détourner l’attention, ou de se taire sur certains sujets d'ordre public à côté de trouble et de nécessité opaque que conditionne la vie des citoyens par l'insécurité. Ce qui fait que le choc émotionnel, fréquemment orchestré, désactive la capacité d’analyse des citoyens, créant une brèche dans laquelle s’engouffrent les politiques d’austérité, de privatisation ou de répression, alors que la population cherche à nourrir son ventre trop affamé, et sa tête trop avide de ce que plus tard peut lui réserver dans les camps et les rues. L’information n’est plus une boussole, mais un écran de fumée derrière lequel s’opère une véritable razzia sur les droits fondamentaux des personnes déplacées physiquement et moralement.
Dans cet ordre d'idée, notre ami de longue date, connu pour ses idees, reclame sa place au débat, avec sous ses aisselles La Fabrication du consentement (1988), Noam Chomsky démontre avec rigueur comment les médias dominants deviennent, en période de tension sociale, les courroies de transmission d’un pouvoir économique et politique soucieux de préserver le statu quo, pour empêcher tout boom boom social allant dans le sens d'un nouveau ordre social équitable. Le modèle de propagande qu'il élabore avec Edward S. Herman n’est pas une caricature de la censure totalitaire, mais une mécanique bien plus perverse de la démocratie-médiatique, une super puissance du verbe conjugué à tous les temps et modes : celle d’un consensus construit à partir d’un filtrage méthodique des informations. À tel point qu’aucune information non contrôlée ne sera diffusée. En temps de crise (guerre, instabilité politique, contrôle armée de groupes, désastre humanitaire), l’information est non seulement hiérarchisée, mais stratégiquement épurée pour modeler les émotions et neutraliser les dissidences au sein de cortège social ou corpus social. L’espace médiatique devient ainsi un théâtre où les puissants médias (traditionnels ou nouveaux) écrivent le script, décident des acteurs et excluent ceux qui menacent leur récit. D'où l’objectivité, en cela, n’est plus un idéal journalistique, mais un alibi derrière lequel se cache la mise au pas de l’esprit critique de positionnement informationnel.
Si la description de la force de l'information privilégiée à travers les médias montre comment des catastrophes naturelles, des guerres ou des crises économiques sont systématiquement instrumentalisées pour abolir les garde-fous sociaux, sous prétexte d’efficacité ou d’urgence, il demeure sans doute que l'information est une âme à touble tranchant : d'un côté, un pouvoir de domination ou de contrôle, de l'autre côté, un outil impeccable de fixer des capitaux économiques.
Eu égard à cela, cette thèse est approfondie en expliquant que les élites exploitent les situations de catastrophe ou de crise pour imposer des politiques impopulaires, sous couvert d’urgence. Les médias y jouent un rôle clé, soit par leur silence, soit par la mise en scène émotionnelle qui désarme l’analyse critique des citoyens. Ici, j'ai eu recours à Naomi Klein qui, dans La Stratégie du choc (2008), n'a pas pris trop de temps pour rejoindre notre discussion, et nous apprend que la manipulation de l’information en période de crise s’inscrit dans une stratégie néolibérale plus vaste que l'on puisse imaginer : l’exploitation des traumatismes collectifs pour imposer des réformes brutales, comme par exemple un changement de régime politique à la grille d'un schéma issu d’intérêt d'un groupe surpuissant qui tire le rideau sans tambour ni trompette à sa portée.
En cela, Jean-François Revel, a embrassé notre rencontre comme un accent circonflexe sur un pâté cordé ayitien tout en nous conjurant que la nouvelle ou l'information qui alimente les médias au quotidien est une stratégie de La connaissance inutile (1988). Ce qui donne, du reste, à notre analyse une dimension éthique et intellechie. S'il fait assomption d'un naufrage de la vérité qui ne résulte pas uniquement de manipulations orchestrées par les puissants de la parole contrôlée, du discours politique agencé, de l'information privilégiée mais aussi de la complicité tacite – voire zélée – des élites médiatiques et universitaires congénérationnels comploteurs. Revel qui a répondu présent à cette occasion, s’insurge contre ce qu'il appelle « démission morale », qu’il qualifie de « trahison du savoir ». En dénonçant le rôle complaisant des médias et des intellectuels dans la reproduction d'informations falsifiées, Revel nous aide à signaler l'effondrement de la vérité qui est d’autant plus dramatique que la manipulation médiatique devient un mode de gouvernance.
En période de crise, nombre de journalistes et d’intellectuels, ce que j’ose à tout prix appeler ultra-crepidarianistes, préfèrent l’alignement au questionnement, l’idéologie au discernement (nous prenons le pouvoir). Point-barre. La vérité devient ainsi « inutile » non parce qu’elle est inaccessible, mais parce qu’elle est systématiquement évincée au profit d’une narration groupale construite, légitimée par une tradition de lutte pour le pouvoir et sanctuarisée par des pairs. Cette abdication collective transforme les médias en chambres d’écho du pouvoir et prive les citoyens des repères nécessaires à toute résistance éclairée. Qui osera dénoncer le « modèle de propagande en Ayiti »? Qui tente de montrer comment les élites économiques et politiques orientent les contenus médiatiques afin d’instaurer une perception déformée de la réalité? Alors cette manipulation prend toute son ampleur lors des périodes d’instabilité sociale ou de conflits armés comme ceux nous vovons actuellement en Ayiti où l'information devient un outil de gestion des émotions collectives pour étendre un pouvoir non populaire et accélère la domination de plus en plus d'une tradition de transition qui n'en finit pas.
Pouvoir politique et l'information
Les médias contemporains fonctionnent dans un univers de concurrence féroce où l'audimat, devenu fétiche, dicte le contenu diffusé. Dans cette dynamique, les journalistes n’agissent plus en professionnels autonomes, mus par une quête de vérité, mais en agents pris au piège d’une double dépendance : celle du marché et celle du politique extractiviste. Ayant répondu à l'appel de notre discussion, Bourdieu, avec son papier mâché de Sur la télévision (1996), met au jour une forme subtile mais redoutablement efficace de contrôle de l'information : celle qui s’exerce non par la censure frontale, mais par le biais de logiques économiques et de rapports de pouvoir enracinés dans le champ médiatique. Notre invité parle ainsi d’une censure par anticipation, où l’autocensure s’impose comme stratégie de survie. Loin de l’image romantique du contre-pouvoir, la presse devient un espace traversé par des intérêts croisés, où l'information privilégiée est calibrée pour ne pas heurter les annonceurs, les propriétaires de chaînes, ou les élites politiques qui convoitent une forme de légitimité. Ce qui fait que le « journalisme de connivence » se substitue à l’enquête critique. Le pouvoir, dès lors, n’a plus besoin d’acheter l’information en espèces sonnantes : il la façonne en amont, par des proximités idéologiques et structurelles mises en place en guise de cause. Cette corruption insidieuse du champ médiatique contribue à la construction d’un espace public amputé de ses contre-discours et saturé de récits officiels aseptisés, d'informations privilégiées, de paroles contrôlées à longueur de journée, à lourdeur de journaux.
Eu égard à ce point de vue, la démocratie-médiatique s’est muée en une oligarchie informationnelle, où quelques grands groupes médiatiques, souvent inféodés à des intérêts politiques ou financiers, dictent les normes du discours public. Par le biais de la publicité (nerf vital des rédactions), mais aussi des subventions du pouvoir en place, des faveurs institutionnelles ou des passerelles entre sphères médiatique et politique, les élites construisent un système où la presse devient leur porte-voix. Ainsi, les grands médias ne remplissent-ils plus leur mission critique ou pédagogique, mais se transforment en relais d’une pensée dominante d'information privilégiée, réduisant le pluralisme à une simple façade de communiqué officiel. Dès lors, le citoyen n’a plus accès à une information contradictoire ou émancipatrice, mais à un flux continu de contenus normalisés, saturés de langage technocratique et de spectacles édulcorés. À cette approche, prenant comme boussole d'or ses propos, Ignacio Ramonet dresse un réquisitoire implacable contre l’emprise croissante des puissances économiques et politiques sur les médias de masse, La tyrannie de la communication (1999). Il y démontre que l’information, désormais soumise à une logique industrielle ou de marché, n’est plus le fruit d’un travail d’enquête ou de vérification rigoureuse, mais un produit façonné par les impératifs de rentabilité, l'information privilégiée sous la pression des annonceurs et la proximité des élites du pouvoir et de la tranche sociale dominante. Cette tyrannie douce, lente, fondée sur le consentement passif, affaiblit les contre-pouvoirs et érode les fondements mêmes de l’espace démocratique et des mouvements populaires.
De surcroît, un nouvel invité vient peindre la toile de notre discussion avec Le droit de savoir (2003), Edwy Plenel, journaliste d’investigation et ancien directeur de la rédaction du Monde, dénonce avec vigueur ce qu’il qualifie de corruption intellectuelle et démocratique, notamment dans les moments de haute intensité politique tels que les campagnes électorales ou les consultations référendaires. Cet invité qui a voulu être invité d'honneur, observe que le pouvoir Exécutif, pour préserver son image et sa domination, orchestre un silence méthodique autour d’affaires sensibles, qu’elles soient judiciaires, éthiques ou politiques. Ce silence complexe n’est pas un simple oubli ou une négligence passagère mais il résulte d’un réseau bien huilé de complicités entre institutions, médias et milieux d’affaires. Ce qui fait que Plenel parle d’un système de verrouillage de l’information, où les journalistes sont tantôt dissuadés, tantôt détournés de certaines enquêtes par des pressions directes, des intimidations ou des promesses de promotion. Eu égard à cette adresse de climat délétère, la transparence devient une illusion normale, et la démocratie représentative se vide de sa substance participative réelle. Si, le fait que le droit à l’information n’est pas un luxe intellectuel, mais un fondement vital de la citoyenneté, alors en privant la population d’un accès libre à la vérité, le pouvoir construit une façade démocratique qui masque un régime d’opacité en limitant la population à l'accès à l'information vraie ou à la vérité, ce que plus d'un appelleraient la théorie de bullshit ou le mieux l'information Bullshitisée. Cette instrumentalisation des médias transforme le débat public en mascarade, où les enjeux véritables sont étouffés au profit d’une communication maîtrisée et propagandiste dans l'intérêt du pouvoir politique élitiste ou de la couche dominante du verbe et de l'économie.
Le contrôle de l’information comme outil de domination politique et économique
Partant de l'idée que le savoir n’est jamais neutre; ou du moins, il est un instrument de pouvoir, et inversement, le pouvoir produit des régimes de vérité dans l'espace public ou l'espace politique. Eu égard à ce point de vue, contrôler l’information revient à modeler les représentations collectives, à dicter ce qui est pensable et ce qui ne l’est pas. Cette démarche s'ouvre la voie sur le contrôle social technique et stratégique, une force agissante dans l'espace public ou qui contrôle cet espace. Ce pouvoir, qualifié ne repose pas sur la censure explicite, mais sur la normalisation insidieuse des discours autorisés, contrôlés. L’État moderne ne frappe plus les corps comme dans les régimes de punition spectaculaires, il administre les âmes par la classification, l’archivage, la médiatisation. Cette approche nous ramène droit à notre invité de taille qui a taillé sa place à la discussion en faisant l'apologie de Surveiller et punir (1975), puis de ses Cours au Collège de France (notamment Il faut défendre la société, 1976). Michel Foucault développe une conception révolutionnaire du pouvoir, à tel point celui-ci ne s’exerce pas uniquement de manière verticale et répressive, mais s’insinue dans les mailles de la société à travers les dispositifs de savoir, de discours et de surveillance.
Cette idée illustre cette mutation du pouvoir par la métaphore du panoptique, tirée de Bentham : une architecture de surveillance généralisée dans laquelle chacun s’auto-discipline, persuadé d’être constamment observé. Cette logique se transpose dans le champ médiatique où les citoyens, bombardés d’images, de chiffres, de récits filtrés, intériorisent des normes imposées par des institutions invisibles. Le pouvoir, pris dans la société de contrôle, n’a plus besoin d’interdire pour dominer, il encadre les discours, produit les vérités officielles et étouffe les alternatives. Ainsi, la maîtrise de l'information devient la condition même de la gouvernabilité contemporaine, où domination rime non plus avec coercition, mais avec consentement encadré et perception façonnée d'un groupe ou des groupes qui s’unissent autour de la même cause : manipuler pour contrôler et sauvegarder le pouvoir pendant plus longtemps possible.
Société de contrôle
Si la société s’enracine dans une logique panoptique où l’État scrute, canalise, hiérarchise, il demeure pertinent que la propagande ne soit pas un outillage technocratique pour gouverner et contrôler l'espace public. Car l'information est alors non pas seulement une matière première, mais un produit industriel que le pouvoir module selon ses intérêts économiques et politiques du marché (les consommateurs d'informations, dits citoyens conscients à demi). Jacques Ellul devient percutant sur la table de notre reconnaissance debatique qui, dans Propagandes (1962), a pu observer que dans les sociétés technocratiques, la propagande devient omniprésente parce que nécessaire à la gouvernance de masses. Cet invité livre une analyse prophétique et implacable de la manière dont la propagande s’insère au cœur même des sociétés modernes, particulièrement dans les régimes technocratiques et industrialisés ou de marché. À cela, la propagande n’est plus un simple outil accessoire réservé aux régimes totalitaires ; elle devient un élément structurel de la gouvernance contemporaine, indispensable au pilotage de masses dans des sociétés de plus en plus complexes. Partant de cela, la démocratie-médiatique [moderne], loin d’exclure la propagande, en a un besoin vital, pour orienter les comportements de la population, légitimer les décisions politiques fomentées, stimuler la consommation ou neutraliser les oppositions qui cherchent leurs intégrations, pour pouvoir façonner l’opinion à grande échelle. C’est en cela que la propagande devient omniprésente, multiforme, et d’une efficacité redoutable au profit d'autorités qui donnent le ton.
En cela, Ellul distingue avec rigueur plusieurs types de propagande – politique, sociologique, économique – toutes ayant pour point commun de produire une information préfabriquée, privilégiée, conditionnée par les intérêts du pouvoir. Dès lors, dans ce système, l’information n’est plus traitée comme un fait brut à vérifier, mais comme une matière première transformée industriellement selon les besoins du moment, en tant de crise. Le langage est simplifié, les messages sont répétés, les affects sont sollicités au détriment de la raison critique. La fonction première de l’information privilégiée devient ainsi non plus d’éclairer, mais de convaincre, séduire, mobiliser ou endormir la population. Le citoyen, dans cette configuration, est moins un sujet politique qu’un destinataire passif, submergé par des flux d’images, de slogans et de récits standardisés de nouvelles ou d'informations nan bon timamit.
Eu égard à cela, notre invité de marque va plus loin en souvenant que la propagande moderne fonctionne d’autant mieux qu’elle s’appuie sur des vérités partielles ou des faits authentiques, ce qui lui confère une illusion de légitimité qu'il cherche à nourrir sans cesse. Ce n’est pas le mensonge grossier qui domine, mais la vérité déformée (bullshit), orientée, tronquée. Ici le danger réside alors dans la perte progressive de la capacité de discernement, car le citoyen ne sait plus distinguer l'information libre de l’information instrumentalisée. Dans une société en crise comme Ayiti où tout semble devenir propagande – publicité, journalisme, culture, éducation – la liberté de pensée ne disparaît pas par interdiction, mais par saturation, par ambition ou liquéfaction du pouvoir politique élitiste. Le pouvoir, désormais, ne réprime plus, il formate l'esprit avec l'information privilégiée.
Par ailleurs, cette nouvelle forme de pouvoir n’a plus besoin de discours autoritaires ni de propagande classique, elle infiltre le quotidien, silencieusement, en contournant la conscience critique de ceux et celles qui courent après l'intégration par la politique de l'opposition. Les plateformes technologiques [mobiles] (Google, Facebook, Amazon, X, Instagram, TikTok, etc.) sont devenues des entités quasi souveraines, capables de moduler en temps réel la visibilité des contenus, de manipuler les émotions des populations au travers d’interfaces personnalisées, ou d’orienter les votes par le micro-ciblage électoral, d'aide humanitaire. Le pouvoir ne repose plus sur une parole visible, mais sur une architecture invisible de décisions algorithmiques, conçues pour prédire et modifier les comportements humains à grande échelle par l'information privilégiée.
Cette approche se rattache implicitement à celle de celui qui a frappé fort la table du débat avec The Age of Surveillance Capitalism (2019). Shoshana Zuboff élargit et radicalise note analyse critique des rapports entre pouvoir et information en démontrant que nous sommes entrés dans une nouvelle ère historique : celle du capitalisme de surveillance. À la différence de formes traditionnelles de contrôle dénoncées par Foucault ou Ellul, Zuboff décrit un modèle de domination fondé sur la captation systématique des données personnelles (comportements, habitudes, émotions, préférences) à l’insu ou sous le consentement manipulé des individus kidnappés par le marché de l'offre. Ces données, qualifiées de « surplus comportemental », sont extraites à partir de nos moindres interactions numériques (clics, recherches, déplacements, achats), puis traitées par des algorithmes prédictifs pour influencer nos décisions, nos désirs et même nos opinions politiques.
C'est pourquoi Zuboff alerte sur les conséquences démocratiques de cette révolution silencieuse : la privatisation de l’espace public numérique, l’érosion du libre arbitre, la dissolution du citoyen en consommateur et, surtout, la création d’un pouvoir asymétrique où ceux qui collectent les données détiennent une capacité inégalée de surveillance et d’influence. Le capitalisme de surveillance opère ainsi comme une nouvelle forme de totalitarisme doux, sans violence apparente, mais d’autant plus redoutable qu’il échappe au contrôle des institutions traditionnelles, détourne la technologie de ses finalités émancipatrices et redéfinit l’information comme un outil de manipulation comportementale. D'où le pouvoir devient algorithmique.
La propagande comme outil de manipulation de l'information
Loin d’être l’apanage des régimes autoritaires, la manipulation subtile, en temps de crise, irrigue profondément les démocraties libérales, sous les habits séduisants du marketing politique, du storytelling ou du branding institutionnel ou de communiqués officiels des gouvernements. Le citoyen, apaisé par la proie de représentativité non participante, n’est plus un acteur éclairé de la vie publique, mais un cible à conquérir, un marché à segmenter, une volonté collective à fabriquer. En contrepartie, en légitimant cette vision utilitariste de l’information, Edward Bernays, ayant répondu présent à notre échange, nous dévoile les mécanismes invisibles de contrôle symbolique, à travers Propaganda (1928), qui, sous couvert de démocratie, participent à la domestication des esprits. Considéré comme le père des relations publiques modernes, il développe une thèse aussi provocatrice que fondatrice en ce sens que dans les sociétés de masse démocratiques, la manipulation de l’opinion publique n’est pas une dérive, mais une nécessité structurelle. S’inspirant à la fois de travaux de Gustave Le Bon sur la psychologie des foules et des enseignements de son oncle Sigmund Freud, Bernays affirme que les masses, irrationnelles par nature, doivent être guidées, influencées et encadrées par une élite éclairée. Sans cette orchestration des idées et des désirs, la démocratie-médiatique sombrerait, selon lui, dans la cacophonie, l’instabilité ou la dictature de l’émotion.
Ce point de vue, d’un cynisme enragé mais assumé, érige la propagande (mot qu’il revendique sans détour) au rang d’instrument indispensable à la gouvernance moderne. Chez Bernays, l’information n’a pas vocation à révéler la vérité brute ou à promouvoir l’esprit critique, mais à créer du consensus, à susciter l’adhésion, voire l’enthousiasme populaire autour d’idées, de produits, ou de politiques. Ce processus passe par une mise en scène de la réalité, une sélection stratégique des faits, et une répétition orchestrée de messages simples, chargés émotionnellement. La manipulation devient ainsi une forme d’ingénierie sociale, fondée sur l’anticipation des affects et le conditionnement des comportements sociaux responsables. En cela, Bernays jette les bases de la société de communication contemporaine, où la frontière entre information, persuasion et propagande devient poreuse.
De l'ailleurs, c'est à Hannah Arendt qui a pris siège à notre discussion, que revient, peut-être le mérite, car dans Les origines du totalitarisme (1951), à travers lequel elle s’insurge contre cette logique « la propagande est le ferment du totalitarisme, parce qu’elle fabrique une réalité alternative, délégitime les faits et cultive le mensonge comme système normal ». Chez elle, en neutralisant la capacité de juger, la propagande rend la masse vulnérable à toutes les formes de tyrannie. Cette approche est une critique profonde et rigoureuse du rôle central que joue la propagande dans l’édification des régimes totalitaires du XXe siècle. Dit autrement, la propagande n’est pas simplement un outil de communication ou d’influence, elle constitue le socle idéologique sur lequel s’érige un pouvoir totalisant (un Exécutif toutiste) mais avec le masque de démocratie, capable d’abolir la distinction entre le vrai et le faux, entre le réel et l’imaginaire, entre mensonge et verité d'ordre public. Cette idée tirée chez Arendt montre que le totalitarisme doux, lent (Exécutif rassembleur) ne se contente pas de censurer ou de contrôler l’information, il va bien plus loin en créant une réalité fictive à laquelle il exige une adhésion inconditionnelle : le gouvernement fait des efforts pour que tout soit plus normal. Le mensonge devient structurel, systémique, organisé, il n’est plus un écart ponctuel, mais un mode d’existence du politique rassembleur.
Cette logique perverse, j'ose le mot, repose sur un renversement radical, ce ne sont plus les faits qui fondent les idées, mais les idées du pouvoir qui redéfinissent les faits, même quand c'est visiblement crus devant nos yeux. Dit autrement, c'est la parole officielle qui gagne le ton et empoche le quorum du quotidien par l'information privilégiée. Ainsi, la propagande d'un Exécutif totalitaire s’emploie à illégitimer toute forme de rationalité critique des citoyens, à effacer la mémoire historique, à réécrire sans cesse le passé pour mieux modeler un futur conforme à l’idéologie d'un Exécutif complexe et dominant. Ce processus vise à anéantir la faculté de jugement individuel, condition essentielle de la liberté du verbe conjugué normalement. En uniformisant les esprits, en instaurant un langage unique « le gouvernement travaille pour un retour à l'ordre public », en interdisant le doute et le débat, le régime totalitaire de la démocratie-médiatique soutenu par l'information privilégiée réduit l’homme à une fonction, un rouage, un simple support d’idéologie à partir de laquelle il cherche à tout prix à intégrer le pouvoir.
Voilà pourquoi chez Arendt insistance est mise sur le fait que cette « neutralisation du jugement ne se produit pas seulement sous la contrainte, mais souvent avec la complicité passive des masses, rendues vulnérables par l’isolement, l'insécurité, la crise, la vulnérabilité, la privation, la peur, ou l’angoisse du vide ». La propagande offre alors une grille d’interprétation de la démocratie-médiatique totalisante, un refuge idéologique rassurant face à la complexité du monde réel ou du monde vécu. C’est là, chez Arendt, le cœur du danger « la tyrannie ne s’installe pas d’abord par la force des armes, mais par la colonisation des consciences, rendue possible par une manipulation méthodique et soutenue de l’information » (ce que nous appelons, en situation de crise « l'information privilégiée ou officielle »). Cette leçon chez Arendt demeure d’une brûlante actualité, à tel point que là où l’espace public est saturé de contre-vérités, de récits fabriqués, de nouvelles bullshitisées et de simplifications idéologiques, le totalitarisme de l’Executif rassembleur trouve toujours un terreau fertile surveillé par des porteurs ou tailleurs de projets du gouvernement.
La propagande ne passe plus par l’État, mais par les réseaux de pouvoir, les alliés non alignés mais conservateurs. Serge Halimi, nous rejoint sur cette tablature lors d'un débat orienté et structuré, avec dans son djakout Les nouveaux chiens de garde (1997). Il y dénonce « une élite médiatique connivente avec le pouvoir », transformant la presse en chambre d’écho de la parole présidentielle ou gouvernementale. Cette approche semble actualiser de manière percutante les critiques classiques de la propagande à l’aune du contexte médiatique contemporain chez nous. Reprenant et détournant le titre de Paul Nizan, Halimi dénonce la connivence organique entre journalistes influents, grands patrons de presse, milieux d’affaires et sphères politiques, créant un écosystème médiatique verrouillé, homogène et servile. A cela, le journalisme de pouvoir a supplanté le journalisme de contre-pouvoir : les éditorialistes vedettes, invités réguliers des plateaux télévisés, participent à une mise en scène du débat public, où les idées réellement subversives sont exclues, ridiculisées ou caricaturées, alors des spécialistes glacent avec leurs idées au sein de la population.
En réalité, une poignée de commentateurs impose les thèmes légitimes, façonne l’agenda médiatique, et naturalise les choix politiques dominants (austérité, compétitivité, libre marché) au nom de l'information, des nouvelles et du bon sens ou de l’intérêt général.
Ce que Halimi met au jour, c’est une forme contemporaine de propagande douce, insidieuse, déguisée en information objective, mais qui fonctionne selon les mêmes ressorts idéologiques du pouvoir : simplification des débats, disqualification de la contestation, répétition des discours dominants à longueur de journée. Le citoyen n’est plus face à un appareil d’État tout-puissant, mais à un réseau diffus de complicités symboliques, où l’entre-soi remplace l’enquête, et la résonance des élites tient lieu de vérité. En dénonçant ces nouveaux chiens de garde, Halimi appelle à un sursaut critique : la reconquête de l’autonomie intellectuelle, de la pluralité des voix, et du journalisme comme acte de résistance démocratique ou d'une véritable liberté d'expression.
La manipulation de l’information dans l’espace public comme légitimation du pouvoir
L'on peut se poser qu'en manipulant l'information dans l'espace public, le pouvoir construit sa propre légitimité. Car le véritable objet du gouvernement n’est pas tant les individus en eux-mêmes que les images mentales qu’ils se forment du monde et des événements. Cette distinction capitale repose sur l’idée que l’homme ordinaire ne peut accéder directement à la réalité complexe et multiforme de la société, mais ne perçoit celle-ci qu’à travers des « pseudo-environnements sociaux » des constructions médiatiques, symboliques et discursives qui filtrent, simplifient et orientent l’interprétation des faits par ce que j'appelle l'information privilégiée dans la démocratie-médiatique.
Se taillant sa place de choix dans notre discussion, Walter Lippmann jette les bases d’une compréhension pénétrante et précoce des mécanismes par lesquels le pouvoir façonne la société moderne à travers la maîtrise de l’information et des représentations collectives. Dans Public Opinion (1922), il affirme que les gouvernements et les élites politiques exercent leur pouvoir en manipulant ces représentations, en contrôlant les récits diffusés dans l’espace public et en imposant une vision cohérente, légitime et souvent unilatérale de la réalité sociale. Loin d’une gouvernance transparente et rationnelle, cette stratégie s’apparente à une fabrication du consentement, où la vérité devient secondaire face à l’efficacité persuasive des images d'illustrations orientées par les communiqués officiels du gouvernement vers la population. En opérant un tri, une mise en forme et une hiérarchisation des informations, le pouvoir politique agit moins sur les faits bruts que sur la perception qu’en ont les citoyens, ce qui lui permet de consolider sa domination tout en façonnant l’opinion publique.
Ce point de vue alimente un corollaire qui soulève une dimension profondément ambivalente de la démocratie moderne; en ce sens que, si l’information est un vecteur essentiel de la participation citoyenne, elle peut aussi devenir un levier de contrôle subtil. En construisant ses propres vérités, le pouvoir ne gouverne plus seulement par la loi ou la force, mais par la fabrication symbolique du réel ) l'information privilégiée par les médias sociaux) ce qui lui confère une autorité quasi hégémonique sur le débat public et la légitimité même du système politique. Revenons-en à Lippmann qui parallèlement nous invite à une vigilance critique face à la manière dont les représentations médiatiques façonnent la conscience collective et, par conséquent, la gouvernance elle-même.
Dans ce contexte, la communication devient performative : ce n’est pas ce qui est vrai qui compte, mais ce qui est répété. En cela, ne voulant pas marquer les pas de son absence à la table, Giorgio Agamben, dans Homo Sacer (1995), explique que l'État d'exception permet au pouvoir de suspendre les lois ordinaires sous prétexte de crise permanente. Cette réflexion profonde sur la nature du pouvoir souverain à travers le concept d’« État d’exception », une situation dans laquelle le pouvoir suspend provisoirement l’ordre juridique ordinaire sous prétexte de faire face à une crise grave (État d'urgence), terrorisme, guerre, urgence sanitaire, ou instabilité sociale. Cette suspension n’est pas un simple hiatus temporaire, mais tend à se normaliser et à s’inscrire dans la durée, devenant ainsi une modalité permanente de gouvernance. Dans cet espace juridique indéterminé, les droits fondamentaux sont fragilisés, la séparation des pouvoirs érodée, et la souveraineté se concentre dans une autorité capable d’agir en-dehors, voire contre, le cadre légal du fonctionnement des appareils de l'État.
C’est précisément dans ce contexte que la communication politique acquiert une dimension performative cruciale. Au terme de ce débat, il ne s’agit plus de diffuser une vérité factuelle, mais de produire des énoncés répétés avec constance (par le gouvernement : informations privilégiés), qui façonnent la réalité sociale et politique. La force de l’information repose alors sur sa répétition rituelle (avec des sources officielles et la représentation de médias qui ont une renommée d'envergure) qui finit par naturaliser des discours d’exception, justifie des mesures d’exception, et légitime un pouvoir exceptionnel. Ce mécanisme transforme le langage en un outil de construction sociale du réel, où ce qui importe n’est pas la véracité intrinsèque des faits, mais la capacité à imposer une représentation dominante par la répétition de l'information.
Parallèlement Agamben dévoile une facette moderne et insidieuse de la manipulation de l’information das la mesure où dans un État d’exception perpétuel, la communication politique devient un théâtre où le pouvoir joue avec les perceptions, façonnant des vérités convenues, distordant la temporalité et confinant la société dans un état d’alerte et de soumission prolongée en tuant dans l'oeuf tout mouvement social revendicatif. La parole politique cesse d’être un simple vecteur d’information pour devenir un acte performatif, instrument de contrôle, qui suspend non seulement les lois, mais aussi la capacité collective à discerner et à contester la réalité.
Pour mieux comprendre cette réalité decrite, nous avons dû recoudre le pyjama de ce que Étienne de La Boétie, dès le XVIe siècle, appelle Discours de la servitude volontaire (1576), par lequel la domination repose souvent sur le consentement passif des gouvernés, nourri par la peur, les apparences et la propagande. Le pouvoir, pour se maintenir, façonne une vérité officielle à laquelle il demande adhésion.
La Boétie offre une réflexion lucide et prémonitoire sur les mécanismes par lesquels la domination politique s’installe et perdure, non tant par la force brute que par le consentement actif ou passif des peuples. Pour La Boétie, la tyrannie ne repose pas uniquement sur la coercition matérielle, mais sur une alliance tacite entre le pouvoir et ceux qui l’acceptent — un consentement souvent conditionné par la peur, l’habitude et la manipulation des perceptions. Cette servitude volontaire trouve son terreau dans un système où les gouvernés intériorisent une vérité officielle jamais mise en question, façonnée et imposée par les élites de pouvoir politique, économique… pour légitimer leur autorité conjuguée.
La propagande, bien qu’anachronique dans la forme moderne, existait déjà sous forme de discours officiels, de symboles, de cérémonies et de récits institutionnels qui construisent une image idéalisée du pouvoir et disqualifient toute contestation. Cette fabrication de la réalité politique vise à enraciner dans les esprits une croyance quasi religieuse en la légitimité du souverain, rendant ainsi la domination non seulement supportable mais désirée. L’illusion du pouvoir absolu masque la fragilité de celui-ci, qui ne tient qu’à la maintien d’une adhésion collective, aussi ténue soit-elle.
En ce sens, La Boétie anticipe les analyses modernes sur la manipulation de l’information et la construction du consentement social. Il invite à comprendre que la clé de la liberté réside dans la conscience collective et l’aptitude à briser ce cercle vicieux d’acceptation passive, par la prise de conscience de sa propre force et la désobéissance aux discours dominants. Sa pensée met en lumière le rôle fondamental de la vérité et de l’information dans la dynamique du pouvoir, ainsi que la vulnérabilité des sociétés face à une domination qui s’appuie autant sur la persuasion que sur la répression.
Conclusion
La manipulation de l’information n’est pas un accident de parcours, mais bien une stratégie politique inscrite dans l’ADN des régimes politiques qui cherchent à se pérenniser. Qu’elle prenne la forme de la propagande, de la censure, de l’achat de silence ou du contrôle algorithmique, elle vise invariablement à domestiquer la pensée critique et à imposer une lecture univoque de la réalité, même quand des voix de l'opposition se lèvent d'une frange des partis politiques se lèvent, ils cherchent des consensus pour faciliter leur intégration pour reproduire les memes débâcles. Dans les sociétés contemporaines, notamment celles fragilisées comme Hayti, où l’État est à la fois juge, partie et propagandiste, il devient urgent de repenser le rôle des intellectuels, des journalistes et des citoyens dans la reconquête de l’espace public. C’est au prix de cette vigilance historico-heuristique que pourra renaître une information libre, socle de toute démocratie véritable.
joseph.elmano_endara@student.ueh.edu.ht
Formation : Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/Cesun Universidad, California, Mexico, Sciences Juridiques/FDSE, Communication sociale/Faculté des Sciences Humaines (FASCH/UEH
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