Dès 16h30, sur l’avenue de Suffren, les visages familiers de la diaspora haïtienne affluaient, guidés par un appel silencieux : celui d’un hommage rendu à Frankétienne, écrivain incandescent, poète visionnaire, dramaturge de l’intranquillité. Ce soir-là, dans le grand hall de l’UNESCO — temple universel du savoir, de la mémoire et de la culture — la République d’Haïti, par l’intermédiaire de ses trois missions diplomatiques en France, célébrait la mémoire de ce géant disparu en février dernier. La salle, archicomble, vibrait d’émotion. Drapée aux couleurs haïtiennes, elle accueillait artistes, diplomates haïtiens et latino-américains, amis, exilés, lecteurs — tous réunis pour saluer l’empreinte brûlante d’un homme dont l’œuvre, telle une faille poétique, aura transformé à jamais notre rapport au verbe.
L’ouverture musicale fut confiée à deux maîtres de la scène haïtienne : Amos Coulanges, à la guitare classique, et Turgot Théodat, au lanbi. Leur dialogue instrumental, à la fois limpide et vertigineux, installa d’emblée une tension sacrée. Une offrande sonore, sans fausse note, pour annoncer la traversée.
S’ensuivirent les allocutions officielles de M. Xing Qu, Directeur général adjoint de l’UNESCO, représentant Madame Audrey Azoulay, Directrice générale de l’organisation ;
Madame Diana Ramarohétra, pour l’OIF, au nom de la Secrétaire générale Louise Mushikiwabo ;et Madame Lilas Desquiron, Ambassadrice d’Haïti auprès de l’UNESCO.
Cette dernière, avec émotion, retraça le parcours de Frankétienne, enfant de Bel-Air, homme debout face à la dictature duvaliériste, artisan d’une langue insurgée. Elle rappela que ses livres étaient bien plus que des œuvres : des armes, des refuges, des cris, des chants. Un souffle pour élargir les murs et ouvrir des fenêtres sur la liberté.
Puis vint la parole de Frankétienne lui-même. Par la voix spectrale et vibrante surgie des cordes d’Amos Coulanges, résonnèrent ces lignes de Dézafi (1975) : « Dans le vent, il y a des murmures d’ancêtres, des voix perdues dans la poussière des siècles.
Et moi, je suis ce vent, un souffle dans l’oubli, porté par la mer, sur les routes de la révolte.
Mais est-ce que le vent sait où il va ? Est-ce que la mer connaît son bord ? Non.
Pourtant, je continue, comme un défi jeté à l’horizon.
Nous, les enfants de ce sol, avons le goût du défi dans le sang. »
Un frisson parcourut la salle. Le silence qui suivit fut plus éloquent que mille applaudissements. L’hommage était lancé — non comme une simple commémoration,
mais comme un rituel de transmission. Les voix s’enchaînèrent alors. Guy Régis Jr, Jean-Marie Théodat, Wilda Philippe, Kettly Noël, diseurs d’âme, prirent à bras-le-corps les textes du maître. Chacun, à sa manière, fit résonner l’inflexion propre à Frankétienne :
le feu, le vertige, l’oralité fulgurante. À leurs côtés, Grégoire Chéry tissait des harmonies à la guitare ; Claude Saturne et Kebyesou, aux percussions, rythmaient le cœur battant de l’île. Ce n’était plus une lecture : c’était une invocation.
Puis, le saxophoniste Thurgot Théodat entra dans la danse. Son souffle, tantôt grave, tantôt moqueur, alluma d’autres feux. Dans un geste théâtral inattendu, il revint avec un lambi, qu’il posa à sa bouche — histoire de réveiller les ancêtres assoupis sous le poids de nos innombrables turpitudes. Tout ce que l’illustre défunt aimait, semblait-il dire. Et la salle rit, applaudit, s’éveille.
James Germain, ensuite, fit son entrée. D’abord invisible, mais déjà là. Sa voix chaude, grave, enracinée surgit de la salle comme une onde. Elle fend l’air, réveille la mémoire, réenchante le silence. En fusion avec Jowee Omicil au saxophone, une séquence d’extase surgit. Leurs souffles conjugués tissèrent une prière sans religion : un chant d’île, de deuil et d’espoir.
Le chanteur Chéri offrit ensuite plus d’une demi-heure de musique. Sa voix ample et familière embrasa la salle. Haïti, toujours au cœur. Les failles sociales, les blessures coloniales, la rage sourde et la tendresse du peuple : tout cela palpitait dans ses chansons comme un pouls franc. Sa musique est miroir, sa parole est mémoire. Il chante pour ceux qu’on oublie — et pour qu’on n’oublie jamais.
Dans un autre moment d’éblouissement, un comédien incarna Frankétienne dans son propre rôle. Avec sa verve, son rire, sa flamboyance. C’était du théâtre, oui — mais aussi un miroir tendu au public. Le funambule du langage reprenait vie : facétieux, explosif, inoubliable.
Puis ce furent Makenzy Orcel et Kettly Noël. Lui, poète de l’ombre. Elle, chorégraphe en feu. Ensemble, ils donnèrent corps et voix à un texte du maître. Les mots s’élevaient comme des braises. Le silence vibrait. Le public retenait son souffle. Et Jude Joseph, conteur émérite, surgit comme une flèche dans la salle pour rejoindre la scène. Pour ce comédien, c’est un rituel. Une offrande poétique — comme Frankétienne l’aimait.
Enfin, James Noël prit la scène. Diction nette, regard droit. Il lut un poème de Frankétienne.
Pour les non-initiés, ce fut une révélation. Pour les autres, une redécouverte. Sa voix tranchait dans l’air comme une lumière. L’œuvre, encore une fois, renaissait. Non figée, mais mouvante, vivante, pleine d’urgence.
Et comme nous étions à l’UNESCO — lieu où la culture véritable ne dort jamais — la soirée s’acheva sur une dernière séquence musicale, libre et brillante.
Kebyesou aux percussions, James Germain accompagné au piano par Mario Canonge, Jowee Omicil au saxophone : un trio de feu. Une bande éclatée, faussement improvisée, comme un jazz créole en apesanteur. Une manière de dire que l’art, quand il est vrai, n’a besoin ni d’ordre ni de fin.
Et puis vint l’ultime moment. Un instant d’intense humanité. La salle écouta religieusement celle qui fut à ses côtés : l’épouse de Frankétienne, avec la magie discrète du numérique en gestation. Compagne de l’ombre, elle partagea les silences, les fureurs, les nuits de création, les jours d’attente. Elle fut la gardienne du quotidien d’un homme hors du commun.
Ce soir-là, dans une ovation sobre et debout, le public reconnut cette fidélité silencieuse, ce souffle caché derrière le génie. Hier soir à l’UNESCO, ce n’était pas une simple commémoration. C’était une traversée. Une messe profane. Une levée d’îles et de mots.
Frankétienne n’a pas été pleuré. Il a été célébré, porté, ressuscité. Par les voix, les rythmes, les corps, les silences. Il était là — entre les notes, dans les métaphores, au creux des chants.
Et tant qu’il y aura des diseurs, des rêveurs, des tambours, des pages et des souffles, il continuera de marcher devant nous, comme un éclaireur dans la nuit.
Maguet Delva, Paris
